Le petit frère de l'est
Difficiles retrouvailles,
reconstruire sur des braises,
repartir pour une autre histoire
quoiqu'il se soit passé.
Lundi 26 décembre 2017,
En pleine digestion de ce trop plein de repas, de chocolats
et d’une série de compliments que m’ont faits mes élèves juste avant que l’on se dise « à l’année prochaine »,
il est plus que temps que je revienne vous raconter deux ou trois choses.
Hier, le 25 décembre, c’était l’anniversaire de Wan Chu, cette splendide interprète des deux pièces précédentes, mon fameux guide à « cheu gou » que j’aurais plaisir à retrouver bientôt.
Je vous en ai parlé un certain nombre de fois déjà : ici, ici, et même là.
(en cas de doute, comme je vous le disais dans l’article précédent,
si vous allez dans la colonne de gauche et que vous cherchez Wan Chu, tous les articles apparaîtront)
Avant-hier, ma mère fêtait ses 72 hivers,
et j’ai aussi parlé d’elle ... c’était là !).
Le 23 décembre, c’était Cheng Wei qui entamait sa troisième décennie dans ce monde.
Il aura donc trente ans l’an prochain .. comme Anaïs,
alors je crois que ma foi, cela vaut bien un article.
D’autant que, lors de ce dernier séjour, le tandem que nous formions jusque là, avait besoin de quelques réparations.
C’est que quand je suis arrivé le 21 juillet, il n’était pas là.
La première fois depuis que l’on se connaît.
Comme je vous l’ai raconté, c’est ce cher Ha Bao qui a rempli la mission « réception de l’étranger fou »
car au moment où j’atterrissais, Cheng Wei donnait un dernier cours avant de s’envoler pour le Canada.
Moi qui avais pris l’habitude de le voir à la gare, ou à l’aéroport avec son sourire et ses petites phrases, j’avais été un peu déçu.
Ce vendredi soir-là, on s’était croisé une heure et quelques poussières
avant qu’il ne disparaisse en trombe de Zhongshan road
pour prendre le bus de nuit qui l’emportait pour l’aéroport international de Taoyuan.
Ses autres collègues l’y attendaient.
D’habitude, mon arrivée,
et surtout le temps qui séparait la première accolade de retrouvailles de l’appart’ où je passais la première nuit,
nous servait à faire le point sur nos vies : degré de fatigue, dernières nouvelles des amis, vies sentimentales ...
Cette fois-là, on se retrouvait après sept mois d’absence, au milieu d’une soirée d’anniversaire anticipé
où le bonhomme, l’œil rivé sur sa montre pour ne pas rater son car, avait déjà l’esprit à Toronto.
Il était là sans vraiment y être.
J’ai donc passé mes premières semaines sans lui et j’avais perdu l’habitude.
Les trois premières années, il n’existait pas, je ne m’étais pas encore habitué à l’avoir toujours pas loin.
D’autres assuraient ses fonctions de guide touristique, pourvoyeur de logement, concierge d’hôtel, taxi, traducteur, compagnon de soirée, créateur de surprises (et sûrement d’autres choses que je ne réalise même pas ...)
et tout allait du mieux possible.
Mais depuis la fin du mois d’août 2013, il avait réussi à se rendre nécessaire.
Certes, jusqu’à son retour, Wan Chu et Ha Bao ont été prévenants au possible et je n’ai pas manqué de grand chose
mais avec Su Ling, qui elle-aussi était moins présente que d’habitude,
les deux piliers de ma vie sur l’île étaient défaillants.
Cela dit, c’est une bien belle leçon qu'ils m’ont donné là.
Si j’avais encore des doutes sur mon autonomie matérielle et affective à Taiwan,
ces deux personnages m’ont prouvé à l’insu de leur plein gré
à quel point j’étais à la fois seul et dépendant des autres,
et pas de cette solitude que j’apprécie et revendique parfois.
Nous nous sommes revus le lundi 7 août.
Je rentrais d’une balade à Cijin,
et après avoir dîné rapidement (mais savoureusement) dans mon chez moi temporaire,
je devais le retrouver avec ce cher Ha Bao devant un bon cocktail.
Cela aurait pu être enfin de « vraies » retrouvailles,
mais après l’arrivée de juillet qui avait un goût de faux départ, il y a eu le rendez-vous manqué :
Quand je suis parti de Zhongshan, j’étais en retard ... lui aussi.
Je lui ai proposé d’aller directement chez Mini, notre lieu de perdition habituel,
mais il voulait me faire découvrir un autre bar, tenu par une partie de l’équipe de Mini qui avait fait sécession.
J’aurais dû lui demander l’adresse - et insister pour qu’il me la donne -
mais dans l’affolement relatif (Ha Bao nous attendait quand même !),
nous nous sommes donnés rendez-vous au métro « cultural center » un peu plus tard que prévu.
De là, il m’emmènerait en scooter.
Je me suis donc tranquillement rendu au Cultural Center sauf qu’entre temps,
un autre message me prévenait qu’il venait me chercher à Zhongshan.
Assis sur un banc devant le théâtre, je lui ai répondu que ça n’était pas la peine
vu que j'étais déjà arrivé.
Le temps qu’il aille à Zhongshan et qu’il en revienne, j’ai d’abord attendu une petite demi-heure,
agrémentée d’un quart d’heure supplémentaire
parce que j’avais eu la mauvaise idée d’arborer un splendide tee-shirt,
top tendance à Séoul, de couleur ... noire,
qui a fait que Cheng Wei m’est passé devant sans me voir ...
(bien-sûr, vu le nombre de scooters dans cette ville, même à 21h30, je ne l’avais pas vu non plus).
J’étais donc très énervé quand il est arrivé en me disant :
« mais pourquoi tu as mis ce tee-shirt noir ? ».
Quand nous sommes arrivés au Goodness bistro, le nouvel endroit,
j’avais besoin d’un bon cocktail pour me détendre.
Le temps que la commande arrive, nous nous sommes tout de suite plongés dans le travail :
les dates de Chroniques Formosanes en France,
les projets de la WeiDanceCompany, notamment après les nouveaux contacts qu’il avait pris au Canada,
puis nous avons parlé plus en détail des cours que mon collègue m’avait trouvé
car en partant à Toronto, il m’avait juste donné les dates et les heures
pour qu’il n’y ait pas de doublons avec ce que Su Ling allait me proposer (et qui, ma foi, n’a pas été bien compliqué).
Nous avons précisé les publics, les lieux, les horaires, certains tarifs.
J’avais en face de moi, un jeune chorégraphe plein de projets, un directeur artistique flanqué de son administrateur.
Il déroulait un discours qui, d’un côté me faisait plaisir tant le jeune homme avait pris de l’assurance,
mais le rendait plus distant que jamais.
Cheng Wei avait peut-être mûri,
mais ce pragmatisme avait pris le pas sur l’enthousiasme qui jusque là nous avait tiré vers l’avant
en nous autorisant à nous lancer dans ces projets improbables
qu’ont été nos deux premières aventures.
Dommage.
Et au delà de ça, je le sentais mal à l’aise.
Je ne savais pas pourquoi,
mais il n’était pas comme d’habitude.
Ça n’était pas sa retenue classiquement asiatique,
celle qui disparaissait au bout de quelques heures à mes côtés (ou à la fin du premier cocktail ...),
il y avait autre chose.
Comme s’il voulait me montrer que maintenant, il était efficace (alors qu’il l’était déjà avant)
que maintenant, il était professionnel.
Alors que je voulais juste retrouver un ami.
Pas ou peu de questions sur la première partie de mon séjour,
lui qui avait jusqu'alors plutôt tendance à trop me demander si tout allait bien.
Encore moins de demandes sur comment allait la France, les filles ...
On était dans le boulot.
Dans ce rôle, il lui a été difficile de me donner mon cadeau d’anniversaire.
Il l’a jeté sur la table en me disant qu’il « avait trouvé ça à l’aéroport de Manille » où il avait eu un problème de visa.
Le départ du bar a été à l’image du reste.
Après discussion avec Ha Bao, il m’a annoncé qu’il était fatigué et qu’il se levait tôt,
et que ça serait Ha Bao qui me ramènerait.
Je suis remonté pensif à l’appartement en me disant que décidément,
après l’épisode « Tsoying », les retrouvailles n’étaient décidément pas très chaleureuses cette année.
Comme si quelque chose s‘était cassé dans cette belle mécanique
qui avait trouvé son équilibre entre la collaboration artistique et .. l’amitié.
Ce soir-là non plus, il n’avait pas encore été vraiment là.
Encore dans la joie de ces nouveaux contacts canadiens peut-être ?
D’ailleurs peut-être était-ce ça le malaise ?
Avait-il seulement encore envie que nous travaillions ensemble ?
L’aventure « In Wei » avait laissé de nombreuses cicatrices.
Nous marchions sur ses cendres.
Et si Wan Chu avait tout fait pour que j’oublie l’été précédent, lui avait peut-être envie de tourner la page
sans savoir comment le dire ?
Ma machine à doutes s’est remis à chauffer à plein régime.
En tous cas, il me restait plus d’un mois.
On verrait bien ...
Troisième tentative le vendredi 11 août.
Là, plus de souci de planning, nous étions au même endroit, au studio de miss Hsu Lin.
J’avais fini mon second cours, que j’avais donné juste après le sien.
Yung Hua m’avait été officiellement présentée,
nous partions tous les trois boire un verre.
Nouveau souci, logistique :
un seul scooter, trois personnes.
Après discussion du couple, j’ai pris un taxi avec la jeune fille pendant que Cheng Wei partait seul sur son scooter.
C’est lui qui est arrivé le premier au bar.
Trois semaines après mon arrivée, je commençais à entrapercevoir une des raisons de son malaise :
alors que, je ne sais pour quelle raison, je me suis ligué avec Yung Hua, contre lui,
il a souri de la connivence que j’avais avec ma nouvelle connaissance et j’ai senti ses épaules se baisser un peu.
Il était inquiet que je ne m’entende pas avec sa nouvelle copine.
De nous voir plaisanter, surtout en se moquant de lui, le rendait heureux.
Sacré paradoxe ...
Il était donc tracassé par des choses me concernant, mais quoi ?
Une partie du mystère était élucidé mais il restait encore quelques choses.
Bien sûr, j’aurais pu lui demander directement
mais je savais déjà qu’il botterait asiatiquement en touche ...
Je suis rentré en taxi.
Nous nous sommes revus le dimanche suivant.
Le 13.
La WeiDanceCompany cherchait des danseurs pour son autre prochain projet de l’année
(ici, les compagnies peuvent solliciter des subventions tous les six mois pour deux projets différents
vous vous souvenez ?).
Ha Bao et Cheng Wei avaient organisé une audition au début de laquelle ils voulaient que je donne la classe.
Je ne comprenais pas trop pourquoi il cherchait de nouveaux danseurs.
Il y avait Wan Chu,
celle que l’on appelle « Snow White »,
Yung Hua sa copine qui avait dansé deux fois avec lui en 2017
et puis aussi cette danseuse qui était venu prendre le cours que j’avais donné à la compagnie
pendant la première création en 2016.
Ça faisait déjà quatre filles.
Mais bon, s’il estimait avoir besoin de sang neuf ...
Donc après mon cours à Gangshan, je me suis rendu au petit studio où j’allais donner le stage dix jours plus tard.
J’avais pris le métro et Ha Bao était venu me chercher à Sinyi.
Et bien-sûr, comme pour le stage, et aussi pour les cours chez miss Hsu Lin,
il y a eu des soucis de planning et je suis arrivé en retard.
En mangeant mon « sandwich » de riz entouré de feuilles d’algues,
j’ai demandé à Cheng Wei ce qu’il voulait exactement : quelle durée de cours ? le contenu ?
« tu as 1h30, pas trop long l’échauffement, mais fais les spirales ...
et plusieurs variations ...
je veux voir comment ils se dépatouillent avec ce que tu proposes ... »
Proposition intéressante que celle de donner ce je je fais, en pâture à des danseurs professionnels.
Cela ne m’était plus arrivé depuis ma résidence au Bamboo Curtain Studio en 2013.
Depuis, les pros que j’ai croisés ont toujours été mélangés à des amateurs (ô combien éclairés !).
J’ai fait le premier exercice de préchauffement général, une petite chose pour les pieds, les fameuses « spirales »,
un stretching, et trois variations tirées de ce que j’avais fait ailleurs
et qui se retrouveraient d’une façon ou d’une autre dans les Chroniques Formosanes.
Après moi, il y a eu trois autres créateurs qui ont auditionné les danseurs.
Que des hommes,
et dans des styles très divers allant d’un jazz presque « lyrical » à de l’improvisation.
Cheng Wei m’a expliqué, un peu plus tard dans la soirée, qu’en fait c’était un projet avec quatre chorégraphes.
Il a éclaté de rire quand je lui ai dit ce que j’en pensais :
« you’re totally insane ! »
Pour moi qui me remettais à peine d’une écriture à quatre mains, le voir se lancer dans un projet pareil
me paraissait de l’inconscience pure ...
Et c’est cette inconscience-là que j’aime bien chez Cheng Wei.
Ce soir-là, nous avons mangé dans une petite rôtisserie près d’un night market que je ne connaissais pas.
Une soupe, un gros morceau de bidoche, des légumes et une glace (dont aucun estomac n’a voulu
tellement nous étions repus) le tout pour 180 dollars (rappelez vous : 40 dollars c’est un euro ...).
Après ça, nous avons tenté d’aller chez Arthur.
Cheng Wei avait retenu que vendredi, au bar, je lui avais dit être presque à court de tabac.
Il m’avait répondu qu’il m’y emmènerait mais je ne l’ai cru qu’à moitié.
La tentative s'est soldée par un échec, le magasin était exceptionnellement fermé ce dimanche ...
Là, le jeune homme s’est senti très gêné.
Le tabac était anecdotique.
Il commençait à réaliser qu’il m’avait laissé un peu livré à moi-même depuis le début de mon séjour
et même si ça n’était pas un mal en soi (du moins pour nous autres occidentaux),
de son point de vue, il y avait eu manquement ...
Alors nous sommes partis à Fongshan, chez lui, où il lui restait un demi-paquet de tabac
qu’il m’a donné en attendant.
Puis il est reparti.
Avec Yung Hua, nous en avons profité pour boire un oolong glacé.
Quand il est revenu, il avait au bras un casque supplémentaire.
« voilà ! comme ça tu le regardes tout le temps avec toi ! »
C'est que depuis le début du séjour, j'avais voyagé cheveux au vent ...
Et ça aussi, ça n'était pas habituel.
J'avais dorénavant mon propre casque.
(la prochaine étape sera t-elle le scooter ?
Ils en ont parlé,
j'ai françaisement botté en touche)
Après tout ça, nous sommes retournés à Mini pour la première fois.
Il y avait Ha Bao, sa copine (dont j’ai enfin fait la connaissance) et Yung Hua.
Ambiance décontraction après la grosse après-midi d’audition (qui suivait pour moi, la matinée de cours).
On a bu, on a ri,
on a peu parlé ..
et Ha Bao m’a raccompagné chez moi.
Il n’était que 22h30, j’aurais pu prendre le métro
mais j’ai assez vite compris que je n’avais pas le choix.
L’administrateur est décidément bien gentil ...
Il faudra attendre le 22 août
après le premier soir de stage, pour que tout soit enfin dit.
Après le cours, les deux jeunes gens me ramènent au Goodness bistro.
C’est l’inauguration officielle.
Le lieu est plein à craquer quand on arrive
et derrière le comptoir, les serveurs de Mini sont venus prêter main forte à leurs anciens collègues
bien qu’ils soient devenus leurs nouveaux concurrents.
(pas rancuniers les gars ...)
Pour éviter que l'on attende trop longtemps, il y a une carte spéciale avec seulement quelques cocktails
et deux ou trois choses à grignoter.
Les noms sont écrits en mandarin et en anglais ... mais pas les ingrédients.
Je reconnais le « whisky sour ».
Parfait, mon choix s’arrête là.
Parce que l’attente est un peu longue,
et que malgré ça, nous avons commandé une seconde tournée.
Probablement aussi parce que les filles ne sont pas là,
on a enfin le temps de parler.
Et à la fin du premier cocktail, les langues se sont déliées.
J’ai appris que Wan Chu ne serait pas venue en France si nous avions joué en décembre.
Parce qu’il lui fallait du temps et de la distance après « In Wei »
et qu’en plus, elle n’était pas sûre de pouvoir faire l’avance des billets.
J’ai aussi appris,
alors que les garçons me demandaient si je voulais « vraiment » jouer « Chroniques formosanes » à Kaohsiung,
qu’en fait, ils pensaient qu’avec ce qui s’était passé l’année dernière,
je ne voudrais plus jamais faire venir d’autres français.
Ils étaient là les malaises.
Ha Bao et Cheng Wei se sentaient pleinement responsables des incidents de l’été précédent.
D’où le redoublement d’efforts de cher Ha Bao (qui finalement s’apparentait à ce qu’avait aussi fait Wan Chu)
et cette sensation d’inconfort du jeune patron.
Comment rester amis après s’être plantés ?
Une situation inédite pour eux dont ils avaient du mal à se dépêtrer.
On a donc remis les choses à plat.
Je leur ai dit que c’était une histoire entre les françaises et moi
qu’ils avaient ce qu’ils avaient pu,
que c’était au delà de ce qu’ils auraient dû faire,
et que tout ce qui en a découlé n’était « que » des dégâts collatéraux.
À partir de là, les épaules de mon ami sont descendues d’un dernier cran et les choses se sont posées.
Ha Bao m’a raccompagné
mais j’ai senti que pour une fois, c’était juste parce que mon appart’ était plus proche de sa maison,
que le lointain immeuble de Fongsan où habite mon ami.
Le reste du séjour,
on s’est revu aussi souvent que possible,
autour d’un verre,
pour faire des courses,
manger un gâteau,
voir le coucher de soleil,
les amoureux m'ont même fait découvrir un nouveau café,
proche du restaurant où nous avions fini un soir l'an dernier,
L'endroit idéal pour admirer le soleil plonger dans la mer de Chine.
Comme je lui avais conseillé l’année précédente, nous sommes retournés à Liu Qiu.
La petite île où nous nous étions reposés après le spectacle.
J’ai réussi à convaincre Ha Bao, qu’il pouvait lâcher ses multiples activités pendant 36h
et venir lui aussi prendre un peu de bon temps.
La première réponse que donne Ha Bao quand on lui propose quelque chose de ce style, c’est
« je n’ai pas le temps, j’ai plein de trucs à faire » semaine comme week-end ...
un vrai taïwanais en somme ...
Mais je crois qu'il n'a pas regretté ...
Nous avons passé une journée et demi à cinq,
les deux couples et moi.
Alors qu’il m’amenait à la gare où j’allais prendre un train pour Taipei
après avoir fait un crochet par la pharmacie pour mon mal de dos et par l’opticien à cause de soucis de lunettes,
il a glissé tout en mangeant sa glace qu’il réalisait à quel point il n’avait peu été là cette fois.
Il m’a dit au revoir sur le quai avec un regard plein de désolation.
Voilà, il était enfin revenu.
De retour de Taipei
(où là aussi, mes amis étaient bien trop occupés pour s’occuper de moi
- ça n’était décidément pas le bon été pour ça),
j’ai retrouvé le jeune homme trop pressé,
pouvant débarquer n’importe quand à l’appartement parce qu’il fallait absolument que l’on partage quelque chose
là, à ce moment précis.
(il s’est donc fait rembarrer une fois ou deux parce qu’à ce moment précis, moi je faisais autre chose).
L’avant-dernier soir, nous nous sommes retrouvés au port.
Près de chez Wan Chu.
Un endroit de Kaohsiung, qu’il aime bien et où il venait quand il était petit.
Juste pour regarder les bateaux et ne rien faire.
C’était avant qu’il ne se mette à courir ....
La première fois où on est venu, il y avait juste une barge, un quai,
des palissades derrière lesquelles se bâtissaient les grandes choses sorties de terre depuis
comme la bibliothèque ou le Palais des expositions
et les travaux du tramway.
Depuis, tout avait été joliment aménagé.
Cheng Wei aimait moins, mais quand même ....
Le coucher de soleil était beau,
et le petit frère a fini par vider le reste de son sac.
La compagnie, qui était une chouette aventure, le plongeait dans des doutes, des peurs
qu’ils n’avaient jamais connus jusque là (welcome in my world ...)
Et puis Yung Hua n’était pas toujours très facile avec lui
(en fait, elle ne l’est avec personne, pas même avec elle même,
pas très agréable à vivre au quotidien, surtout quand on travaille ensemble ...).
Il y avait aussi Ha Bao qui se plantait parfois dans l’administration
(c’est que le pauvre bonhomme a un boulot à plein temps en dehors de ses fonctions d’administrateur
alors il est autant disponible que possible, mais le bénévolat a des limites ...).
« pourquoi je te dis toujours tout ça à toi ?
parce que les amis sont faits pour ça, Cheng Wei ... »
Son sourire est revenu,
il a soupiré, sorti sa pipe, partagé son tabac avec moi (alors que j’en avais)
et on est resté là sans rien dire, à regarder la nuit arriver avant d’aller acheter du thé.
Une fin de séjour toute en douceur,
comme toutes les autres,
mais peut-être plus que les autres.
Le lendemain, je suis allé dire au revoir à Su Ling.
On a parlé de mes projets, de l’année prochaine.
Elle aussi était redevenue celle que je connaissais.
Avec ces remarques que pourraient me faire ma mère :
« c'est quoi ces cheveux ?
on a l'impression que tu as sweet-shirt sur la tête ... »
Elle m'avait pris le bras en me raccompagnant à la porte en me disant :
« I gonna miss you
- me too, Su Ling, as always ... »
Tout était donc rentré dans l'ordre
sauf que là, je n’ai pas su ce qui s’était passé six semaines plus tôt.
J’ai passé le reste de la journée à ranger mes affaires et à nettoyer l’appartement
(au grand dam de Cheng Wei qui voulait que je laisse tout en l’état)
Le soir, on a bu un dernier verre chez Mini,
et le lendemain matin, à 5h45, ils étaient tous là.
Ils avaient joué aux cartes toute la nuit.
Cheng Wei avait emprunté la voiture de son père,
et nous avons quitté tous ensemble Zhongshan road pour l'aéroport.
Ils sont restés jusqu'après mon enregistrement.
Et comme à chaque fois, c'est la gorge serrée que j'ai présenté ma carte d'embarquement
au bonhomme souriant posté devant les contrôles de sécurité.
Le voyage fut semblable aux précédents (finie la business class ...),
avec ce premier choc à Hong Kong,
le second à Amsterdam,
et le dernier à Marignane (où j'ai retrouvé mes compatriotes mécontents de tout ...)
Et puis, il y a eu la rentrée,
et la préparation de ce que je vais commencer bientôt,
mais ça, ce sera dans le prochain article ...
Bon bout d'an comme on dit ici !
reconstruire sur des braises,
repartir pour une autre histoire
quoiqu'il se soit passé.
En pleine digestion de ce trop plein de repas, de chocolats
et d’une série de compliments que m’ont faits mes élèves juste avant que l’on se dise « à l’année prochaine »,
il est plus que temps que je revienne vous raconter deux ou trois choses.
Hier, le 25 décembre, c’était l’anniversaire de Wan Chu, cette splendide interprète des deux pièces précédentes, mon fameux guide à « cheu gou » que j’aurais plaisir à retrouver bientôt.
Je vous en ai parlé un certain nombre de fois déjà : ici, ici, et même là.
(en cas de doute, comme je vous le disais dans l’article précédent,
si vous allez dans la colonne de gauche et que vous cherchez Wan Chu, tous les articles apparaîtront)
Avant-hier, ma mère fêtait ses 72 hivers,
et j’ai aussi parlé d’elle ... c’était là !).
Le 23 décembre, c’était Cheng Wei qui entamait sa troisième décennie dans ce monde.
Il aura donc trente ans l’an prochain .. comme Anaïs,
alors je crois que ma foi, cela vaut bien un article.
D’autant que, lors de ce dernier séjour, le tandem que nous formions jusque là, avait besoin de quelques réparations.
C’est que quand je suis arrivé le 21 juillet, il n’était pas là.
La première fois depuis que l’on se connaît.
Comme je vous l’ai raconté, c’est ce cher Ha Bao qui a rempli la mission « réception de l’étranger fou »
car au moment où j’atterrissais, Cheng Wei donnait un dernier cours avant de s’envoler pour le Canada.
Moi qui avais pris l’habitude de le voir à la gare, ou à l’aéroport avec son sourire et ses petites phrases, j’avais été un peu déçu.
Ce vendredi soir-là, on s’était croisé une heure et quelques poussières
avant qu’il ne disparaisse en trombe de Zhongshan road
pour prendre le bus de nuit qui l’emportait pour l’aéroport international de Taoyuan.
Ses autres collègues l’y attendaient.
D’habitude, mon arrivée,
et surtout le temps qui séparait la première accolade de retrouvailles de l’appart’ où je passais la première nuit,
nous servait à faire le point sur nos vies : degré de fatigue, dernières nouvelles des amis, vies sentimentales ...
Cette fois-là, on se retrouvait après sept mois d’absence, au milieu d’une soirée d’anniversaire anticipé
où le bonhomme, l’œil rivé sur sa montre pour ne pas rater son car, avait déjà l’esprit à Toronto.
Il était là sans vraiment y être.
J’ai donc passé mes premières semaines sans lui et j’avais perdu l’habitude.
Les trois premières années, il n’existait pas, je ne m’étais pas encore habitué à l’avoir toujours pas loin.
D’autres assuraient ses fonctions de guide touristique, pourvoyeur de logement, concierge d’hôtel, taxi, traducteur, compagnon de soirée, créateur de surprises (et sûrement d’autres choses que je ne réalise même pas ...)
et tout allait du mieux possible.
Mais depuis la fin du mois d’août 2013, il avait réussi à se rendre nécessaire.
Certes, jusqu’à son retour, Wan Chu et Ha Bao ont été prévenants au possible et je n’ai pas manqué de grand chose
mais avec Su Ling, qui elle-aussi était moins présente que d’habitude,
les deux piliers de ma vie sur l’île étaient défaillants.
Cela dit, c’est une bien belle leçon qu'ils m’ont donné là.
Si j’avais encore des doutes sur mon autonomie matérielle et affective à Taiwan,
ces deux personnages m’ont prouvé à l’insu de leur plein gré
à quel point j’étais à la fois seul et dépendant des autres,
et pas de cette solitude que j’apprécie et revendique parfois.
Nous nous sommes revus le lundi 7 août.
Je rentrais d’une balade à Cijin,
et après avoir dîné rapidement (mais savoureusement) dans mon chez moi temporaire,
je devais le retrouver avec ce cher Ha Bao devant un bon cocktail.
Cela aurait pu être enfin de « vraies » retrouvailles,
mais après l’arrivée de juillet qui avait un goût de faux départ, il y a eu le rendez-vous manqué :
Quand je suis parti de Zhongshan, j’étais en retard ... lui aussi.
Je lui ai proposé d’aller directement chez Mini, notre lieu de perdition habituel,
mais il voulait me faire découvrir un autre bar, tenu par une partie de l’équipe de Mini qui avait fait sécession.
J’aurais dû lui demander l’adresse - et insister pour qu’il me la donne -
mais dans l’affolement relatif (Ha Bao nous attendait quand même !),
nous nous sommes donnés rendez-vous au métro « cultural center » un peu plus tard que prévu.
De là, il m’emmènerait en scooter.
Je me suis donc tranquillement rendu au Cultural Center sauf qu’entre temps,
un autre message me prévenait qu’il venait me chercher à Zhongshan.
Assis sur un banc devant le théâtre, je lui ai répondu que ça n’était pas la peine
vu que j'étais déjà arrivé.
Le temps qu’il aille à Zhongshan et qu’il en revienne, j’ai d’abord attendu une petite demi-heure,
agrémentée d’un quart d’heure supplémentaire
parce que j’avais eu la mauvaise idée d’arborer un splendide tee-shirt,
top tendance à Séoul, de couleur ... noire,
qui a fait que Cheng Wei m’est passé devant sans me voir ...
(bien-sûr, vu le nombre de scooters dans cette ville, même à 21h30, je ne l’avais pas vu non plus).
J’étais donc très énervé quand il est arrivé en me disant :
« mais pourquoi tu as mis ce tee-shirt noir ? ».
Quand nous sommes arrivés au Goodness bistro, le nouvel endroit,
j’avais besoin d’un bon cocktail pour me détendre.
Le temps que la commande arrive, nous nous sommes tout de suite plongés dans le travail :
les dates de Chroniques Formosanes en France,
les projets de la WeiDanceCompany, notamment après les nouveaux contacts qu’il avait pris au Canada,
puis nous avons parlé plus en détail des cours que mon collègue m’avait trouvé
car en partant à Toronto, il m’avait juste donné les dates et les heures
pour qu’il n’y ait pas de doublons avec ce que Su Ling allait me proposer (et qui, ma foi, n’a pas été bien compliqué).
Nous avons précisé les publics, les lieux, les horaires, certains tarifs.
J’avais en face de moi, un jeune chorégraphe plein de projets, un directeur artistique flanqué de son administrateur.
Il déroulait un discours qui, d’un côté me faisait plaisir tant le jeune homme avait pris de l’assurance,
mais le rendait plus distant que jamais.
Cheng Wei avait peut-être mûri,
mais ce pragmatisme avait pris le pas sur l’enthousiasme qui jusque là nous avait tiré vers l’avant
en nous autorisant à nous lancer dans ces projets improbables
qu’ont été nos deux premières aventures.
Dommage.
Et au delà de ça, je le sentais mal à l’aise.
Je ne savais pas pourquoi,
mais il n’était pas comme d’habitude.
Ça n’était pas sa retenue classiquement asiatique,
celle qui disparaissait au bout de quelques heures à mes côtés (ou à la fin du premier cocktail ...),
il y avait autre chose.
Comme s’il voulait me montrer que maintenant, il était efficace (alors qu’il l’était déjà avant)
que maintenant, il était professionnel.
Alors que je voulais juste retrouver un ami.
Pas ou peu de questions sur la première partie de mon séjour,
lui qui avait jusqu'alors plutôt tendance à trop me demander si tout allait bien.
Encore moins de demandes sur comment allait la France, les filles ...
On était dans le boulot.
Dans ce rôle, il lui a été difficile de me donner mon cadeau d’anniversaire.
Il l’a jeté sur la table en me disant qu’il « avait trouvé ça à l’aéroport de Manille » où il avait eu un problème de visa.
Le départ du bar a été à l’image du reste.
Après discussion avec Ha Bao, il m’a annoncé qu’il était fatigué et qu’il se levait tôt,
et que ça serait Ha Bao qui me ramènerait.
Je suis remonté pensif à l’appartement en me disant que décidément,
après l’épisode « Tsoying », les retrouvailles n’étaient décidément pas très chaleureuses cette année.
Comme si quelque chose s‘était cassé dans cette belle mécanique
qui avait trouvé son équilibre entre la collaboration artistique et .. l’amitié.
Ce soir-là non plus, il n’avait pas encore été vraiment là.
Encore dans la joie de ces nouveaux contacts canadiens peut-être ?
D’ailleurs peut-être était-ce ça le malaise ?
Avait-il seulement encore envie que nous travaillions ensemble ?
L’aventure « In Wei » avait laissé de nombreuses cicatrices.
Nous marchions sur ses cendres.
Et si Wan Chu avait tout fait pour que j’oublie l’été précédent, lui avait peut-être envie de tourner la page
sans savoir comment le dire ?
Ma machine à doutes s’est remis à chauffer à plein régime.
En tous cas, il me restait plus d’un mois.
On verrait bien ...
Troisième tentative le vendredi 11 août.
Là, plus de souci de planning, nous étions au même endroit, au studio de miss Hsu Lin.
J’avais fini mon second cours, que j’avais donné juste après le sien.
Yung Hua m’avait été officiellement présentée,
nous partions tous les trois boire un verre.
Nouveau souci, logistique :
un seul scooter, trois personnes.
Après discussion du couple, j’ai pris un taxi avec la jeune fille pendant que Cheng Wei partait seul sur son scooter.
C’est lui qui est arrivé le premier au bar.
Trois semaines après mon arrivée, je commençais à entrapercevoir une des raisons de son malaise :
alors que, je ne sais pour quelle raison, je me suis ligué avec Yung Hua, contre lui,
il a souri de la connivence que j’avais avec ma nouvelle connaissance et j’ai senti ses épaules se baisser un peu.
Il était inquiet que je ne m’entende pas avec sa nouvelle copine.
De nous voir plaisanter, surtout en se moquant de lui, le rendait heureux.
Sacré paradoxe ...
Il était donc tracassé par des choses me concernant, mais quoi ?
Une partie du mystère était élucidé mais il restait encore quelques choses.
Bien sûr, j’aurais pu lui demander directement
mais je savais déjà qu’il botterait asiatiquement en touche ...
Je suis rentré en taxi.
Nous nous sommes revus le dimanche suivant.
Le 13.
La WeiDanceCompany cherchait des danseurs pour son autre prochain projet de l’année
(ici, les compagnies peuvent solliciter des subventions tous les six mois pour deux projets différents
vous vous souvenez ?).
Ha Bao et Cheng Wei avaient organisé une audition au début de laquelle ils voulaient que je donne la classe.
Je ne comprenais pas trop pourquoi il cherchait de nouveaux danseurs.
Il y avait Wan Chu,
celle que l’on appelle « Snow White »,
Yung Hua sa copine qui avait dansé deux fois avec lui en 2017
et puis aussi cette danseuse qui était venu prendre le cours que j’avais donné à la compagnie
pendant la première création en 2016.
Ça faisait déjà quatre filles.
Mais bon, s’il estimait avoir besoin de sang neuf ...
Donc après mon cours à Gangshan, je me suis rendu au petit studio où j’allais donner le stage dix jours plus tard.
J’avais pris le métro et Ha Bao était venu me chercher à Sinyi.
Et bien-sûr, comme pour le stage, et aussi pour les cours chez miss Hsu Lin,
il y a eu des soucis de planning et je suis arrivé en retard.
En mangeant mon « sandwich » de riz entouré de feuilles d’algues,
j’ai demandé à Cheng Wei ce qu’il voulait exactement : quelle durée de cours ? le contenu ?
« tu as 1h30, pas trop long l’échauffement, mais fais les spirales ...
et plusieurs variations ...
je veux voir comment ils se dépatouillent avec ce que tu proposes ... »
Proposition intéressante que celle de donner ce je je fais, en pâture à des danseurs professionnels.
Cela ne m’était plus arrivé depuis ma résidence au Bamboo Curtain Studio en 2013.
Depuis, les pros que j’ai croisés ont toujours été mélangés à des amateurs (ô combien éclairés !).
J’ai fait le premier exercice de préchauffement général, une petite chose pour les pieds, les fameuses « spirales »,
un stretching, et trois variations tirées de ce que j’avais fait ailleurs
et qui se retrouveraient d’une façon ou d’une autre dans les Chroniques Formosanes.
Après moi, il y a eu trois autres créateurs qui ont auditionné les danseurs.
Que des hommes,
et dans des styles très divers allant d’un jazz presque « lyrical » à de l’improvisation.
Cheng Wei m’a expliqué, un peu plus tard dans la soirée, qu’en fait c’était un projet avec quatre chorégraphes.
Il a éclaté de rire quand je lui ai dit ce que j’en pensais :
« you’re totally insane ! »
Pour moi qui me remettais à peine d’une écriture à quatre mains, le voir se lancer dans un projet pareil
me paraissait de l’inconscience pure ...
Et c’est cette inconscience-là que j’aime bien chez Cheng Wei.
Ce soir-là, nous avons mangé dans une petite rôtisserie près d’un night market que je ne connaissais pas.
Une soupe, un gros morceau de bidoche, des légumes et une glace (dont aucun estomac n’a voulu
tellement nous étions repus) le tout pour 180 dollars (rappelez vous : 40 dollars c’est un euro ...).
Après ça, nous avons tenté d’aller chez Arthur.
Cheng Wei avait retenu que vendredi, au bar, je lui avais dit être presque à court de tabac.
Il m’avait répondu qu’il m’y emmènerait mais je ne l’ai cru qu’à moitié.
La tentative s'est soldée par un échec, le magasin était exceptionnellement fermé ce dimanche ...
Là, le jeune homme s’est senti très gêné.
Le tabac était anecdotique.
Il commençait à réaliser qu’il m’avait laissé un peu livré à moi-même depuis le début de mon séjour
et même si ça n’était pas un mal en soi (du moins pour nous autres occidentaux),
de son point de vue, il y avait eu manquement ...
Alors nous sommes partis à Fongshan, chez lui, où il lui restait un demi-paquet de tabac
qu’il m’a donné en attendant.
Puis il est reparti.
Avec Yung Hua, nous en avons profité pour boire un oolong glacé.
Quand il est revenu, il avait au bras un casque supplémentaire.
« voilà ! comme ça tu le regardes tout le temps avec toi ! »
C'est que depuis le début du séjour, j'avais voyagé cheveux au vent ...
Et ça aussi, ça n'était pas habituel.
J'avais dorénavant mon propre casque.
(la prochaine étape sera t-elle le scooter ?
Ils en ont parlé,
j'ai françaisement botté en touche)
Après tout ça, nous sommes retournés à Mini pour la première fois.
Il y avait Ha Bao, sa copine (dont j’ai enfin fait la connaissance) et Yung Hua.
Ambiance décontraction après la grosse après-midi d’audition (qui suivait pour moi, la matinée de cours).
On a bu, on a ri,
on a peu parlé ..
et Ha Bao m’a raccompagné chez moi.
Il n’était que 22h30, j’aurais pu prendre le métro
mais j’ai assez vite compris que je n’avais pas le choix.
L’administrateur est décidément bien gentil ...
Il faudra attendre le 22 août
après le premier soir de stage, pour que tout soit enfin dit.
Après le cours, les deux jeunes gens me ramènent au Goodness bistro.
C’est l’inauguration officielle.
Le lieu est plein à craquer quand on arrive
et derrière le comptoir, les serveurs de Mini sont venus prêter main forte à leurs anciens collègues
bien qu’ils soient devenus leurs nouveaux concurrents.
(pas rancuniers les gars ...)
Pour éviter que l'on attende trop longtemps, il y a une carte spéciale avec seulement quelques cocktails
et deux ou trois choses à grignoter.
Les noms sont écrits en mandarin et en anglais ... mais pas les ingrédients.
Je reconnais le « whisky sour ».
Parfait, mon choix s’arrête là.
Parce que l’attente est un peu longue,
et que malgré ça, nous avons commandé une seconde tournée.
Probablement aussi parce que les filles ne sont pas là,
on a enfin le temps de parler.
Et à la fin du premier cocktail, les langues se sont déliées.
J’ai appris que Wan Chu ne serait pas venue en France si nous avions joué en décembre.
Parce qu’il lui fallait du temps et de la distance après « In Wei »
et qu’en plus, elle n’était pas sûre de pouvoir faire l’avance des billets.
J’ai aussi appris,
alors que les garçons me demandaient si je voulais « vraiment » jouer « Chroniques formosanes » à Kaohsiung,
qu’en fait, ils pensaient qu’avec ce qui s’était passé l’année dernière,
je ne voudrais plus jamais faire venir d’autres français.
Ils étaient là les malaises.
Ha Bao et Cheng Wei se sentaient pleinement responsables des incidents de l’été précédent.
D’où le redoublement d’efforts de cher Ha Bao (qui finalement s’apparentait à ce qu’avait aussi fait Wan Chu)
et cette sensation d’inconfort du jeune patron.
Comment rester amis après s’être plantés ?
Une situation inédite pour eux dont ils avaient du mal à se dépêtrer.
On a donc remis les choses à plat.
Je leur ai dit que c’était une histoire entre les françaises et moi
qu’ils avaient ce qu’ils avaient pu,
que c’était au delà de ce qu’ils auraient dû faire,
et que tout ce qui en a découlé n’était « que » des dégâts collatéraux.
À partir de là, les épaules de mon ami sont descendues d’un dernier cran et les choses se sont posées.
Ha Bao m’a raccompagné
mais j’ai senti que pour une fois, c’était juste parce que mon appart’ était plus proche de sa maison,
que le lointain immeuble de Fongsan où habite mon ami.
Le reste du séjour,
on s’est revu aussi souvent que possible,
autour d’un verre,
pour faire des courses,
manger un gâteau,
voir le coucher de soleil,
les amoureux m'ont même fait découvrir un nouveau café,
proche du restaurant où nous avions fini un soir l'an dernier,
L'endroit idéal pour admirer le soleil plonger dans la mer de Chine.
Comme je lui avais conseillé l’année précédente, nous sommes retournés à Liu Qiu.
La petite île où nous nous étions reposés après le spectacle.
J’ai réussi à convaincre Ha Bao, qu’il pouvait lâcher ses multiples activités pendant 36h
et venir lui aussi prendre un peu de bon temps.
La première réponse que donne Ha Bao quand on lui propose quelque chose de ce style, c’est
« je n’ai pas le temps, j’ai plein de trucs à faire » semaine comme week-end ...
un vrai taïwanais en somme ...
Mais je crois qu'il n'a pas regretté ...
Nous avons passé une journée et demi à cinq,
les deux couples et moi.
Alors qu’il m’amenait à la gare où j’allais prendre un train pour Taipei
après avoir fait un crochet par la pharmacie pour mon mal de dos et par l’opticien à cause de soucis de lunettes,
il a glissé tout en mangeant sa glace qu’il réalisait à quel point il n’avait peu été là cette fois.
Il m’a dit au revoir sur le quai avec un regard plein de désolation.
Voilà, il était enfin revenu.
De retour de Taipei
(où là aussi, mes amis étaient bien trop occupés pour s’occuper de moi
- ça n’était décidément pas le bon été pour ça),
j’ai retrouvé le jeune homme trop pressé,
pouvant débarquer n’importe quand à l’appartement parce qu’il fallait absolument que l’on partage quelque chose
là, à ce moment précis.
(il s’est donc fait rembarrer une fois ou deux parce qu’à ce moment précis, moi je faisais autre chose).
L’avant-dernier soir, nous nous sommes retrouvés au port.
Près de chez Wan Chu.
Un endroit de Kaohsiung, qu’il aime bien et où il venait quand il était petit.
Juste pour regarder les bateaux et ne rien faire.
C’était avant qu’il ne se mette à courir ....
La première fois où on est venu, il y avait juste une barge, un quai,
des palissades derrière lesquelles se bâtissaient les grandes choses sorties de terre depuis
comme la bibliothèque ou le Palais des expositions
et les travaux du tramway.
Depuis, tout avait été joliment aménagé.
Cheng Wei aimait moins, mais quand même ....
Le coucher de soleil était beau,
et le petit frère a fini par vider le reste de son sac.
La compagnie, qui était une chouette aventure, le plongeait dans des doutes, des peurs
qu’ils n’avaient jamais connus jusque là (welcome in my world ...)
Et puis Yung Hua n’était pas toujours très facile avec lui
(en fait, elle ne l’est avec personne, pas même avec elle même,
pas très agréable à vivre au quotidien, surtout quand on travaille ensemble ...).
Il y avait aussi Ha Bao qui se plantait parfois dans l’administration
(c’est que le pauvre bonhomme a un boulot à plein temps en dehors de ses fonctions d’administrateur
alors il est autant disponible que possible, mais le bénévolat a des limites ...).
« pourquoi je te dis toujours tout ça à toi ?
parce que les amis sont faits pour ça, Cheng Wei ... »
Son sourire est revenu,
il a soupiré, sorti sa pipe, partagé son tabac avec moi (alors que j’en avais)
et on est resté là sans rien dire, à regarder la nuit arriver avant d’aller acheter du thé.
Une fin de séjour toute en douceur,
comme toutes les autres,
mais peut-être plus que les autres.
Le lendemain, je suis allé dire au revoir à Su Ling.
On a parlé de mes projets, de l’année prochaine.
Elle aussi était redevenue celle que je connaissais.
Avec ces remarques que pourraient me faire ma mère :
« c'est quoi ces cheveux ?
on a l'impression que tu as sweet-shirt sur la tête ... »
Elle m'avait pris le bras en me raccompagnant à la porte en me disant :
« I gonna miss you
- me too, Su Ling, as always ... »
Tout était donc rentré dans l'ordre
sauf que là, je n’ai pas su ce qui s’était passé six semaines plus tôt.
J’ai passé le reste de la journée à ranger mes affaires et à nettoyer l’appartement
(au grand dam de Cheng Wei qui voulait que je laisse tout en l’état)
Le soir, on a bu un dernier verre chez Mini,
et le lendemain matin, à 5h45, ils étaient tous là.
Ils avaient joué aux cartes toute la nuit.
Cheng Wei avait emprunté la voiture de son père,
et nous avons quitté tous ensemble Zhongshan road pour l'aéroport.
Ils sont restés jusqu'après mon enregistrement.
Et comme à chaque fois, c'est la gorge serrée que j'ai présenté ma carte d'embarquement
au bonhomme souriant posté devant les contrôles de sécurité.
Le voyage fut semblable aux précédents (finie la business class ...),
avec ce premier choc à Hong Kong,
le second à Amsterdam,
et le dernier à Marignane (où j'ai retrouvé mes compatriotes mécontents de tout ...)
Et puis, il y a eu la rentrée,
et la préparation de ce que je vais commencer bientôt,
mais ça, ce sera dans le prochain article ...
Bon bout d'an comme on dit ici !

















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