11-15-16/05/17 - Trois répétitions pour un duo

Retour dans un studio
avec une nouvelle partenaire,
balayer ses appréhensions,
retrouver le plaisir de tout




Un an.
Dans un an,
le 17 mai 2018,
nous danserons.
Nous raconterons.
Nous partagerons ces chroniques formosanes.

Quelle chance.

De plus, mes amis du théâtre des Chartreux m'ont permis de rendre la chose un peu plus concrète,
là maintenant,
dès le 20 mai ... 2017.
Décidément, en ce moment, je vis des belles choses.

Que s'est-il passé le 20 mai ?
C'est qu'au théâtre des Chartreux, nous avons la sale manie de fêter l'anniversaire de l'entrée de l'équipe d'Equivog, théâtre d'aventure, dans ce lieu qui nous tient tant à coeur.
Quand ils sont arrivés c’était une ancienne boîte de nuit gay.
Et si j’ai bien compris, cela a aussi été un cercle privé du nom de Guiramand,
et même le siège d'un club cycliste répondant au joli nom de « la Pédale joyeuse »
(ça ne s'invente pas …)

Il y a sept ans
nous inaugurions ce lieu en tant que théâtre.
J'y avais dansé un extrait de « Jamais seul »
et contre vents et marées, nous sommes toujours là.

Pour fêter les 5 ans, Éric, Mike et Nana (les gens d’Equivog donc) ont imaginé une soirée improbable
autour d'artistes amis où les talents de tous seraient mis à contribution
et je suis bien content d'en faire partie.
Comme l'histoire avait été ma foi bien agréable,
nous avons réitéré la grosse bêtise l'an dernier (j'avais pu y montrer une ébauche de l'oiseau d' « In Wei »)
et aussi cette saison.

L'occasion pour moi d'imaginer une chose.
Une première chronique,
autour d'un élément fondamental de la culture taïwanaise
(et aussi de mes petits déjeuners)
le thé.

Danser le temps qu’une tasse de thé infuse.
Une première manière d'évoquer le fameux nectar.

Danser d’accord
mais danser quoi ?
Une idée m’est venue (enfin non, il y en a eu deux mais celle-ci m'est devenue évidente) :
offrir une tasse de thé comme on offre une rose.


Un début en silence où le prétendant est assis à une table.
Un pot de thé,
un gong fu cha,
une bouilloire.
La promise entre au loin,
il prépare une tasse qui infuse le temps d'un rendez-vous dansé au bout duquel elle s'assoit et boit le thé infusé.


Jeudi 11 mai à 16h20,
au centre Isadora,
à cinq minutes de chez moi.
Anaïs est là,
avec ce rire quasi permanent (il paraît qu'elle rit, même en dormant !).
Mais cette fois, je crois qu'il cache la petite dose d'appréhension qui doit étreindre son coeur
à l’idée de travailler pour la première fois sur une histoire de moi.

De mon côté, je tente de donner le change
même si je flippe au moins tout autant.
Car s'ajoutent à la peur de la page blanche du chorégraphe
celle de remettre à bouger, pour de bon, mon bon vieux corps convalescent de cet hiver dépressif,
et bien-sûr celle de travailler autrement avec cette jeune femme avec qui, même si je commence à bien la connaître,
je n’ai jamais partagé ce cadre si particulier qu'est celui de la création.

Après avoir fait ensemble le premier exercice de mon cours,
je m'attaque à sa partition
(l'avantage d'être le patron c'est que l'on décide de pas mal de choses,
ce qui permet dans ce cas précis, de repousser l'échéance de l'entrée en scène de Claude Aymon, danseur).
Je crée donc d'abord ses phrases, et j'écrirai ce que je fais en fonction de tout ça.

Il y a tout ce matériau au sol que j'avais expérimenté à la fin de l'automne
et autour duquel je m'étais dit que je ferais quelque chose.
L'ouverture du spectacle ?
un leitmotiv ?
les deux ?
L’avenir nous le dira.
Il y a surtout cette musique que le thé m'a inspiré cet hiver.
Et de cette musique, une danse qui, dans ma tête, est prête à être dansée à deux
mais dont j’ai appris une version solo à tous les stagiaires que j’ai croisés au début de l'année.

Je prends des bouts d’un peu de tout,
je mixe les choses autrement,
et transmets les nouvelles phrases à Anaïs.
Comme elle a déjà les phrases dans son corps, il s’agit juste de remettre le tout dans cet ordre différent.
On va vite.
De là, j'improvise une suite, en me laissant porter là où le mouvement m'emmène.
Je l'adapte à la musique, à ce que son corps en fait
et on fait tourner le tout.


Deux heures de répétitions et nous avons déjà sacrément avancé.
On s'attaque ensuite au duo.
Anaïs y danse la version solo et je ne fais que m'y incorporer.
Nous transformons les mouvements quand c'est nécessaire, dans la forme et la durée.
Toujours étonnant ce passage au réel ...
Certains gestes imaginés ne sont pas possibles,
certains l'auraient été avec d'autres danseuses et d'autres apparaissent comme par magie.
Anaïs est plus petite qu'Elise et Marie avec lesquelles j'avais l'habitude de créer, il faut que je m'habitue à son corps.
Je galère pour trouver les bonnes distances entre nous,
je ris quand je vois notre différence de taille dans la glace ...
Heureusement, elle est très exigeante avec elle même
et armée d'une sacrée dose de patience.
Ce qui nous permet de faire et refaire jusqu'à que je trouve une certaine fluidité
et qu'elle se sente bien dans ce qu'elle a à danser.

J’ajoute une petite suite à ce plat principal,
que je termine par un porté,
on tente,
c'est possible,
on le cale sur la musique.

Là, on rit beaucoup
car je veux que l’on commence le duo sur les premières notes de cette mélodie au piano qui arrive aux deux tiers de la musique.
Je cale le morceau sur la tablette à un moment que je croise être dix secondes avant le fameux moment,
mais c'est très souvent trop tôt.
On se retrouve à faire une série certaine de faux départs pour rien :
je pose ma main sur son épaule (le début du duo),
pas de piano,
Claude râle,
Anaïs rit,
on attend deux mesures.
Je recommence,
ça n'est toujours pas là,
j'insulte le compositeur,
Anaïs rit ..
Et ainsi de suite, jusqu'à ce qu'on arrive au bon départ.

Quand on se sent plutôt prêts, on filme.


Deux heures de répétitions et nous avons déjà sacrément avancé.
Et déjà, en dehors de la danse, le plaisir de travailler à nouveau sereinement est là.

Je ne suis pas vraiment convaincu de tout ce qu'on a fait mais c'est un bon début.
Je vais sûrement devoir changer des tas de choses une fois que j'aurai regardé la vidéo sur grand écran
mais déjà on sait que c'est possible.

18h30,
on finit la répétition et j’enchaîne avec mes deux cours hebdomadaires.
Pendant que les élèves arrivent, je jette un oeil à la vidéo dans le petit écran de mon appareil photo caméra,
et déjà je vois que le porté final ne me plait pas, mais alors pas du tout.
Outre le fait que cela me remet devant l’évidence que je n'ai jamais été un excellent porteur,
la position d'arrivée, son corps relâché contre mon dos, m’apparait totalement hors sujet.

Et mon corps est d’accord avec moi.
J’attaque le premier cours avec une douleur dans le dos :
dans le dernier de nos nombreux essais du fameux porté, j'ai fait voler un peu trop la légère jeune fille
et mes vertèbres ont bien senti son atterrissage.

Il n’y aura pas de répétition le week-end qui vient.
Je prendrais ce temps pour construire un peu plus proprement cette ébauche
et mon dos en profitera pour se remette de ses nouvelles aventures.
En plus, Anaïs danse un autre spectacle samedi soir
C’est bien qu’elle ait du temps pour ça.



Le visionnage des vidéos a été une bonne surprise.
Les choses m'ont semblé assez belles pour pouvoir en partager une partie en ligne
et les retours ont été bien réconfortants.
Je vois quelques corrections,
je les note avant d'oublier et je m’attaque à tout ce qu’il nous reste à faire.

Première étape: analyser la structure de la musique.
Je compte les mesures, je consigne tout ça dans un tableau avec les durées de chaque danse pour elle comme pour moi.
Cela permet d'y voir plus clair.

Enfin plus clair, c’est vite dit.
Car comme quand je corrige ce que je vois de moi qui danse sur un écran,
j'ai cette sensation de schizophrénie permanente :
le chorégraphe ne comprend pas toujours le compositeur.
Il ne comprend pas non plus que le danseur n'ait pas fait cette chose qui pourtant saute aux yeux.
Il râle donc contre lui autant que celui-ci a pesté contre les deux autres pendant la répétition.
Tous trois se renvoient la balle sur des durées trop longues ou trop courtes,
des pièges rythmiques,
ces mouvements qui vont devoir s'étirer où se raccourcir,
rarement, l'expression « être plusieurs dans sa tête » prendra autant de saveur.

Une fois le tableau fini,
je me plonge dans le contenu.
Il y a ce que nous avons dansé, tout ce que j’imagine déjà,
notamment pour ma partition à laquelle je m’attaque … finalement.
Je laisse le début de côté car il faut que je vois comment j’articule le départ de la danse, la fabrication du thé et la musique.
Je construis ce qui suivra, à partir du matériau que j'ai en réserve et de reprises d'éléments qu'Anaïs danse déjà.
Je crée les déplacements nécessaires,
certains dansés d'autres marchés,
et de là, je vois comment je peux articuler les choses avec ce que nous avons fait à la première répétiion.

Déjà, il y a ce souci de temporalité : le duo que l’on a bossé jeudi arrive trop tôt.
J’ai besoin de plus de temps entre ce qu'Anaïs danse seule et notre rencontre.
Comme le compositeur n'a pas l'air décidé à modifier son oeuvre, c'est le chorégraphe qui s'y colle.
D'autant que le premier n'a pas si mal fait son boulot :
la mélodie sur laquelle j’ai installé le duo, est répétée deux fois,
et dans la seconde, il y a comme une sorte de réponse à l’air principal.
S’en suit une partie de la même durée avec juste quelques notes en rappel à ce qui vient se passer.
Si je décale le duo sur cette partie, ça me laisse le temps nécessaire.

Pour nous amener à la rencontre, je décide qu'Anaïs dansera la même phrase (celle de la version solo) deux fois d'affilée.
Une fois dans une petite amplitude et une fois dans sa version originale mais seule.
La première tombe sur la mélodie au piano.
Comme dans la seconde, il y a cette réponse musicale, je danserai la même chose qu'Anaïs mais décalé de deux temps.

Pour arriver au fameux duo, je garde l’erreur faite en répétition :
le coup de la main sur l’épaule.
Je m'en sers comme un premier contact plus ou moins hésitant qu’Anaïs prend du temps à accepter.

Pas sûr que ce soit clair pour vous, mais pour moi, ça l’est.
(sinon détendez-vous, vous verrez tout ça en images plus tard ...)

Avec tout ça, les trois quarts de la partition d'Anaïs sont faites.

Il ne me reste plus qu’à voir mon début : cette histoire de thé.
D'abord, il me faut calculer le moment où la musique commence
pour que je quitte la table une fois que l’eau chaude est versée
en étant dans un type de mouvement similaire à ceux d'Anaïs à ce moment-là.
J’ai envie d'un croisement, peut-être une fausse rencontre, ou une rencontre manquée.
Pour être au plus juste,
samedi et dimanche matin,
je fais mon thé, le casque sur les oreilles,
pour avoir la durée la plus précise possible
et entendre quand je peux m'éloigner de la table en tenant compte des repères musicaux d'Anaïs.
Il y a ce moment après le premier sol où elle s'approche de la table.
Parfait pour un premier croisement.

Avec tout ça, ma foi, tout semble être prêt pour la répétition de lundi.


Lundi 15 mai,
15h,
je croise Anaïs sur le cours d’Estienne d’Orves à côté du studio
alors que je suis en train d'expliquer à une asiatique où se trouve la place aux Huiles.
Nous arrivons donc ensemble.
Pour une fois, je ne suis pas en retard !
Je lui dis tout le bien que je pense de ce que nous avons déjà fait.
Je lui ai déjà écrit pendant le week-end mais elle n'est toujours pas convaincue.

Nous faisons notre petit rituel,
dérouillage des articulations et premier exercice de la barre,
et je la laisse réviser tout ce qu'elle sait,
après lui avoir donné les quelques corrections repérées sur la vidéo.
De mon côté, je m'attaque à mon parcours.
Et une fois de plus, le chorégraphe et le danseur sont loin d'être d'accord.
Ce que j'ai imaginé ne paraît plus possible quand ça devient concret.
C'est trop long, trop court.
Ça n'est pas le bon pied, pas sur la bonne musique.
Je m'affole.
Je sais qu'Anaïs va être prête très vite.
Je ne veux pas nous retarder.

Tant pis.
Dès que je la sens au point, on se lance.
Je me corrigerai en cours de route.
Et là, « petit » problème :
il y a des mesures en trop.
Quand Anaïs est censée attaquer la première version de la danse du duo, on n'entend pas les fameuses notes de piano.
Je réfléchis.
D'abord, essayer de comprendre sur ce satané tableau où j'ai consigné la musique.
Je me relis, recompte la musique,
je m’affole (en tentant de le cacher à la pauvre Anaïs qui attend que le chorégraphe et le compositeur s’accordent) …

Pour perdre le moins de temps possible, j’en reviens à une méthode plus empirique.
On refait la danse jusqu'au moment problématique
et je vois combien de temps il manque.
Seize temps.

Que faire ?
Justement ce week-end, m'a traversé l'esprit la remarque à propos d'Anaïs
qui commençait à perdre de vue la table au thé en se plongeant dans la danse.
C'est la parfaite occasion de casser un peu tout ça par quelque chose de plus quotidien :
Elle va jeter un oeil au thé qui infuse.
Quant à moi, je reprends des ports de bras (les fameuses « spirales ») qu’Anaïs traverse plus tôt.
Quand elle revient de sa promenade vers le thé, nous reprenons en plus grand, le mouvement que j'ai fait
pour quitter la table au début du duo.

Cette fois-ci, on peut faire tourner la chose.
On se lance.
Et pour moi, c'est bien laborieux.
Je suis en retard dans le travail.
Je sens bien la répétition de décalage.
Pas facile.
Je vais trop vite, pas assez,
je me casse la gueule.
Je m’affole encore alors qu’en fait justement il faut que je me calme.
Heureusement, dans son souci de perfection, Anaïs précise sa partition pendant que je cherche encore la mienne.

Je me raisonne.
Et quand je retrouve une certaine sereinité …
tout se déroule ... comme je l’avais prévu virtuellement pendant le week-end précédent.

On filme et ce sera la fin de cette répétition.
Des élèves arrivent pour un cours.

Il ne nous restera plus que la fin.
Le fameux porté.
Ensuite ?
Et bien le fait d’avoir décalé le duo deux petites minutes plus tard,
fait qu’on est presque à la fin de la musique.
Donc une fois descendue du porté, Anaïs ira s’asseoir.
Moi … je verrai ce que je fais à la prochaine répétition.
Mercredi matin.

D'ici là, Anaïs va s'occuper d'elle.
Le mardi, elle donne des cours le matin tôt et le soir tard.
Le reste du temps, elle continue à se former : cours et ateliers le reste de la journée.
Pour ma part, je vais travailler les autres sketches improbables que nous préparons pour le Cabaret des Chartreux
avant d'aller donner mon cours le soir.

Il faudra aussi que je prenne le temps de regarder ce que nous avons filmé.




Inutile de vous dire que cette tache de sueur a pas mal fait rire mes copains ...


Quand on arrive au studio à 10h ce mercredi matin,
ça coince un peu partout et le brouillard est encore un peu dans les cerveaux.
La journée chargée d'Anaïs et ma courte nuit demi d'insomniaque n'y sont pas pour rien.
On prend un peu plus de temps pour se dérouiller avant de danser notre premier exercice rituel.
Une fois partagé cet exercice commun,
et le sentiment d'être dans un flou certain dans les têtes et les corps,
je parle des corrections tirées de la vidéo de lundi et on se met en route.
Trouver le chemin dans les corps,
systématiser des appuis, des transferts de poids,
ancrer des automatismes ...
modifier des trajectoires
car ce studio est une étiquette : tout en longueur mais pas très profond
et la scène du théâtre n'a pas les mêmes proportions.

On est assez prêts pour passer au fameux porté
dont je change la forme finale.
Anaïs reste en l'air,
en suspension,
et je la redescends lentement dans une forme de slow.
J'aime bien les slows ...
Je m'en étais servi dans la Septième Nuit et c'était bien agréable.

Nous approchons de la fin.
Et musicalement, j'ai une belle surprise :
la descente lente prend plus de temps que je ne l'imaginais
ce qui fait que lorsqu'on se sépare, j'ai juste le temps de sortir de scène pendant qu'Anais va s'asseoir
avant que la musique s'arrête.

Le duo est donc fini.
Du moins pour la version que nous danserons vendredi.

On fait tourner le tout.
Répétition,
répétition,
rires,
douleurs,
ajustements,
bonheur de sentir l'ensemble se mettre en place,
de voir que musicalement ça colle,
qu'Anaïs peut maintenant se permettre d'interpréter,
que je peux enlever la casquette de chorégraphe et remercier le compositeur,
pour n'être que danseur.

On filme.
Et je nous paye le luxe de faire des prises de vue de différents points du studio.


Et dire que dans un an, jour pour jour ...
Si tout va bien ...
Il y aura aussi une vidéo ...

Prochain rendez-vous au théâtre,
jeudi matin,
pour une prise de plateau confortable,
avant le premier grand soir,
vendredi vers 22h30.

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