les cours du vendredi

Retour dans cette école de danse,
à un quart d'heure de mon chez moi temporaire,
avec ces nouvelles têtes,
et ces jeunes anciens élèves









Vendredi 11 août
16h45

J’attends avec impatience que le feu passe au vert au carrefour de Bade et de Zhongshan road.
À force de repousser ma sortie de l’immeuble, ayant rajouté à toutes les bonnes raisons,
le grand flip habituel d’attaquer un nouveau cours, je suis quasiment en retard.

Vert.
Que ces rues sont larges !
Je descends vers Formosa Boulevard en me demandant quelle sera la solution la plus rapide.
Le métro en descendant à City Council, la station suivante ?
le 248, en descendant au même endroit ?
ou à pieds, vu que finalement je ne suis pas si loin ?

Un bus arrive.
Je saute dedans.
On verra bien.
C'est le 248 !
Ouf ...
Je m'installe près de la sortie.

Formosa,
Rui Yuan Rd,
City Council.
Je saute du bus.

Encore un feu,
et une avenue toute aussi large à traverser.
Je remonte Zhong Hua 3rd Road,
déjà tout en sueur.

Est-ce que je suis dans la bonne direction ?
Pas sûr ...
On verra bien.

Datong road,
mon ancien chez moi,
Je reconnais le magasin de parapharmacie,
c'est bon, je ne suis plus très loin.
Encore quelques mètres,
l’école d’anglais,
j’y suis.

L’immeuble qui abrite le studio de danse.
Le gardien arbore toujours cette mauvaise teinture plus ou moins auburn pour cacher ses cheveux blancs
(et il ne devrait pas).
Il me reconnaît et me salue en souriant.

Je m'engouffre dans l'ascenseur et appuie sur le bouton numéro 6.
2 ... 3 ...
Mais qu'il est long cet ascenseur !

Alors aujourd'hui, j'attaque un cycle de quatre cours dans cette école du centre-ville
dirigée par Zhuang Hsu Lin, professeur de danse classique et de danse traditionnelle chinoise.
« Chinese opera » comme ils disent ici.
Je passerai ici quatre vendredis
avec un premier cours à 17h,
une pause de 18h30 à 20h où Cheng Wei donnera un cours de « Chinese opera »
et un second cours qui finira à 21h30.

4 ... 5 ... 6 ....
J'y suis !
Je me souviens qu’il ne faut pas sonner.
Sinon, c’est la prof de piano, la sœur de la directrice, qui va répondre
et elle n’aime pas être dérangée par autre chose que ses élèves.


16h58.
Je fais coulisser la porte vitrée.
L’honneur est sauf.
J’arrive trempé et tout essoufflé.

Zhuang Hsu Lin, la directrice est là.
Je lui présente mes excuses pour le retard,
prétextant m’être un peu perdu pour venir (ce qui finalement n’est qu'un demi-mensonge)
«  No problem ! »
(va savoir ce qu’elle pense vraiment ...)
Elle retourne à ses élèves déjà présentes, perdue dans ses pensées,
puis réalise que je suis vraiment là et revient vers moi en souriant :
« Welcome back! »
Un peu embarrassée, elle me tend la main :
« Je suis content que tu sois revenu »
Je lui serre la main
« Moi aussi, je suis ravi de revenir
- vraiment ?
- Oh ben oui, j’aime bien cette école »
(Là je ne raconte pas d'histoires : j’ai gardé un bon souvenir de mon passage l’an dernier)

Je traverse le studio,
allume la lumière du vestiaire avec mes orteils,
et ouvre par le même moyen la porte miroir.
Changement de short,
tentative d’étalement de ma chemise pour en sécher la sueur,
ok ... ça ne va pas tenir, je l’emmène avec moi.

« Je te laisse avec les enfants ... Je ne veux pas rester là avec eux ... »
Quelle différence de fonctionnement par rapport à Hui Min !
C’est peut-être pour ça que j’ai un bon souvenir de cet endroit.

J'étale ma chemise sur une des barres du studio,
relie la tablette au petit ampli,
je suis prêt.

Premier cours,
Un groupe majoritairement constitué de fillettes âgées de 8 à 10 ans en collant chair et chignon,
le prénom écrit sur un post-it collé de façon visible sur leur tunique noire.
Il y a aussi quelques (courageuses) adultes qui viennent s’initier à une danse plus .. moderne.
Pas facile de faire avancer de la même manière, ces jeunes femmes et ces petites filles.
Au delà de leur niveau d’anglais, forcément différent, bien d'autres choses les séparent :
leur qualité de mémoire,
leur imaginaire,
leur humour peut-être,
mais aussi leurs inhibitions,
leur rapport à l’autorité,
l’exigence et le jugement qu'elles ont d'elles-mêmes,
et toutes ces autres choses qui font qu’un cours d’adultes débutants
n’a rien à voir avec celui destiné à des enfants de moins de 10 ans qui découvrent une discipline.
Il va falloir mener deux aventures de front.

Pariant sur le fait que les adultes comprendront la complexité de la situation,
je décide de me concentrer sur les plus jeunes.

On travaille le placement, certaines qualités fondamentales, le rythme, des dissociations, la musicalité.
Avec ça, j’ai de quoi les occuper (et m’occuper !) quelques séances.

Une classe bien fatigante, où l’anglais compréhensible par tous se limitant à quelques mots,
m’oblige à utiliser encore plus qu’ailleurs, tous les moyens possibles pour me faire comprendre.
Les caricatures, les sons, les images ...
Le plié « sandwich » et son cousin le plié « piece of chocolate cake with melting chocolate inside » sont de rigueur.

C’est dans ces situations que l’on se rend compte à quel point c’est réducteur
que de ne passer que par le corps pour transmettre du mouvement.
La parole est plus que jamais utile pour ne pas uniquement rester sur une forme.
D'un autre côté, c’est assez instructif de voir ce que les élèves retiennent de ce que l'on est en train de montrer,
sur ce qui est le plus perceptible quand on ne donne très peu d’explications orales.
J’apprends beaucoup sur moi même avec ces jeunes gens.

18h20,
je vois Cheng Wei et sa copine derrière la porte vitrée.
Il faut que je finisse à l’heure.
En même temps vu le peu d’énergie qui me reste, je sens qu’aujourd’hui, je ne vais trop déborder.
(et quelque chose me dit que ça va être pareil les autres vendredis où je vais bosser ici).
Je les lâche donc à 18h30 et quelques toutes petites poussières.

Passation de pouvoir,
et présentation de Yung Hua, la nouvelle petite amie de Cheng Wei.
Je l’avais déjà vue en photo
et elle était passée dans le champ de la caméra quand Cheng Wei m’avait appelé en visioconférence depuis Toronto.
Ça me donnait l’impression de la connaître alors la fatigue aidant,
j’ai failli lui faire la bise,
mais j’ai vite réalisé, quand Cheng Wei a fait une présentation des plus protocolaires,
qu’on partait de zéro, voire d’encore plus loin ...
J’ai secoué ma main en disant « hi ! »
c’était nettement suffisant.

Je rajoute trois bêtises pour les faire rire et je les laisse s’installer.
« Teacher ... » me dit une des élèves les plus âgées.
Elle cherche ses mots :
« .... Your dinner is … »
Elle me montre le plancher.
Je souris et lui demande :
« downstairs ? »
Elle sourit à son tour et reprend :
« Your dinner is downstairs
- Oh ? Really ? Well ... Thank you »
Donc mon dîner m’attend.
Si j’avais eu quelques doutes sur ce que j’allais faire entre mes deux cours,
j’avais la réponse.

Alors le « downstairs » se situe à l’étage juste en dessous.
C'est là que se fait l’accueil de l’école.
Je pense que Hsu Lin doit y vivre (ou du moins rester de temps en temps).
Il y a un salon, un canapé, une salle à manger,
et je crois voir une autre pièce plus cachée qui pourrait être une chambre.

Quand j’arrive, elle m'attend souriante en me montrant ma « lunch box » sur laquelle sont posées deux baguettes.
Elle a déjà diné.
« do you want some water ?
- yes please ! »
Elle va me chercher un verre d'eau.
Nous discutons un peu pendant que je déguste mon riz, ma viande et mes légumes.
Quand elle quitte l’appartement pour aller voir le cours de danse traditionnelle chinoise
que donnent Cheng Wei et Yung Hua, je vais me reposer sur le sofa.

19h45.
Je remonte « upstairs » après avoir salué la jeune fille qui a pris la place de la directrice au bureau d’accueil.
L’occasion de découvrir comment cette danse se transmet.
(jusque là, je n’ai pu voir que des répétitions ou des variations d’examen à Tsoying)
Il faudra que je remonte plus tôt une prochaine fois
(c’est ce que j’ai fait, et je vous en parlerai tout à l’heure)

20h tapantes,
le jeune couple finit le cours.
Deuxième passation de pouvoir,
autres blagues, plus amicales que les premières, devant les élèves ébahis,
remise en route de la sono qui nécessiterait d’être renouvelée au plus vite,
et démarrage de ce second cours dans une énergie molle liée à la digestion et à la fatigue du cours précédent.

Ils sont une dizaine d’adolescents,
collégiens ou lycéens, pour la plupart.
Les visages me sont familiers, ils étaient tous là l'an dernier.
Cela me fait plaisir de les retrouver,
et de lire dans les sourires agrémentant leurs « hello teacher ! » un vrai plaisir à revenir apprendre avec moi.

Ce cours est bien plus facile que le précédent.
Ils se souviennent des corrections fondamentales, tentent consciencieusement de les appliquer,
et ça n'est pas si simple :
ils sortent, pour la plupart, du cours de danse traditionnelle chinoise
dont les principes sont globalement à l’opposé de ce que je demande.
Mais je peux voir que les automatismes sont presque ancrés dans les corps.
Et c’est agréable à observer de ce côté-ci du monde, ailleurs qu’à Tsoying,
et sur des corps si jeunes.

Retrouver ces adolescents me montre aussi les limites de mes façons d’agir :
ils commencent à me connaître et savent que travailler dans la décontraction est important pour moi.
Mais ils ont du mal à faire la différence entre détente et amusement
et dépassent parfois la limite au delà de laquelle on joue plus qu'on ne travaille.
Cela joue sur leur concentration,
ce qui m’oblige à être un peu plus strict,
et à leur rappeler que je ne suis toujours pas leur camarade de jeu mais bien leur professeur.
Pas facile pour eux de comprendre que rire tout en travaillant est du domaine du possible,
surtout ici où mes collègues sont souvent bien plus sérieux que moi.

Il y a aussi le fait que je suis plus exigeant que l'an dernier qui les étonne.
Je retrouve dans certains regards cette incompréhension
que j’ai déjà croisée lorsque je donnais des cours à cette même classe d'âge dans la région marseillaise
et que des élèves changeaient de niveau.
Mais je me souviens que cette inquiétude-là s’est vite dissipée.
Pas de raison qu’il n’en soit pas de même ici.

Et puis il y a cette jolie chose, que je découvre au détour d’un exercice
où les gamins regardent Cheng Wei d’un air narquois :
mon collègue se sert de ma barre dans ses cours, et il en dispense ici tout au long de l’année.
Tout en continuant mes explications, je souris de la filiation.
Je serais curieux de voir ce qu'il leur transmet et comment il opère.
En tous cas, ça marche plutôt bien.


Les trois semaines se sont à peu près déroulées de la même manière,
avec la gestion des mêmes écueils auxquels s'est parfois ajoutée ma fatigue, ou celle de mes élèves.

J’ai continué à creuser le sillon,
encouragé par la directrice des lieux
qui, avec plus de recul sur la situation que moi, le nez dans le guidon,
trouvait que les élèves avançaient bien.
Elle m’a rassuré plus d’une fois, sur l’histoire que nous écrivions ensemble,
alors que j'avais l'impression que nous n'avancions plus.

Les seules variantes à l'organisation de ces vendredis soirs,
ont été que parfois j'ai dîné seul (mais ma lunch et ses baguettes m'ont toujours attendu).
et aussi que les élèves ont eu des « remplaçants » :
le second vendredi, Cheng Wei s'est fait porter pale pour cause de déplacement intempestif de cervicales pendant une répétition,
et le suivant, je me suis fait remplacer par mon jeune collègue car je devais être à la fois à Tsoying et dans ce studio (collision de planning !).
Au début, j’ai hésité sur le cours à annuler.
Vue l’ambiance au lycée au début de mon séjour,
je m’étais demandé si ça valait la peine de faire l’effort de maintenir le cours là-bas,
alors qu’ici ma foi, on avait l’air de plus me faire confiance.
Et puis, je me suis dit qu’au contraire, il ne fallait surtout pas que je fasse d’impair.
Si j’étais sur la sellette, il valait mieux être irréprochable.
Comme en plus, Cheng Wei donnait des cours cousins du mien pendant l'année,
je l’ai laissé me remplacer avec la conscience tranquille.
Et maintenant que je partage tout ça avec vous,
je me dis que le plaisir que j’ai eu avec les nouveaux arrivés de Tsoying,
valait largement la peine que je leur consacre le temps qui leur était initialement accordé.

Et donc,
comme je l’écrivais plus haut, je me suis intéressé d’un peu plus près, au cours de danse traditionnelle chinoise.

Pas si facile à difficile à décrire.
D'abord, le cours se fait à la voix.
On ne travaille donc pas la musicalité en classe (d'où la sono de qualité moyenne).
Cela met dans une toute autre perspective les exigences que je peux avoir en cours ici, à ce sujet.
Pour avoir vu par ailleurs, les ensembles parfaits qu'ils réussissent à obtenir,
et les relations musique-danse parfois très élaborées qu'ils arrivent à gérer en spectacle,
je suis, une fois de plus dans ce pays, particulièrement bluffé.

Pour ce qui est de la danse en elle-même,
c’est un mélange de travail presque circassien (acrobaties, souplesse à la limite de la contorsion),
de danse classique,
et de mouvements spécifiques très codifiés, notamment dans les orientations de tête et le placement des bras.
Intéressant à observer dans les parties plus « dansées »
car en partant de pas que nous exécutons aussi à l’ouest (des déboulés, des pas chassés, des battements),
on obtient des choses assez différentes
parce qu’il y a une autre forme de bras ou une autre gestion du regard par exemple .
Un résultat pas tout à fait différent, mais pas vraiment identique.
Comme tant de choses ici, dans la vraie vie, qui sont empruntées au « western world »
mais interprétées de façon asiatique.
L’inverse doit sûrement exister dans le contenu des pratiques importées d’Asie et transformées à l'occidentale
(en cuisine ? dans les arts martiaux ? en calligraphie ? ).
Je n’ai ni le recul, ni les connaissances nécessaires pour en attester.
En tous cas, hormis le côté gymnique qui me plaît beaucoup moins,
il y a sans aucun doute quelque chose que j'aimerais explorer dans cette danse-là.


Pendant quatre vendredis, je me suis retrouvé à dire au revoir aux élèves et à Hsu Lin vers 21h45.
Et l’après cours s’est souvent fait en solitaire.
Je traversais Zhong Hua Road, et le 205 ne tardait pas à passer,
me laissant à mon habituelle gare routière où j’arrivais à la fermeture du bar à thé.
Pas de smoothie à la mangue le vendredi soir …

Il n’y a que la première semaine, le fameux 11 août d’où je suis parti en haut de cette page,
où, parce que je rencontrais Yung Hua, pour la première fois,
Cheng Wei nous a proposé d’aller boire un verre.
Mais je vous raconterai ça ...
Une autre fois. …

Le dernier cours,
les élèves se sont dépêchés de se changer et ont bousculé leurs parents,
pour m'accompagner jusqu'au rez-de-chaussée, et me dire au revoir.
Hsu Lin, m'a remercié, m'a redonné une de ses cartes de visites « faites main »
et a espéré me revoir l'an prochain.


Je l'espère aussi.






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