21-25/08/2017 - les nouveaux venus à la Tsoying Senior High School
des gamins,
presque comme les autres
curieux et talentueux
partageant la même passion
Lundi 21 août,
15h30.
Cette fois-ci, je ne suis pas dans la gare routière
mais juste au bord, sur Jian Guo 3rd Road où passe le 218.
Il fait gris et j’attends le bus à reculons.
Pas envie,
pour la première fois,
d’aller travailler au lycée.
En plus, je me retrouve sans connexion Internet.
La carte prépayée que m’a fait acheter Ha Bao à l’aéroport a expiré.
C’est vrai qu’elle ne durait qu’un mois.
Il aurait fallu que je la change ce matin.
(c’est vrai aussi que Cheng Wei m’avait dit qu’il s’occuperait de réactiver mon ancien numéro …
le jeune homme est décidément très occupé … ).
Ça va être compliqué de rester connecté aux autres.
Et c'est dommage, car c'est justement ce soir où j'en ai besoin
vu que j’ai un nouveau cours dans un endroit que je ne crois pas connaître
et qu’Ha Bao vient me chercher ... je ne sais où.
Il y a trop de circulation et trop d’agitation pour mon humeur moyenne,
je mets de la musique entre mes oreilles, ça détend un peu.
15h30 donc
Beaucoup de monde attend à l’arrêt.
Je mise sur le fait qu’il y a quatre lignes qui s’arrêtent au même endroit.
Ils iront forcément ailleurs
et j’aurai une de mes places habituelles en fond de bus.
15h38,
le 218A arrive.
Il est plein.
Je reste debout,
observant le bal des personnes âgées qui se battent ...
pour donner leur place à ceux qui n’en ont pas encore.
La hiérarchie s’opère,
mais dans un sens différent de celui que l’on peut parfois voir en France.
Il y a ceux qui veulent rester debout (ou qui se relèvent) parce qu’ils descendent dans pas si longtemps que ça,
ou ceux qui laissent leur place parce qu’ils voient que ce monsieur ou cette dame est bien plus fatiguée qu’eux ...
Comme je l’ai si souvent écrit à propos de la vie quotidienne de ce pays :
c’est un autre monde ...
Une fois passé le marché et le lycée à l’uniforme orange,
je récupère une place chez les jeunes au fond du bus.
Je réfléchis à ce que je viens de vivre,
au peu de présence de Cheng Wei,
à ce qui m’attend au lycée,
comment vais-je être accueilli cette fois ?
Nous sommes déjà sur Zuoying avenue quand je reviens dans l’instant présent.
Rester vigilant.
Il manquerait plus que je manque l’arrêt.
16h15,
je passe le grand portail.
Je ne connais pas le gardien et je ne pense pas que celui-la aura le temps de me connaître.
En tous cas, pas cet été.
Je traverse les cours et rentre dans le bâtiment.
Le patio est désert, la salle des profs aussi.
Une dame entre avec des gros sacs.
Ce doit être la costumière.
Il me semble la reconnaître de l’année où j’ai fait ma dernière création ici,
il y a quatre ans … déjà ...
J’en conclus que Su Ling doit être au théâtre en train d’assister à la répétition de la création du chorégraphe invité.
Je me demande qui est l'heureu(se)x élu(e) ...
Je profite du wifi du lycée pour envoyer un message à Cheng Wei.
Ha Bao vient de me donner rendez-vous à 18h30 à une station de métro.
En dehors du fait qu’il l’ait écrit en mandarin
(ça encore, en regardant dans le métro, je dois pouvoir trouver de laquelle il parle),
je finis mon cours ici à 18h30.
Je l’ai prévenu samedi dernier qu’il y allait avoir collision de plannings …
16h40,
je me change.
Je croise une lycéenne.
Son visage ne me dit que vaguement quelque chose.
Elle doit être en deuxième année.
Je ne les ai eus que quelques cours l’an dernier
(et ils étaient une petite trentaine),
pas eu le temps de me lier assez pour me souvenir de tout le monde.
Je lui demande si elle sait où je donne cours.
« upstairs or downstairs ? »
Elle me fait signe que c’est à ce niveau.
« but .. no here » me dit-elle en montrant le théâtre.
Ils sont donc dans le nouveau studio au rez-de-chaussée.
Je la remercie,
elle sourit timidement et disparait.
16h50,
je longe les anciens studios, regroupés maintenant dans un même espace.
Les nouveaux élèves ne se rendent pas compte de la chance qu’ils ont de pouvoir travailler dans des salles aussi grandes.
Leurs prédécesseurs qui étaient souvent une vingtaine dans une salle quatre fois plus petite
- ainsi que beaucoup de danseurs dans le monde -
aimeraient bien être à leur place.
Je traverse le dédale des couloirs,
vestiaires filles,
vestiaires garçons,
Me voilà devant le studio 1.
J’ouvre la porte.
Des nouvelles têtes.
C’est eux,
mais je demande quand même :
« level 1 ?
- yes ! »
Ils sont déjà plus détendus que les autres.
La fête avec les anciens élèves, celle où ils parlent entre eux des profs, a dû déjà passé,
et ma réputation est intacte ...
Je regarde un peu ce nouveau groupe en me dirigeant vers la sono.
Un des garçons cherchent ces mots et me dit fièrement :
« twenty three »
Il pense que je suis en train de les compter,
alors qu’en fait, je ne fais que les découvrir.
(d'ailleurs, à propos de découverte, ce jeune homme m’a l’air de ne pas avoir sa langue dans sa poche …)
Ils sont donc 23 aujourd’hui.
Tous au sol en train de discuter ou de s’étirer.
Je mets une musique,
mets ma vieille carcasse en route,
je sais que je suis observé comme un extra terrestre dans un laboratoire.
Je regarde l’horloge du coin de l’oeil.
17h.
On attaque.
Je leur demande de se lever en faisant signe des deux mains.
La meute obéit comme un seul homme.
C’est toujours impressionnant.
Pendant que je montre le premier exercice, qui me sert de test, je les regarde encore.
16 filles,
7 garçons,
qui, plus que jamais, montrent à quel point il n’y a rien qui ressemble moins à un adolescent, qu’un autre adolescent.
De ces garçons dont on pourrait imaginer qu’ils attaquent une quatrième année, si c’était possible ici
à ceux à qui on demanderait bien s’ils sont sûrs de déjà rentrer au lycée,
Il y a aussi cette fille,
que l’on imagine très bien se maquiller dès qu’elle sort de l’internat,
celle-ci, toute timide dans son corps bien plus mature qu’elle,
ou encore cette autre, qui comme à ses camarades masculins, on demanderait son âge
pour être sûr que ça n’est pas au collège qu’il faut qu’elle retourne.
Cette classe témoigne aussi de la diversité des ethnies sur cette île.
Des très blancs aux presque aussi noirs que moi,
des yeux très bridés, à ceux quasiment ronds.
Les aborigènes sont aussi représentés cette année,
et j’aime ça.
Alors que j’ai fini la démonstration du premier exercice et que je vais vers la sono,
un sourire rieur m’interpelle derrière son masque hygiénique.
Je la reconnais.
Elle était dans les pré-adolescents du Jyu Studio l’année où j’ai créé la Septième Nuit.
(je vous en ai déjà parlé, mais peut-être ne suiviez-vous pas mes aventures à l’époque ? c’est par ici).
C’était un groupe adorable de grands enfants âgés de 8 à 12 ans.
Un seul garçon, que j’avais baptisé « mister seven » parce que dans la chorégraphie que nous avions montée,
et qui était basée sur les chiffres, c’est lui qui représentait le 7.
Dans les derniers plans, Szu Yu, la jeune fille dont je vous parle, est la deuxième en partant de la gauche, sur la première ligne.
Nous avions appris quelques mots de français :
les chiffres bien-sûr, « en haut », « en bas », et quelques autres petites choses.
Et donc cette adolescente longiligne qui souriait derrière son masque avait été l’occasion pour moi à l'époque
de leur apprendre l’expression « tête de linotte ».
Parce qu’elle oubliait facilement les choses.
Visiblement, elle ne m’en veut pas …
Je lance la musique et nous faisons le premier exercice ensemble.
Ils sont nettement meilleurs que les crus précédents (ce qui n’est pas peu dire ...).
Bien-sûr, il y a des soucis de placement,
surtout, et comme souvent, chez les garçons, à qui on a probablement fait faire trop tôt des choses
au dessus de leur capacité.
(je me souviens avoir dû reprendre beaucoup de choses à la base avec Bai Jia, il y a trois ans,
et dire qu’il est bachelier maintenant).
Il y a aussi le fait qu’ils viennent d’écoles différentes, où ils ont appris des techniques assez éloignées de la mienne.
Notamment ceux qui sont surtout passés la danse traditionnelle chinoise.
La notion de parallèle est plus que floue, on travaille souvent les pieds en dedans …
On parle alignement des articulations des membres inférieurs,
de celui de la colonne,
du corps dans sa globalité.
Je ressors mon habituel plié « like a sandwich »
ou la qualité supérieure : le « chocolate cake with ... melting hot chocolate inside »
qui marche mieux chez les plus gourmands.
On parle étirement, continuité du mouvement, fluidité ...
Pour un premier cours, je suis bluffé par leur mémoire, leur ouverture d’esprit et leur capacité d’adaptation.
On traverse presque tous les éléments qui sont fondamentaux dans ce que je propose.
Il ne manque que les fameuses « spirales », mais c'est trop tôt.
Je veux une meilleure organisation des corps pour ça.
En cours de semaine peut-être ?
On s’entend plutôt bien pour un premier jour.
Même s’il y a toujours entre autres difficultés pour moi, celle de corriger pour les bonnes raisons
car l’origine de l’erreur n’est pas toujours identifiable :
mauvaises habitudes ou fonctionnements différents provenant des cours avec d’autres collègues
dont je ne veux pas dénigrer le travail,
incompréhension de l’anglais, de mon accent quand je parle anglais,
corps récalcitrant à la nouvelle consigne …
Tout est toujours possible.
Il faut trouver la bonne source avant de dire ou faire quoique ce soit.
Et pour avoir déjà fait l’erreur de dire à une gamine qu’elle n’avait pas appliqué la correction
en réalisant à ce moment-là qu’elle ne comprenait pas un mot de ce que je racontais ...
Je ne veux plus me louper.
De quoi alimenter tant de séances de cours de pédagogie ...
Passionnant, mais épuisant.
En revanche, une chose est sûre.
Le plus hardi du début du cours, « mister twenty three », confirme mes doutes.
Il est bavard et peut facilement se « dissiper » ...
C’est à dire qu’il ressemble à certains élèves adolescents français : sympa mais un peu trop volubile.
Par rapport aux autres, ici, il parait très agité.
D'autres élèves sont identifiables.
Cette jeune fille, qui s’est placée juste derrière moi,
donne la sensation de se sentir un peu supérieure à ces camarades.
Cet autre jeune homme pense savoir faire bien plus de choses qui ne l’imagine.
Ce troisième qui se cache toujours, me semble un peu trop perdu.
Ça, je sais gérer ...
Mais pour la majorité de la classe,
le premier objectif, comme dans les cours que je donne ici, (souvenez-vous de Solar),
c'est de les détendre.
Les faire respirer, les faire rire.
Je leur explique que si je suis d’accord pour penser que la danse est une chose importante.
Ça n’est pas en se plaquant ce masque grave, ce regard de fausse concentration ou de mannequin blasé
qu’ils ont vu sur d’autres danseurs, qu’ils danseront mieux.
« j’ai envie de voir des humains qui dansent, pas des « danseurs » … »
Évidemment, notamment à cause de la barrière de la langue, les laïus ne suffisent pas.
Alors, je caricature ce que je vois,
je fais des chatouilles,
je montre un exercice en apnée,
j’utilise tous les moyens possibles pour qu’ils se détendent … autant que « monsieur 23 » …
Très vite, pendant ce premier cours, je leur explique qu’il va falloir qu’ils intègrent qu’il y a d’autres manières de bouger que celles qu’ils ont apprises.
Que ce que je leur propose en est une, parmi tant d’autres.
Et quand je m’entends dire ça,
je me rends compte qu’en général, je n’arrive à tenir ce discours, qu’à la fin d’une semaine de travail,
et ce dans le meilleur des cas.
Ils sont en avance.
Pourvu que ça dure.
Mes collègues chorégraphes vont avoir bien du plaisir à créer pour eux.
Je les lâche à 18h30 tapantes le premier jour.
Dans une heure, je suis sensé attaquer l’autre cours pour lequel Ha Bao m’attend quelque part.
Les autres cours n’ont été que bonheur.
Ils ont confirmé ce que j’avais senti le premier jour.
Une meute de doués ... et de bosseurs ...
Dès le mardi, je n’ai pas eu à faire le premier exercice à gauche,
ils savaient ce qu’ils faisaient, commençaient à se corriger d’eux-mêmes
et plus important encore, ils arrivaient à sourire de leurs erreurs.
En plus, je n’ai pas eu à regarder l’horloge tout le temps pour être sûr de partir à l’heure
car dorénavant j’avais le temps (je vous expliquerai pourquoi dans un autre article).
Le mercredi, j’ai eu les premiers « hello teacher »
et les « good bye teachers » assortis
accompagnés de ces sourires dans lesquels j’ai envie de voir plein de choses.
Le jeudi, on avait déjà un peu d’avance.
Alors j'ai pris le temps de m’occuper de ce garçon qui s’arrangeait toujours pour qu’on ne le voit pas ....
Le lendemain, tout allait mieux pour lui aussi.
Ce jour-là,
on était déjà au dernier jour,
ils ont fait toute la barre sans moi.
Première fois que ça arrive ici (et ailleurs ...).
On a attaqué les spirales et certains ont trouvé le système du premier coup
(j’aurais dû filmer …).
On a continué tous nos chantiers (respiration, détente mais concentration, qualité de mouvement, ...) ,
entamé de nouvelles aventures autour du rapport que l’on peut avoir avec le sol,
et on s'est même rendu compte que l'on pouvait vraiment se « toucher »
(certains d’entre eux n’osaient pas mettre leur main sur leur propre tête).
Ah ! Une autre anecdote qui me revient à propos de jeudi :
au moment de partir, certains d'entre eux (entraînés par « mister twenty three »)
sont venus me montrer une danse,
que la « tête de linotte » leur avait apprise,
un bout de ce qu'elle avait retenu de ce que nous avions fait quatre ans plus tôt ..
Un groupe magnifique et attachant, avec quand même quelques failles :
pour la première fois dans ce pays, j’ai repéré des coups d’oeil à l’horloge,
et aussi des réactions ni neutres ni positives, quand je demandais de refaire quelque chose ...
(à Tsoying, on me surnomme « again » …)
Les nouvelles générations évoluent ici aussi.
Mais bon, on est loin de ce que l'on peut parfois vivre en Europe :
j’ai rappelé à l’ordre ceux qui sortaient un tant soit peu des clous,
et les incidents ont été clos.
Une bonne fois pour toutes.
À part bien-sûr, pour « mister twenty three » ...
On a là, sans aucun doute, notre agitateur de service.
Espérons qu’il utilise ce tempérament à bon escient.
Quoi vous dire d’autre ?
Nous avons eu un nouvel arrivant le mardi.
Un jeune aborigène tout maigre qui, quand tu viens de le corriger,
refait immédiatement - tout seul - ce que tu viens de lui montrer
alors que tu es déjà parti t'occuper de quelqu’un d’autre ...
Le mercredi, le nombre des garçons est retombé à 7 car l’un d’entre eux s’est blessé.
mais il a assisté au cours et a fait les choses assis,
m’observant comme jamais,
jusqu’à ce que Su Ling vienne le chercher.
Et justement,
miss Chou,
a retrouvé progressivement le rapport qu’elle entretenait avec moi les années précédentes.
Si on n’a pas pu discuter le mardi, car elle avait une réunion avec des parents.
(et la jeune fille convoquée, n’avait pas une personne qui avait des choses à lui dire ...
mais trois ! car visiblement, ni le père, ni la mère n’allait dans son sens ..),
j’ai réussi à la faire rire le mercredi quand elle m’a donné mon indemnité avant le cours
et que j’ai fait mine de partir.
Le jeudi, on a parlé de ces gamins,
et elle a convenu que c’était un excellent cru.
Et vendredi ...
au moment de partir,
elle m’a pris la main et m’a fait promettre de revenir la saluer avant de quitter le pays.
On verra comment ça se passera quand j’y retournerai ...
Pour finir,
de l’image.
D'abord, leur première variation au deuxième jour.
Leur premier sol
La synthèse du dernier jour
Quand Wan Chu a vu cette vidéo.
Elle m'a demandé en quelle année ils étaient.
Ça a aussi été un choc pour elle, de voir des gamins arrivant du collège, en être déjà là.
Ils m’ont semblé aussi tristes que moi quand je leur ai dit que je ne les reverrai plus jusqu’à, au moins, l’an prochain.
Autant que les deuxième et troisième année, qui m’attendaient les soirs de la semaine dans le hall pour me dire bonjour, s’accrocher à mon sac.
Les « I really miss you teacher » dits et écrits sur les réseaux sociaux ont été des crève coeur ...
J’ai quitté ces « première année » avec la frustration d’un travail inachevé mais le bonheur de les avoir croisés.
Nous avons fait des photos de classe.
(mais en vitesse, parce que certains des élèves prenaient des trains pour rejoindre leur famille).
La plus classique (enfin presque …) pour commencer ...
J’ai aussi tenu à tirer des portraits d’eux souriants.
Parce que c’est de loin ma plus grand victoire.
Le comble de cette histoire … c'est que Szu Yu, n'est sur aucune des photos.
Le masque qu'elle portait les deux premiers jours (et que vous pouvez voir sur la vidéo du mardi) n'augurait rien de bon, elle n'a pas fini la semaine … malade …
Pour finir, je voudrais revenir sur cette dernière photo, là, juste au dessus,
celle d’Aziman Lavaliang.
(Aziman semble être son prénom mais je n’en suis pas sûr du tout)
Quand je l’ai publiée sur Facebook, il a écrit :
« Teacher thank you
Thank you for make me happy »
Ça,
ça vaut tous les cadeaux du monde.
presque comme les autres
curieux et talentueux
partageant la même passion
15h30.
Cette fois-ci, je ne suis pas dans la gare routière
mais juste au bord, sur Jian Guo 3rd Road où passe le 218.
Il fait gris et j’attends le bus à reculons.
Pas envie,
pour la première fois,
d’aller travailler au lycée.
En plus, je me retrouve sans connexion Internet.
La carte prépayée que m’a fait acheter Ha Bao à l’aéroport a expiré.
C’est vrai qu’elle ne durait qu’un mois.
Il aurait fallu que je la change ce matin.
(c’est vrai aussi que Cheng Wei m’avait dit qu’il s’occuperait de réactiver mon ancien numéro …
le jeune homme est décidément très occupé … ).
Ça va être compliqué de rester connecté aux autres.
Et c'est dommage, car c'est justement ce soir où j'en ai besoin
vu que j’ai un nouveau cours dans un endroit que je ne crois pas connaître
et qu’Ha Bao vient me chercher ... je ne sais où.
Il y a trop de circulation et trop d’agitation pour mon humeur moyenne,
je mets de la musique entre mes oreilles, ça détend un peu.
15h30 donc
Beaucoup de monde attend à l’arrêt.
Je mise sur le fait qu’il y a quatre lignes qui s’arrêtent au même endroit.
Ils iront forcément ailleurs
et j’aurai une de mes places habituelles en fond de bus.
15h38,
le 218A arrive.
Il est plein.
Je reste debout,
observant le bal des personnes âgées qui se battent ...
pour donner leur place à ceux qui n’en ont pas encore.
La hiérarchie s’opère,
mais dans un sens différent de celui que l’on peut parfois voir en France.
Il y a ceux qui veulent rester debout (ou qui se relèvent) parce qu’ils descendent dans pas si longtemps que ça,
ou ceux qui laissent leur place parce qu’ils voient que ce monsieur ou cette dame est bien plus fatiguée qu’eux ...
Comme je l’ai si souvent écrit à propos de la vie quotidienne de ce pays :
c’est un autre monde ...
Une fois passé le marché et le lycée à l’uniforme orange,
je récupère une place chez les jeunes au fond du bus.
Je réfléchis à ce que je viens de vivre,
au peu de présence de Cheng Wei,
à ce qui m’attend au lycée,
comment vais-je être accueilli cette fois ?
Nous sommes déjà sur Zuoying avenue quand je reviens dans l’instant présent.
Rester vigilant.
Il manquerait plus que je manque l’arrêt.
16h15,
je passe le grand portail.
Je ne connais pas le gardien et je ne pense pas que celui-la aura le temps de me connaître.
En tous cas, pas cet été.
Je traverse les cours et rentre dans le bâtiment.
Le patio est désert, la salle des profs aussi.
Une dame entre avec des gros sacs.
Ce doit être la costumière.
Il me semble la reconnaître de l’année où j’ai fait ma dernière création ici,
il y a quatre ans … déjà ...
J’en conclus que Su Ling doit être au théâtre en train d’assister à la répétition de la création du chorégraphe invité.
Je me demande qui est l'heureu(se)x élu(e) ...
Je profite du wifi du lycée pour envoyer un message à Cheng Wei.
Ha Bao vient de me donner rendez-vous à 18h30 à une station de métro.
En dehors du fait qu’il l’ait écrit en mandarin
(ça encore, en regardant dans le métro, je dois pouvoir trouver de laquelle il parle),
je finis mon cours ici à 18h30.
Je l’ai prévenu samedi dernier qu’il y allait avoir collision de plannings …
16h40,
je me change.
Je croise une lycéenne.
Son visage ne me dit que vaguement quelque chose.
Elle doit être en deuxième année.
Je ne les ai eus que quelques cours l’an dernier
(et ils étaient une petite trentaine),
pas eu le temps de me lier assez pour me souvenir de tout le monde.
Je lui demande si elle sait où je donne cours.
« upstairs or downstairs ? »
Elle me fait signe que c’est à ce niveau.
« but .. no here » me dit-elle en montrant le théâtre.
Ils sont donc dans le nouveau studio au rez-de-chaussée.
Je la remercie,
elle sourit timidement et disparait.
16h50,
je longe les anciens studios, regroupés maintenant dans un même espace.
Les nouveaux élèves ne se rendent pas compte de la chance qu’ils ont de pouvoir travailler dans des salles aussi grandes.
Leurs prédécesseurs qui étaient souvent une vingtaine dans une salle quatre fois plus petite
- ainsi que beaucoup de danseurs dans le monde -
aimeraient bien être à leur place.
Je traverse le dédale des couloirs,
vestiaires filles,
vestiaires garçons,
Me voilà devant le studio 1.
J’ouvre la porte.
Des nouvelles têtes.
C’est eux,
mais je demande quand même :
« level 1 ?
- yes ! »
Ils sont déjà plus détendus que les autres.
La fête avec les anciens élèves, celle où ils parlent entre eux des profs, a dû déjà passé,
et ma réputation est intacte ...
Je regarde un peu ce nouveau groupe en me dirigeant vers la sono.
Un des garçons cherchent ces mots et me dit fièrement :
« twenty three »
Il pense que je suis en train de les compter,
alors qu’en fait, je ne fais que les découvrir.
(d'ailleurs, à propos de découverte, ce jeune homme m’a l’air de ne pas avoir sa langue dans sa poche …)
Ils sont donc 23 aujourd’hui.
Tous au sol en train de discuter ou de s’étirer.
Je mets une musique,
mets ma vieille carcasse en route,
je sais que je suis observé comme un extra terrestre dans un laboratoire.
Je regarde l’horloge du coin de l’oeil.
17h.
On attaque.
Je leur demande de se lever en faisant signe des deux mains.
La meute obéit comme un seul homme.
C’est toujours impressionnant.
Pendant que je montre le premier exercice, qui me sert de test, je les regarde encore.
16 filles,
7 garçons,
qui, plus que jamais, montrent à quel point il n’y a rien qui ressemble moins à un adolescent, qu’un autre adolescent.
De ces garçons dont on pourrait imaginer qu’ils attaquent une quatrième année, si c’était possible ici
à ceux à qui on demanderait bien s’ils sont sûrs de déjà rentrer au lycée,
Il y a aussi cette fille,
que l’on imagine très bien se maquiller dès qu’elle sort de l’internat,
celle-ci, toute timide dans son corps bien plus mature qu’elle,
ou encore cette autre, qui comme à ses camarades masculins, on demanderait son âge
pour être sûr que ça n’est pas au collège qu’il faut qu’elle retourne.
Cette classe témoigne aussi de la diversité des ethnies sur cette île.
Des très blancs aux presque aussi noirs que moi,
des yeux très bridés, à ceux quasiment ronds.
Les aborigènes sont aussi représentés cette année,
et j’aime ça.
Alors que j’ai fini la démonstration du premier exercice et que je vais vers la sono,
un sourire rieur m’interpelle derrière son masque hygiénique.
Je la reconnais.
Elle était dans les pré-adolescents du Jyu Studio l’année où j’ai créé la Septième Nuit.
(je vous en ai déjà parlé, mais peut-être ne suiviez-vous pas mes aventures à l’époque ? c’est par ici).
C’était un groupe adorable de grands enfants âgés de 8 à 12 ans.
Un seul garçon, que j’avais baptisé « mister seven » parce que dans la chorégraphie que nous avions montée,
et qui était basée sur les chiffres, c’est lui qui représentait le 7.
Dans les derniers plans, Szu Yu, la jeune fille dont je vous parle, est la deuxième en partant de la gauche, sur la première ligne.
Nous avions appris quelques mots de français :
les chiffres bien-sûr, « en haut », « en bas », et quelques autres petites choses.
Et donc cette adolescente longiligne qui souriait derrière son masque avait été l’occasion pour moi à l'époque
de leur apprendre l’expression « tête de linotte ».
Parce qu’elle oubliait facilement les choses.
Visiblement, elle ne m’en veut pas …
Je lance la musique et nous faisons le premier exercice ensemble.
Ils sont nettement meilleurs que les crus précédents (ce qui n’est pas peu dire ...).
Bien-sûr, il y a des soucis de placement,
surtout, et comme souvent, chez les garçons, à qui on a probablement fait faire trop tôt des choses
au dessus de leur capacité.
(je me souviens avoir dû reprendre beaucoup de choses à la base avec Bai Jia, il y a trois ans,
et dire qu’il est bachelier maintenant).
Il y a aussi le fait qu’ils viennent d’écoles différentes, où ils ont appris des techniques assez éloignées de la mienne.
Notamment ceux qui sont surtout passés la danse traditionnelle chinoise.
La notion de parallèle est plus que floue, on travaille souvent les pieds en dedans …
On parle alignement des articulations des membres inférieurs,
de celui de la colonne,
du corps dans sa globalité.
Je ressors mon habituel plié « like a sandwich »
ou la qualité supérieure : le « chocolate cake with ... melting hot chocolate inside »
qui marche mieux chez les plus gourmands.
On parle étirement, continuité du mouvement, fluidité ...
Pour un premier cours, je suis bluffé par leur mémoire, leur ouverture d’esprit et leur capacité d’adaptation.
On traverse presque tous les éléments qui sont fondamentaux dans ce que je propose.
Il ne manque que les fameuses « spirales », mais c'est trop tôt.
Je veux une meilleure organisation des corps pour ça.
En cours de semaine peut-être ?
On s’entend plutôt bien pour un premier jour.
Même s’il y a toujours entre autres difficultés pour moi, celle de corriger pour les bonnes raisons
car l’origine de l’erreur n’est pas toujours identifiable :
mauvaises habitudes ou fonctionnements différents provenant des cours avec d’autres collègues
dont je ne veux pas dénigrer le travail,
incompréhension de l’anglais, de mon accent quand je parle anglais,
corps récalcitrant à la nouvelle consigne …
Tout est toujours possible.
Il faut trouver la bonne source avant de dire ou faire quoique ce soit.
Et pour avoir déjà fait l’erreur de dire à une gamine qu’elle n’avait pas appliqué la correction
en réalisant à ce moment-là qu’elle ne comprenait pas un mot de ce que je racontais ...
Je ne veux plus me louper.
De quoi alimenter tant de séances de cours de pédagogie ...
Passionnant, mais épuisant.
En revanche, une chose est sûre.
Le plus hardi du début du cours, « mister twenty three », confirme mes doutes.
Il est bavard et peut facilement se « dissiper » ...
C’est à dire qu’il ressemble à certains élèves adolescents français : sympa mais un peu trop volubile.
Par rapport aux autres, ici, il parait très agité.
D'autres élèves sont identifiables.
Cette jeune fille, qui s’est placée juste derrière moi,
donne la sensation de se sentir un peu supérieure à ces camarades.
Cet autre jeune homme pense savoir faire bien plus de choses qui ne l’imagine.
Ce troisième qui se cache toujours, me semble un peu trop perdu.
Ça, je sais gérer ...
Mais pour la majorité de la classe,
le premier objectif, comme dans les cours que je donne ici, (souvenez-vous de Solar),
c'est de les détendre.
Les faire respirer, les faire rire.
Je leur explique que si je suis d’accord pour penser que la danse est une chose importante.
Ça n’est pas en se plaquant ce masque grave, ce regard de fausse concentration ou de mannequin blasé
qu’ils ont vu sur d’autres danseurs, qu’ils danseront mieux.
« j’ai envie de voir des humains qui dansent, pas des « danseurs » … »
Évidemment, notamment à cause de la barrière de la langue, les laïus ne suffisent pas.
Alors, je caricature ce que je vois,
je fais des chatouilles,
je montre un exercice en apnée,
j’utilise tous les moyens possibles pour qu’ils se détendent … autant que « monsieur 23 » …
Très vite, pendant ce premier cours, je leur explique qu’il va falloir qu’ils intègrent qu’il y a d’autres manières de bouger que celles qu’ils ont apprises.
Que ce que je leur propose en est une, parmi tant d’autres.
Et quand je m’entends dire ça,
je me rends compte qu’en général, je n’arrive à tenir ce discours, qu’à la fin d’une semaine de travail,
et ce dans le meilleur des cas.
Ils sont en avance.
Pourvu que ça dure.
Mes collègues chorégraphes vont avoir bien du plaisir à créer pour eux.
Je les lâche à 18h30 tapantes le premier jour.
Dans une heure, je suis sensé attaquer l’autre cours pour lequel Ha Bao m’attend quelque part.
Les autres cours n’ont été que bonheur.
Ils ont confirmé ce que j’avais senti le premier jour.
Une meute de doués ... et de bosseurs ...
Dès le mardi, je n’ai pas eu à faire le premier exercice à gauche,
ils savaient ce qu’ils faisaient, commençaient à se corriger d’eux-mêmes
et plus important encore, ils arrivaient à sourire de leurs erreurs.
En plus, je n’ai pas eu à regarder l’horloge tout le temps pour être sûr de partir à l’heure
car dorénavant j’avais le temps (je vous expliquerai pourquoi dans un autre article).
Le mercredi, j’ai eu les premiers « hello teacher »
et les « good bye teachers » assortis
accompagnés de ces sourires dans lesquels j’ai envie de voir plein de choses.
Le jeudi, on avait déjà un peu d’avance.
Alors j'ai pris le temps de m’occuper de ce garçon qui s’arrangeait toujours pour qu’on ne le voit pas ....
Le lendemain, tout allait mieux pour lui aussi.
Ce jour-là,
on était déjà au dernier jour,
ils ont fait toute la barre sans moi.
Première fois que ça arrive ici (et ailleurs ...).
On a attaqué les spirales et certains ont trouvé le système du premier coup
(j’aurais dû filmer …).
On a continué tous nos chantiers (respiration, détente mais concentration, qualité de mouvement, ...) ,
entamé de nouvelles aventures autour du rapport que l’on peut avoir avec le sol,
et on s'est même rendu compte que l'on pouvait vraiment se « toucher »
(certains d’entre eux n’osaient pas mettre leur main sur leur propre tête).
Ah ! Une autre anecdote qui me revient à propos de jeudi :
au moment de partir, certains d'entre eux (entraînés par « mister twenty three »)
sont venus me montrer une danse,
que la « tête de linotte » leur avait apprise,
un bout de ce qu'elle avait retenu de ce que nous avions fait quatre ans plus tôt ..
Un groupe magnifique et attachant, avec quand même quelques failles :
pour la première fois dans ce pays, j’ai repéré des coups d’oeil à l’horloge,
et aussi des réactions ni neutres ni positives, quand je demandais de refaire quelque chose ...
(à Tsoying, on me surnomme « again » …)
Les nouvelles générations évoluent ici aussi.
Mais bon, on est loin de ce que l'on peut parfois vivre en Europe :
j’ai rappelé à l’ordre ceux qui sortaient un tant soit peu des clous,
et les incidents ont été clos.
Une bonne fois pour toutes.
À part bien-sûr, pour « mister twenty three » ...
On a là, sans aucun doute, notre agitateur de service.
Espérons qu’il utilise ce tempérament à bon escient.
Quoi vous dire d’autre ?
Nous avons eu un nouvel arrivant le mardi.
Un jeune aborigène tout maigre qui, quand tu viens de le corriger,
refait immédiatement - tout seul - ce que tu viens de lui montrer
alors que tu es déjà parti t'occuper de quelqu’un d’autre ...
Le mercredi, le nombre des garçons est retombé à 7 car l’un d’entre eux s’est blessé.
mais il a assisté au cours et a fait les choses assis,
m’observant comme jamais,
jusqu’à ce que Su Ling vienne le chercher.
Et justement,
miss Chou,
a retrouvé progressivement le rapport qu’elle entretenait avec moi les années précédentes.
Si on n’a pas pu discuter le mardi, car elle avait une réunion avec des parents.
(et la jeune fille convoquée, n’avait pas une personne qui avait des choses à lui dire ...
mais trois ! car visiblement, ni le père, ni la mère n’allait dans son sens ..),
j’ai réussi à la faire rire le mercredi quand elle m’a donné mon indemnité avant le cours
et que j’ai fait mine de partir.
Le jeudi, on a parlé de ces gamins,
et elle a convenu que c’était un excellent cru.
Et vendredi ...
au moment de partir,
elle m’a pris la main et m’a fait promettre de revenir la saluer avant de quitter le pays.
On verra comment ça se passera quand j’y retournerai ...
Pour finir,
de l’image.
D'abord, leur première variation au deuxième jour.
Leur premier sol
La synthèse du dernier jour
Quand Wan Chu a vu cette vidéo.
Elle m'a demandé en quelle année ils étaient.
Ça a aussi été un choc pour elle, de voir des gamins arrivant du collège, en être déjà là.
Ils m’ont semblé aussi tristes que moi quand je leur ai dit que je ne les reverrai plus jusqu’à, au moins, l’an prochain.
Autant que les deuxième et troisième année, qui m’attendaient les soirs de la semaine dans le hall pour me dire bonjour, s’accrocher à mon sac.
Les « I really miss you teacher » dits et écrits sur les réseaux sociaux ont été des crève coeur ...
J’ai quitté ces « première année » avec la frustration d’un travail inachevé mais le bonheur de les avoir croisés.
Nous avons fait des photos de classe.
(mais en vitesse, parce que certains des élèves prenaient des trains pour rejoindre leur famille).
La plus classique (enfin presque …) pour commencer ...
Et puis ….
J’ai aussi tenu à tirer des portraits d’eux souriants.
Parce que c’est de loin ma plus grand victoire.
Le comble de cette histoire … c'est que Szu Yu, n'est sur aucune des photos.
Le masque qu'elle portait les deux premiers jours (et que vous pouvez voir sur la vidéo du mardi) n'augurait rien de bon, elle n'a pas fini la semaine … malade …
Pour finir, je voudrais revenir sur cette dernière photo, là, juste au dessus,
celle d’Aziman Lavaliang.
(Aziman semble être son prénom mais je n’en suis pas sûr du tout)
Quand je l’ai publiée sur Facebook, il a écrit :
« Teacher thank you
Thank you for make me happy »
Ça,
ça vaut tous les cadeaux du monde.















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