01-02/03/18 - Taiwan printemps 2018 - Jour 14 (2) -15 - derniers soirs au Glory Pier


écrire et filmer pour se souvenir,
retourner voir ses endroits préférés,
se plonger une nouvelle fois dans la foule du Nouvel An,
sentir la mélancolie du départ s'installer peu à peu.








Vendredi 2 mars

Un peu avant 7h.
Je me réveille dans le colletar
et demande un peu automatiquement à ma petite boule magique de lancer la radio.
C’est la fin de « par Jupiter ».
Quel contraste entre l’énergie de ces belges déjantés et mon état du moment,
enfoncé dans ma couette imaginaire.
Une musique un peu dynamique m’aide à ouvrir complètement les yeux et les rideaux
pour lancer les rituels matinaux.

Encore un jour off aujourd’hui,
il y a aura aussi demain.
Je garde en tête le blues de la semaine précédente.
et me dit qu’il faut coûte que coûte que je vive ces journées autrement,
d’autant que le départ est là, tout proche.
Lundi soir, c’est déjà fini.

Dix-huit jours.
Pour venir danser, voir les amis et enseigner, c’est jouable.
Pour créer c’est bien court.

On va globalement quand même être dans les clous.
Il restera le gros texte central autour des couchers de soleil et les danses de fin
à créer dans le mois où l’équipe sera réunie en France.
À la vitesse où vont mes trois collègues, il ne devrait pas y avoir de souci.
Il y aura bien-sûr l’arrivée de Mike et le travail des textes
mais son enthousiasme et son impatience déjà bien présents dans le cheminement de ce projet
m’augurent de belles journées.
Je peux toujours me tromper.
Ça m’est arrivé plus d’une fois.
Certaines blessures bien fraîches (surtout quand je regarde le canal que longe Hebei road)
me poussent à réfréner le peu de positivité que mon naturel me procure.
Mais quand même ...
Je sais que l’on y arrivera.

Deux semaines de création c’est vraiment trop court.
Pour se replonger dans ce pays,
pour être vraiment dans le processus créatif soi-même et pouvoir y emporter les autres.
Je me rends compte que c’est depuis que j’ai mis en route les deux solos que j’ai vraiment été dans cette immersion.
Cet état où je ne pense qu’à ça,
celui où j’étais quand j’ai fait le synopsis de la pièce,
quand j’étais seul au Pavillon,
qui ici, se démultiplie dans une sorte d’extra lucidité
me permettant de mettre tout ce que je vis au quotidien, au service de ce que l'on va vivre sur le plateau.

J’aurais peut-être dû commencer par les solos ?
D’un autre côté, je crois que les danses d’ensemble ont mis Wan Chu et Cheng Wei dans le bain.
Outre le fait que nous ne travaillons ensemble que quelques mois dans l’année nécessite toujours une réacclimatation à ma façon de travailler, cela leur a permis d’entrer eux-aussi dans cette histoire.

Ces derniers jours, j’ai profité de ces heures sans danser pour écrire tout ce que je vous raconte.
J’ai aussi fait un montage pour le solo de Cheng Wei avec tout le matériel amassé lors des deux dernières répétitions.
Cela m’a permis de me rendre compte qu’il y a des choses à modifier sur la durée et qu’il reste encore une petite minute à créer pour relier tout ce qui est fait à la sortie finale.
L’idée apparue en regardant les rushes l’autre soir est de plus en plus flagrante.
Mon présence dans ce solo qui ne parle pas que de lui, mais de nous, est nécessaire.
Il faut que je sois présent.
Mais un peu comme je l’ai fait dans la vie de Cheng Wei jusque là,
quand il en a eu besoin et que j'ai pu l'aider.
Je serai avec lui sur le plateau, mais en retrait.

Je mets tout ça de côté dans un coin de ma tête.
On le fera au printemps, en France.

En entendant, je fais donc un montage,
pour partager avec vous cette danse en l’état.
Cela nous servira d’aide mémoire quand on s’y replongera.


Ce 2 mars, je me suis rendu compte vers 14h que je n’avais pas arrêté de phosphorer depuis mon réveil.
Comme si je ne voulais pas que mon cerveau pense à autre chose qu’à toute cette histoire.
Comme si ...
Je sais très bien que c’est au départ que j’essaie de ne pas penser ...

Donc vers 14h, je me suis autorisé une sieste
après avoir repris en guise de déjeuner un bon thé et du pain, encore frais, acheté au night market mardi dernier.

16h,
le réveil est tout aussi pénible que celui du matin.
Même colletar,
amplifié par la chaleur du soleil de l’après-midi tapant sur les vitres de l’appartement.
J’ai passé la majeure partie de ce séjour les fenêtres ouvertes,
pourquoi donc aujourd’hui, elles sont encore fermées ?

Après une discussion par écrans interposés avec ce cher Sylvain,
je me décide à sortir prendre un air probablement marin.
C’est drôle.
Pendant ce court séjour hivernal, je n’ai pas envisagé une seule fois d’aller me promener dans la journée.
Alors que cela aurait été l’occasion puisque la chaleur sous ces latitudes y est plus douce.
J’ai tout bêtement gardé mon rythme d’été.

Ce soir, ce sera Glory Pier.
Encore.
Ce nouveau lieu de promenade au bord des darses du nouveau port me plait décidément beaucoup.

J’y étais déjà retourné hier soir après en avoir pris plein les yeux à l’exposition de Atsuya Anaka.
Je n’étais qu'à deux stations de tramway et comme mes collègues étaient occupés,
c’était le lieu idéal pour finir en beauté cette première journée sans danser.

Ce Glory Pier m’avait fait de bien jolis cadeaux :
des gens calmes,
de nouvelles lumières,


je profite pour mettre en scène ces choses qui pourraient résumer ma vie de taïwanais.


J’ai bien fait de ne pas pousser jusqu’à Sizhiwan.
Il y a des nuages au large et le soleil ne tombera pas dans la mer ce soir.


À la nuit tombée, je repense à Babeth Angelvin, dont j’avais appris le décès à cet endroit même l’été dernier.
Je pense aussi à lundi où à cette heure-là, je serai presque dans le train pour Taipei.
Le crépuscule laisse la part belle à ma mélancolie.
Et quand tout est bien comme ce soir, j’ai forcément le cœur un peu lourd.
Tous mes séjours sont obérés par cette angoisse du retour,
même si je reviens bientôt,
et que des belles personnes m’attendent en France.


Je suis rentré, par le tramway, jusqu’à Sizhiwan, où le 248 - le rose, le vrai ! - n’a pas tardé à arriver.
Un parfait timing (comme je dis trop souvent, il faudrait que je trouve une autre expression tiens ...)

En rentrant, j’ai téléchargé toutes les photos de ma nouvelle carte que l’on m’a dit à transfert ultra rapide
(et c’est vrai …).
J’ai remis la batterie de mon appareil photo à charger
et aussi bu une ou deux bières,
en culpabilisant succinctement par rapport à ce ventre qu’il faudrait que je perde peut-être avant la première.
Mais il me restait de cette saucisse sèche poivrée achetée le premier jour,
je ne pouvais décemment pas boire de l’eau avec cette friandise !


Ce 2 mars à 17h,
après cette sieste bien méritée,
je prends une douche et je prépare mon sac.
Je vais à nouveau prendre le 248 et le tramway, dans le chemin inverse d’hier soir.
Ou alors ce sera le métro s’il y a trop d’attente.

Quand je sors de l’immeuble, je vais regarder sur le panneau de l’arrêt juste en face de moi
(merci les travaux ! je sais je l’ai déjà dit mais quand même ... merci)
« 248 approaching »
Le bruit du moteur du minibus où des taïwanais s’affairent à monter et descendre
est masqué par la musique de mon casque.
Je réalise juste à temps que le 248 est … devant moi.

Pas encore bien réveillé semble t-il ...
Il faut dire que généralement ce sont des gros bus roses
mais à 17h20, il y a un minibus qui fait le trajet de la gare à Gushan.
j’avais oublié.

Je monte in extremis et m’installe presque au fond, derrière une lycéenne les yeux plongés dans son portable
et quelques personnes âgées.
Ce soir, c’est une chanteuse des années 90 qui m’accompagne.
Des’ree.

Je pense à Sophie, une ancienne danseuse de la compagnie,
aux élèves qui ont dansé sur ces musiques dans mes cours à l'époque.

Dehors, c'est l'heure de pointe.
Files de voitures et de scooters,
sur lesquels s'entassent des taïwanais, à deux, à trois, à quatre parfois ...
(mais tous casqués !)

On tourne à droite sur Zhonzheng,
la mairie,
la banque nationale,
mon casque laisse passer la petite musique qui retentit à chaque fois qu'un passager demande l'arrêt :
« ah ! vous dirais-je maman ... »
Drôle de choix,
drôle de mélange entre mes deux oreilles.

La fête de la lanterne bat son plein quand nous passons sur la Love River.
Et si je m’y arrêtais au retour ?
On verra.

Grace Jones me chante se vie en Rose quand j’arrive à Sizhiwan.
Le tramway ne part que dans dix minutes.
J’en profite pour traîner dans l’ancienne gare de marchandises qui est envahie de touristes,
de jeunes étudiants fraîchement diplômés.


Il y a aussi quelques oeuvres d’art contemporains, probablement hérités de résidences à Pier 2.


Je ne suis pas sûr de vraiment apprécier …

La climatisation du tramway me fait le plus grand bien après cette petite pause dans l’air chaud de cette fin de journée.
J’ai bien fait de prendre une bière pour plus tard …

Le tramway démarre.
On rebrousse chemin jusqu’au Banana Pier,
le hangar à souvenirs touristiques où m’avait emmené Su Ling il y a quelques années,
on tourne à droite dans les friches de Pier 2.
La lumière est belle,
je vais être bien au Glory Pier.

Le ciel nuageux offre de jolis reflets aux immeubles du quai tout proche.
Wan Chu m’a dit que c’était le grand jeu des photographes du coin
de capter des images du ciel sur les vitres des bureaux des immeubles tout proches.
Cela pourrait presque faire une affiche.


Comme la veille, il y a des nuages au large.
Je suis bien ici.


D'un peu plus haut, la visite est encore plus belle.


Je ne suis d’ailleurs pas le seul à l’apprécier.


Je redescends au bord de l’eau jusqu’à la nuit tombée.


Il est temps de partir.
Les lunettes commandées hier doivent être prêtes.

Tramway, direction Sizhiwan,
on passe au dessus de la Love River,
longe le Pier 2,
tourne à gauche vers le Banana Pier,
et à droite vers la station de métro
longeant la gare de marchandises où les œuvres d’art sont presque plus belles maintenant qu'il fait nuit.


De là, je prends le métro jusqu’à la station suivante : Yanchengbu,
et je cherche le bon opticien dans cette rue où il y en a tant.
Heureusement c'est le même docteur qui tient la boutique.
Il est très fier de me remettre mes lunettes dans leur jolie boîte.
Je les teste sur un journal.
Je ne comprends rien à ce que je lis mais je peux lire les plus petits des caractères chinois.
Me voilà armé de nouvelles lunettes rondes.

J’ai encore un peu d’énergie pour m’arrêter à la fête de la Lanterne toute proche,
au moins pour prendre quelques photos.
Je rejoins Zhongzheng road et comme des dizaines de personnes me dirige vers le pont sur la Love River.


La fête porte bien son nom et son message est clair : le nouvel an ici doit apporter … de la lumière.


La fête bât son plein.
Mélange d’ambiances sonores où les stars du moment de la pop coréenne ont presque du mal à se faire entendre
noyées dans les haut-parleurs des camelots, les musiques traditionnelles et les chants des temples voisins.


Ça sent les pétards que les moines ont fait exploser,
la viande grillée,
et d’autres choses que je ne connais ou ne reconnais pas.

Ça grouille de monde comme dans le marché du premier jour.
Ha Bao aurait détesté …


Retour à la maison en bus, heureux et mélancolique.
Il va falloir que je songe à remplir mon sac à nouveau,
à nettoyer l’appartement,
à dire au revoir au pays et aux amis.

Je sais,
et je viens de l’écrire un plus tôt,
je reviens très vite,
mais cela va, une fois de plus, être un crève-cœur.






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