13-15/01/18 - Pavillon Noir - Jour 2 - travailler seul
Travailler seul en attendant les autres,
en se préparant pour les autres,
des doutes encore,
et des chemins qui se tracent ...
Samedi 13 janvier
Après une nuit habituellement découpée en trois parties, je m’extrais non sans mal de cette couette accueillante
et me mets en mouvement.
Mon cerveau encore embrumé est déjà impatient.
Pendant que le thé infuse, je transfère les vidéos de la veille dans mon ordinateur.
Passage en cuisine,
Wu Dong Shan Dan Cong et viennoiseries,
un thé aussi fabuleux que son nom est difficile à dire.
Pendant la digestion, je regarde mes premières agitations.
L’écran est à peine voilé par les fumées de Kentucky bird
qui s’échappent de la tête de turc en écume, hérité de l'oncle de Sylvain.
De belles surprises.
Les entrées du prologue ne sont pas si mal.
Même la version lente de Gameland,
Ça ne sera donc peut-être qu’une question d'interprétation.
Il faudra aussi voir ce que ça donne une fois que les quatre danseurs feront chacun une version différente.
À suivre.
Le début de Cijin pour le trio a l’air de bien fonctionner aussi.
Comme je ne veux pas attendre le mois d'avril, je décide de faire une simulation.
À grand coups de transparences et de rognage d’images (que je maitrise très mal ...),
je me lance dans une vidéo montage des quatre personnages.
J’arrive à une version honorable qui me permet de voir presqu'en vrai, ce que vous verrez peut-être.
(ne vous impatientez pas .. la vidéo est là, juste en dessous)
Ma première danse s'enchaîne plutôt bien avec le trio,
qui ne donne pas du tout ce que je pensais,
mais qui me plait.
En fait, faisant confiance à mon corps, je n’ai pas pris assez de temps pour réviser précisément
ce que j'avais fait dans le Sud-ouest.
Je pensais avoir dansé un début identique où seules les orientations dans l’espace étaient différentes,
puis gardé deux des danseurs dans un unisson parfait pendant que le troisième se décalait.
Pas du tout.
J'ai zappé une partie de phrase dans une des versions,
j'ai créé un canon
et je n'ai pas vraiment respecté les directions.
Un peu comme si les trois interprètes avaient fait un rapide travail d'atelier
en se réappropriant ce que le chorégraphe avait proposé.
De l’erreur aussi naît la créativité.
Le danseur Claude Aymon a été force de proposition.
Le chorégraphe Claude Aymon va le laisser faire.
Maintenant il va falloir que le créateur analyse de façon un peu plus détaillée ce que le danseur a fait
pour pouvoir le transmettre clairement aux autres …
Quoiqu'il en soit, ce début de Cijin me pose sur la voie de l'assurance.
Sur cette jolie piste, plus sûre que jamais, je passe une partie du week-end à cogiter la suite.
Remplissage (et gribouillage) du carnet de notes.
Je pense aussi à ces histoires de marche,
à l'écueil des systématiques.
Pour être sûr de m'en éloigner, je prends le temps, pour chaque partie, de noter ce que je sais de l'écriture.
Qu’est-ce qui est prépondérant ?
(le sol, les déplacements, un travail directionnel, des moments statiques où c'est le haut du corps qui opère)
Je cherche les redondances,
je modifie, je clarifie, je me pose d'autres questions.
Je transfère dans ma tablette toutes les vidéos de stage dont je vous ai parlé l'autre jour :
Manosque, Nay, Marseille ...
Je réfléchis aussi à des tas d'autres choses, pas forcément en rapport avec les chroniques (et heureusement !).
Je repense aux retours de Mike à propos des textes,
ses questions (dont je vous parlerai un autre jour) sont légitimes
mais l’une d’entre elles, au moins, nécessite un peu de réflexion.
Après avoir, bien-sûr, noté tout ça dans mon carnet noir,
j’ai passé le reste du week-end à prendre un tout petit peu de temps pour moi.
J'ai écouté de la musique,
me suis lamenté du temps qu’il faisait,
et faisant toutes ces autres choses, j’ai laissé infuser mes premières aventures en studio.
La suite,
lundi,
au même endroit que l'autre jour,
autour des mêmes thèmes.
On verra bien.
Lundi 15 janvier,
10h40, je suis enfin garé dans les alentours du Pavillon.
Il m’aura fallu pas moins de trente-cinq minutes pour trouver une place gratuite
dans un rayon d’un bon kilomètre autour de la grande maison
(avec en plus une certaine dose de malchance puisque quatre places me sont passées sous le nez).
Les matins se suivent et ne se ressemblent absolument pas.
Je remonte le bruyant boulevard Ferdinand de Lesseps,
passe la voie ferrée,
et gravis les escaliers qui me séparent de l'endroit où j'étais garé hier.
Ces marches sont un test bien pratique pour évaluer mon état de fatigue.
Je suis super rassuré après les trois premières volées,
mais très déçu quand je suis en vue de l'avenue Mozart
et que dans les dernières marches, la surchauffe apparaît au niveau de mes cuisses.
C’est pas gagné …
L’hôtel,
le conservatoire,
le ciel est plus voilé que vendredi.
Il y a plus de monde dans le bâtiment aujourd’hui.
On voit de jolis ports de bras dans les studios du haut,
c'est un cours de classique ce matin.
Il y a une compagnie qui travaille déjà dans le studio Bagouet,
le voisin du mien, ce cher Bossatti ... qui m’attend.
Je dis bonjour à Estelle,
et monte au premier étage.
Sur chaque marche, il y a le nom de danseurs de la compagnie.
Barbara Sarreau, Guillaume Siard ...
Pour aller au second, tout en haut, il y a aussi Claire et puis Nadine,
des filles que j’ai croisé dans des studios il y a maintenant bien longtemps et que j’ai hélas perdu de vue.
Je pose mes affaires dans le studio,
passe d’un jogging à un autre,
et ...
ressors prendre un café (pas très bon d’ailleurs) là où je m’étais posé vendredi matin dernier.
Regard dans le vide,
corps endolori,
je laisse aller mes pensées quelque part vers le soleil.
Retour au studio.
La barre (aussi complète que la dernière fois).
J’ai des gros soucis d’appui ce matin.
Mettant le problème sur le compte des chaussettes, je finis de me chauffer pieds nus,
ce qui ne change rien.
Aujourd’hui « je ne suis pas sur mes pattes »
Point.
J'enchaîne avec le prologue
(tiens ! Pour une fois que je commence par le début ...)
L’infusion mentale du week-end a eu du bon.
En réécoutant la musique, la structure de démarrage se précise.
J'aboutis à un système d’apparitions bord plateau
(qui élude le souci de systématique de la marche en début de chorégraphie.
Il y aura des jeux de regards (plutôt bien pour se mettre en confiance),
des déplacements
et une disparition
qui précèderont une entrée dansée faite des fameuses phrases sur lesquelles j’ai galéré vendredi dernier.
Je simule cette entrée pour voir jusqu’où ça nous mène musicalement.
De là, je pourrai organiser les entrées dansées.
J’entends le repère musical clair qui va nous permettre d'entrer en dansant
(de l'udu, cet instrument indien que j’aime tant).
Je note tout dans le petit carnet blanc à fleurs avant de continuer.
Je connais globalement la durée et le contenu des entrées dansées.
On aura fini quand la basse arrive.
Je peux passer à la suite.
Là, j'ai en tête une danse au sol dont chaque danseur s’extraira pour se présenter en mouvement,
à partir d’une danse qui ...
et puis non, ça je ne vous le dis pas,
je ne vais pas tout vous expliquer quand même !
Donc la phrase au sol.
Pour cela, je me replonge dans la vidéo de Manosque.
Il y a décidément plein de choses intéressantes, debout comme par terre
mais ...
je reconnais au sol, des choses que j’ai déjà dansées.
Ce stage se déroulait en décembre 2016.
Un mois après « In Wei »,
j’étais encore tout imprégné de cette aventure,
et j’ai transmis aux stagiaires une partie du duo que je faisais avec Cheng Wei.
Il ne me reste plus qu’à retravailler le sol à partir de ce qui reste
en laissant mon corps aller à l’inspiration du moment.
Voilà, j'ai mon début, il ne me reste qu'à filmer.
Mais je ferai ça plus tard, c'est déjà l’heure du déjeuner.
Je pars vers le centre ville d’Aix,
il faut que je m’achète du thé.
Dire que le Dong Ding est quatre fois plus cher ici qu’à Taiwan ...
De retour de la boutique, je profite pour m’acheter des chaussures.
Mes élèves ne pourront plus dire que mes pseudos bottines baskets ne sont plus regardables
(bon, il faut avouer que le talon du pied gauche était tellement usé qu’il prenait l’eau les jours de pluie ...
il est même arrivé que la semelle dépasse un peu ...)
Chargé de mon sac en carton de soldeur moyen, je m’achète une soupe, un sandwich
et je remonte déjeuner au chaud.
Aujourd’hui, je discute avec les filles de la comm’.
« on se disait .. tu es revenu ... mais d’où ? »
Je parle un peu de Taïwan, des différences avec ici,
du fait que j’y travaille plus (du moins pour l’instant) ...
Elles sont comme moi en ce lundi midi :
avec des tas de choses à faire (comme c’est souvent le cas dans les départements « communication » de boites comme celle-là) mais dans une énergie de démarrage de semaine.
Elles descendent dans leurs bureaux et je repars vers mon studio.
Au moment où je pousse la porte,
une jeune fille arrive des escaliers.
J’ai à peine le temps de la reconnaître qu’elle me saute au coup.
C’est Florette Jager.
Une jeune danseuse que j’ai eu en cours quand elle avait 8 ans et qui vient d’être engagée au Ballet Preljocaj.
On avait discuté un peu sur les réseaux sociaux et je savais que je la verrais un de ces jours dans la maison ..
mais je ne pensais pas que ça m’arriverait là,
ce lundi diésel,
en pleine digestion de soupe.
Je prends des nouvelles du reste de la famille.
Son petit frère qui était aussi doué qu'elle, qui a finalement choisi de ne pas se lancer dans le métier
(et ça n’est pas moi qui l’en blâmerait),
le benjamin qui j’ai vu naître et qui est déjà au collège,
j’écoute cette jeune femme me parler de sa vie,
de son travail (qui ressemble, somme toute, un peu au mien),
et tout en restant attentif à ce qu’elle me raconte, je ne peux m’empêcher de trouver la situation étrange.
Cela m'arrive à chaque fois que je revois les quelques danseurs professionnels que j’ai connus enfant.
J’ai toujours l’impression que ces pros qui me parlent contrat, planning, répétitions,
et les humains modèle réduit que j'ai connus,
ne sont pas les mêmes personnes.
Et pourtant …
On se quitte heureux de s’être revus,
sachant en plus que l’on allait probablement se revoir.
Quand elle monte au studio du dessus,
Léa de la prod' qui vient déjeuner, me reconnaît et me fait une bise en souriant
« de retour de Chine ? ... et ben bonne année ... et puis aussi pour 2017 parce que je crois qu’on ne s’est pas vu ... »
Quel accueil décidément.
J’aimerais bien montrer mon boulot à toute l’équipe un jour.
Je sais que ça se fait ici.
Peut-être que je peux retenter une demande ?
Je rentre au studio ...
mais ressort vite avec mon tabac,
pour profiter encore quelques secondes de l’air frais
et vite noter l'épisode Florette, tant que l’émotion est là.
Bon,
cette fois-ci,
je n’ai plus d’excuses,
c’est Bossatti.
L’objectif :
filmer les quatre versions de l’entrée du prologue, le sol,
et faire un montage vidéo comme celui que j’ai fait pour le trio de Cijin.
Je me replonge donc dans les deux phrases du vendredi soir.
La traversée jardin cour me pose toujours autant de problèmes,
direction et rythme.
Je rame.
Ça prend du temps.
L’assistant Claude Aymon, souvent de bon conseil, me dit que je devrais passer à autre chose,
que de toute manière, vu que je ne danse pas les quatre versions,
ça ne sert à rien de les avoir ancrés dans le corps,
mais le chorégraphe éponyme, toujours aussi impatient, veut tout de suite voir ce que ça donne,
même si les quatre interprètes ne seront réunis que dans trois mois.
Alors on insiste jusqu’à ce que ça soit dans la boîte.
Même si justement, la boîte, a décidé de faire des blagues technologiques,
du genre « carte SD illisible » et tout ce genre de choses.
Même si c’est difficile de caler sur la tablette numérique,
le moment précis de la musique sur lequel on veut travailler.
Même si quand une version semble être bonne, on appuie sur le bouton « effacer ».
Non sans mal, tout est filmé.
Je peux passer (presque) sereinement à autre chose.
La phrase au sol d'avant le déjeuner.
Ma première idée, c’est de filmer ce que fera chaque danseur
en décidant du moment où il va s’extraire de la danse commune
et de faire un montage pour voir si cela fonctionne.
Mais cette fois-ci encore, ça n’est pas si simple.
Quand j’ai filmé les entrées, j’ai fait s’arrêter les danseurs à des endroits précis dans quatre directions différentes.
(c'est la jolie photo montage juste au dessus)
Si je veux filmer la suite, il faudrait que je reparte de ces positions là.
Comment les retrouver ?
En fait, il aurait fallu que je les marque au sol avec des scotches.
Mais bon, je ne l’ai pas fait (et je n’ai pas de scotch de toute façon).
Donc soit pour chaque danseur, je refais l'entrée que j'ai eu tant de mal à filmer, et j’enchaîne avec le sol
(on est reparti sur le chapitre précédent, calage de musique, erreurs en dansant,
et peut-être même des choses que je n’ai pas encore imaginées),
soit je suis patient,
je filme la phrase en l’état, sans préciser les rythmes,
juste comme ça vient,
en décidant que je fixerai proprement les choses après avoir visionné le boulot au calme.
Je prends l’option B
en décidant de me contenter du virtuel d’ici la rencontre des quatre danseurs.
Mais je la teste quand même dans des directions et des endroits du plateau différents.
16h45.
Avancer un peu dans la création.
Trouver du matériel « debout » pour ce prologue.
Je regarde à nouveau la vidéo de Manosque.
J’aime l’idée du leitmotiv du départ par le talon qui se lève et pousse la jambe en dedans.
Mouvement simple et clairement identifiable.
Pour ce qui est des choses déjà dansées par les stagiaires, je me retrouve dans la situation similaire
(quoique chronologiquement inversée) à celle des danses au sol :
je me suis déjà servi de ce que j’ai travaillé au stage ... mais après,
notamment dans le duo au thé.
Même problème, même solution.
Retravailler avec ce qui reste et laisser aller le corps à l’inspiration du moment.
Je crée donc deux nouvelles phrases et je filme.
La nuit est tombée.
Signe que je dois bientôt partir.
De ce point de vue c’est bien pratique.
Pas besoin de regarder l’heure.
La musique du prologue tourne encore.
Je me lance dans une petite phrase, que je peux décliner dans l’amplitude,
peut-être même en sauts …
Je filme.
Pas sûr que je m’en serve mais sait-on jamais.
Je commence à ranger mes affaires.
La porte s’ouvre délicatement.
C’est Nathalie, (celle qui s'occupe des plannings, je vous l'ai présentée vendredi ...).
Son sac sur l'épaule, elle voit que je suis en plein rangement.
Pas la peine de me dire que c’est l’heure.
Comme on ne s’est pas croisé de la journée, on se dit bonjour ...
et au revoir.
Après avoir vérifié que tout est bien dans mon sac,
je quitte le studio et repars sur l’avenue Mozart, le corps et l’esprit vidés.
Plus que jamais,
(du moins c’est ce qui me semble à ce moment-là),
j’ai l’impression d’être dans le brouillard.
Je trouve que mon organisation est bien plus chaotique que les autres fois.
Heureusement, ce cher assistant est là pour me rappeler que ça n’est peut-être pas très judicieux de comparer,
que j’enjolive sûrement les fois d’avant (où j’ai dû me poser exactement les mêmes questions au même moment)
et que c’est surtout parce que la vidéo « avec les effets spéciaux de super qualité » m’a permis de voir clairement ce qui pourrait se passer pendant Cijin, que j’aimerais que ce soit aussi limpide pour le prologue.
Patience.
J’ai assez des angoisses sous-jacentes habituelles
(perte irréversible de créativité, peur de se blesser et autres doutes multiples et divers)
pour pouvoir en plus me remettre en question, là maintenant, sur l’organisation du travail ...
On en reste donc aux bonnes vieilles méthodes :
les tableaux, le virtuel,
imaginer comment ça sera même si je sais déjà que ça ne sera pas pareil,
et attendre,
patiemment,
que tout le monde soit réuni.
Bon ok, je ferai sûrement encore des montages foireux avec quatre danseurs virtuels,
mais peut-être moins que j'en avais envie en arrivant ce matin.
Demain, c’est une journée à la maison.
Parfait pour que mon corps se remette de tout ça ... jusqu’au cours du soir ...
Il y a les vidéos à rendre jolies, les articles de blog à écrire,
des solutions à trouver, des idées à laisser émerger,
et probablement des tas d’autres choses.
J’ai bien fait de ne demander le studio qu’un jour sur deux.
Ça me permet de faire des petits bilans,
de reposer mon corps,
et de décider de quelle direction je prends quand je retourne au studio.
Comme quoi l'assistant a raison, je ne suis pas tant dans le brouillard que ça.
Je ne prends pas les escaliers du matin, ni le boulevard De Lesseps.
Je fais le tour par l'avenue de Provence.
Bien plus calme.
Ça me permet de penser,
à tout ce que je partage avec vous maintenant.
En tous cas, je suis content de mes nouvelles chaussures.
en se préparant pour les autres,
des doutes encore,
et des chemins qui se tracent ...
Après une nuit habituellement découpée en trois parties, je m’extrais non sans mal de cette couette accueillante
et me mets en mouvement.
Mon cerveau encore embrumé est déjà impatient.
Pendant que le thé infuse, je transfère les vidéos de la veille dans mon ordinateur.
Passage en cuisine,
Wu Dong Shan Dan Cong et viennoiseries,
un thé aussi fabuleux que son nom est difficile à dire.
Pendant la digestion, je regarde mes premières agitations.
L’écran est à peine voilé par les fumées de Kentucky bird
qui s’échappent de la tête de turc en écume, hérité de l'oncle de Sylvain.
De belles surprises.
Les entrées du prologue ne sont pas si mal.
Même la version lente de Gameland,
Ça ne sera donc peut-être qu’une question d'interprétation.
Il faudra aussi voir ce que ça donne une fois que les quatre danseurs feront chacun une version différente.
À suivre.
Le début de Cijin pour le trio a l’air de bien fonctionner aussi.
Comme je ne veux pas attendre le mois d'avril, je décide de faire une simulation.
À grand coups de transparences et de rognage d’images (que je maitrise très mal ...),
je me lance dans une vidéo montage des quatre personnages.
J’arrive à une version honorable qui me permet de voir presqu'en vrai, ce que vous verrez peut-être.
(ne vous impatientez pas .. la vidéo est là, juste en dessous)
Ma première danse s'enchaîne plutôt bien avec le trio,
qui ne donne pas du tout ce que je pensais,
mais qui me plait.
En fait, faisant confiance à mon corps, je n’ai pas pris assez de temps pour réviser précisément
ce que j'avais fait dans le Sud-ouest.
Je pensais avoir dansé un début identique où seules les orientations dans l’espace étaient différentes,
puis gardé deux des danseurs dans un unisson parfait pendant que le troisième se décalait.
Pas du tout.
J'ai zappé une partie de phrase dans une des versions,
j'ai créé un canon
et je n'ai pas vraiment respecté les directions.
Un peu comme si les trois interprètes avaient fait un rapide travail d'atelier
en se réappropriant ce que le chorégraphe avait proposé.
De l’erreur aussi naît la créativité.
Le danseur Claude Aymon a été force de proposition.
Le chorégraphe Claude Aymon va le laisser faire.
Maintenant il va falloir que le créateur analyse de façon un peu plus détaillée ce que le danseur a fait
pour pouvoir le transmettre clairement aux autres …
Quoiqu'il en soit, ce début de Cijin me pose sur la voie de l'assurance.
Sur cette jolie piste, plus sûre que jamais, je passe une partie du week-end à cogiter la suite.
Remplissage (et gribouillage) du carnet de notes.
Je pense aussi à ces histoires de marche,
à l'écueil des systématiques.
Pour être sûr de m'en éloigner, je prends le temps, pour chaque partie, de noter ce que je sais de l'écriture.
Qu’est-ce qui est prépondérant ?
(le sol, les déplacements, un travail directionnel, des moments statiques où c'est le haut du corps qui opère)
Je cherche les redondances,
je modifie, je clarifie, je me pose d'autres questions.
Je transfère dans ma tablette toutes les vidéos de stage dont je vous ai parlé l'autre jour :
Manosque, Nay, Marseille ...
Je réfléchis aussi à des tas d'autres choses, pas forcément en rapport avec les chroniques (et heureusement !).
Je repense aux retours de Mike à propos des textes,
ses questions (dont je vous parlerai un autre jour) sont légitimes
mais l’une d’entre elles, au moins, nécessite un peu de réflexion.
Après avoir, bien-sûr, noté tout ça dans mon carnet noir,
j’ai passé le reste du week-end à prendre un tout petit peu de temps pour moi.
J'ai écouté de la musique,
me suis lamenté du temps qu’il faisait,
et faisant toutes ces autres choses, j’ai laissé infuser mes premières aventures en studio.
La suite,
lundi,
au même endroit que l'autre jour,
autour des mêmes thèmes.
On verra bien.
Lundi 15 janvier,
10h40, je suis enfin garé dans les alentours du Pavillon.
Il m’aura fallu pas moins de trente-cinq minutes pour trouver une place gratuite
dans un rayon d’un bon kilomètre autour de la grande maison
(avec en plus une certaine dose de malchance puisque quatre places me sont passées sous le nez).
Les matins se suivent et ne se ressemblent absolument pas.
Je remonte le bruyant boulevard Ferdinand de Lesseps,
passe la voie ferrée,
et gravis les escaliers qui me séparent de l'endroit où j'étais garé hier.
Ces marches sont un test bien pratique pour évaluer mon état de fatigue.
Je suis super rassuré après les trois premières volées,
mais très déçu quand je suis en vue de l'avenue Mozart
et que dans les dernières marches, la surchauffe apparaît au niveau de mes cuisses.
C’est pas gagné …
L’hôtel,
le conservatoire,
le ciel est plus voilé que vendredi.
Il y a plus de monde dans le bâtiment aujourd’hui.
On voit de jolis ports de bras dans les studios du haut,
c'est un cours de classique ce matin.
Il y a une compagnie qui travaille déjà dans le studio Bagouet,
le voisin du mien, ce cher Bossatti ... qui m’attend.
Je dis bonjour à Estelle,
et monte au premier étage.
Sur chaque marche, il y a le nom de danseurs de la compagnie.
Barbara Sarreau, Guillaume Siard ...
Pour aller au second, tout en haut, il y a aussi Claire et puis Nadine,
des filles que j’ai croisé dans des studios il y a maintenant bien longtemps et que j’ai hélas perdu de vue.
Je pose mes affaires dans le studio,
passe d’un jogging à un autre,
et ...
ressors prendre un café (pas très bon d’ailleurs) là où je m’étais posé vendredi matin dernier.
Regard dans le vide,
corps endolori,
je laisse aller mes pensées quelque part vers le soleil.
Retour au studio.
La barre (aussi complète que la dernière fois).
J’ai des gros soucis d’appui ce matin.
Mettant le problème sur le compte des chaussettes, je finis de me chauffer pieds nus,
ce qui ne change rien.
Aujourd’hui « je ne suis pas sur mes pattes »
Point.
J'enchaîne avec le prologue
(tiens ! Pour une fois que je commence par le début ...)
L’infusion mentale du week-end a eu du bon.
En réécoutant la musique, la structure de démarrage se précise.
J'aboutis à un système d’apparitions bord plateau
(qui élude le souci de systématique de la marche en début de chorégraphie.
Il y aura des jeux de regards (plutôt bien pour se mettre en confiance),
des déplacements
et une disparition
qui précèderont une entrée dansée faite des fameuses phrases sur lesquelles j’ai galéré vendredi dernier.
Je simule cette entrée pour voir jusqu’où ça nous mène musicalement.
De là, je pourrai organiser les entrées dansées.
J’entends le repère musical clair qui va nous permettre d'entrer en dansant
(de l'udu, cet instrument indien que j’aime tant).
Je note tout dans le petit carnet blanc à fleurs avant de continuer.
Je connais globalement la durée et le contenu des entrées dansées.
On aura fini quand la basse arrive.
Je peux passer à la suite.
Là, j'ai en tête une danse au sol dont chaque danseur s’extraira pour se présenter en mouvement,
à partir d’une danse qui ...
et puis non, ça je ne vous le dis pas,
je ne vais pas tout vous expliquer quand même !
Donc la phrase au sol.
Pour cela, je me replonge dans la vidéo de Manosque.
Il y a décidément plein de choses intéressantes, debout comme par terre
mais ...
je reconnais au sol, des choses que j’ai déjà dansées.
Ce stage se déroulait en décembre 2016.
Un mois après « In Wei »,
j’étais encore tout imprégné de cette aventure,
et j’ai transmis aux stagiaires une partie du duo que je faisais avec Cheng Wei.
Il ne me reste plus qu’à retravailler le sol à partir de ce qui reste
en laissant mon corps aller à l’inspiration du moment.
Voilà, j'ai mon début, il ne me reste qu'à filmer.
Mais je ferai ça plus tard, c'est déjà l’heure du déjeuner.
Je pars vers le centre ville d’Aix,
il faut que je m’achète du thé.
Dire que le Dong Ding est quatre fois plus cher ici qu’à Taiwan ...
De retour de la boutique, je profite pour m’acheter des chaussures.
Mes élèves ne pourront plus dire que mes pseudos bottines baskets ne sont plus regardables
(bon, il faut avouer que le talon du pied gauche était tellement usé qu’il prenait l’eau les jours de pluie ...
il est même arrivé que la semelle dépasse un peu ...)
Chargé de mon sac en carton de soldeur moyen, je m’achète une soupe, un sandwich
et je remonte déjeuner au chaud.
Aujourd’hui, je discute avec les filles de la comm’.
« on se disait .. tu es revenu ... mais d’où ? »
Je parle un peu de Taïwan, des différences avec ici,
du fait que j’y travaille plus (du moins pour l’instant) ...
Elles sont comme moi en ce lundi midi :
avec des tas de choses à faire (comme c’est souvent le cas dans les départements « communication » de boites comme celle-là) mais dans une énergie de démarrage de semaine.
Elles descendent dans leurs bureaux et je repars vers mon studio.
Au moment où je pousse la porte,
une jeune fille arrive des escaliers.
J’ai à peine le temps de la reconnaître qu’elle me saute au coup.
C’est Florette Jager.
Une jeune danseuse que j’ai eu en cours quand elle avait 8 ans et qui vient d’être engagée au Ballet Preljocaj.
On avait discuté un peu sur les réseaux sociaux et je savais que je la verrais un de ces jours dans la maison ..
mais je ne pensais pas que ça m’arriverait là,
ce lundi diésel,
en pleine digestion de soupe.
Je prends des nouvelles du reste de la famille.
Son petit frère qui était aussi doué qu'elle, qui a finalement choisi de ne pas se lancer dans le métier
(et ça n’est pas moi qui l’en blâmerait),
le benjamin qui j’ai vu naître et qui est déjà au collège,
j’écoute cette jeune femme me parler de sa vie,
de son travail (qui ressemble, somme toute, un peu au mien),
et tout en restant attentif à ce qu’elle me raconte, je ne peux m’empêcher de trouver la situation étrange.
Cela m'arrive à chaque fois que je revois les quelques danseurs professionnels que j’ai connus enfant.
J’ai toujours l’impression que ces pros qui me parlent contrat, planning, répétitions,
et les humains modèle réduit que j'ai connus,
ne sont pas les mêmes personnes.
Et pourtant …
On se quitte heureux de s’être revus,
sachant en plus que l’on allait probablement se revoir.
Quand elle monte au studio du dessus,
Léa de la prod' qui vient déjeuner, me reconnaît et me fait une bise en souriant
« de retour de Chine ? ... et ben bonne année ... et puis aussi pour 2017 parce que je crois qu’on ne s’est pas vu ... »
Quel accueil décidément.
J’aimerais bien montrer mon boulot à toute l’équipe un jour.
Je sais que ça se fait ici.
Peut-être que je peux retenter une demande ?
Je rentre au studio ...
mais ressort vite avec mon tabac,
pour profiter encore quelques secondes de l’air frais
et vite noter l'épisode Florette, tant que l’émotion est là.
Bon,
cette fois-ci,
je n’ai plus d’excuses,
c’est Bossatti.
L’objectif :
filmer les quatre versions de l’entrée du prologue, le sol,
et faire un montage vidéo comme celui que j’ai fait pour le trio de Cijin.
Je me replonge donc dans les deux phrases du vendredi soir.
La traversée jardin cour me pose toujours autant de problèmes,
direction et rythme.
Je rame.
Ça prend du temps.
L’assistant Claude Aymon, souvent de bon conseil, me dit que je devrais passer à autre chose,
que de toute manière, vu que je ne danse pas les quatre versions,
ça ne sert à rien de les avoir ancrés dans le corps,
mais le chorégraphe éponyme, toujours aussi impatient, veut tout de suite voir ce que ça donne,
même si les quatre interprètes ne seront réunis que dans trois mois.
Alors on insiste jusqu’à ce que ça soit dans la boîte.
Même si justement, la boîte, a décidé de faire des blagues technologiques,
du genre « carte SD illisible » et tout ce genre de choses.
Même si c’est difficile de caler sur la tablette numérique,
le moment précis de la musique sur lequel on veut travailler.
Même si quand une version semble être bonne, on appuie sur le bouton « effacer ».
Non sans mal, tout est filmé.
Je peux passer (presque) sereinement à autre chose.
La phrase au sol d'avant le déjeuner.
Ma première idée, c’est de filmer ce que fera chaque danseur
en décidant du moment où il va s’extraire de la danse commune
et de faire un montage pour voir si cela fonctionne.
Mais cette fois-ci encore, ça n’est pas si simple.
Quand j’ai filmé les entrées, j’ai fait s’arrêter les danseurs à des endroits précis dans quatre directions différentes.
(c'est la jolie photo montage juste au dessus)
Si je veux filmer la suite, il faudrait que je reparte de ces positions là.
Comment les retrouver ?
En fait, il aurait fallu que je les marque au sol avec des scotches.
Mais bon, je ne l’ai pas fait (et je n’ai pas de scotch de toute façon).
Donc soit pour chaque danseur, je refais l'entrée que j'ai eu tant de mal à filmer, et j’enchaîne avec le sol
(on est reparti sur le chapitre précédent, calage de musique, erreurs en dansant,
et peut-être même des choses que je n’ai pas encore imaginées),
soit je suis patient,
je filme la phrase en l’état, sans préciser les rythmes,
juste comme ça vient,
en décidant que je fixerai proprement les choses après avoir visionné le boulot au calme.
Je prends l’option B
en décidant de me contenter du virtuel d’ici la rencontre des quatre danseurs.
Mais je la teste quand même dans des directions et des endroits du plateau différents.
16h45.
Avancer un peu dans la création.
Trouver du matériel « debout » pour ce prologue.
Je regarde à nouveau la vidéo de Manosque.
J’aime l’idée du leitmotiv du départ par le talon qui se lève et pousse la jambe en dedans.
Mouvement simple et clairement identifiable.
Pour ce qui est des choses déjà dansées par les stagiaires, je me retrouve dans la situation similaire
(quoique chronologiquement inversée) à celle des danses au sol :
je me suis déjà servi de ce que j’ai travaillé au stage ... mais après,
notamment dans le duo au thé.
Même problème, même solution.
Retravailler avec ce qui reste et laisser aller le corps à l’inspiration du moment.
Je crée donc deux nouvelles phrases et je filme.
La nuit est tombée.
Signe que je dois bientôt partir.
De ce point de vue c’est bien pratique.
Pas besoin de regarder l’heure.
La musique du prologue tourne encore.
Je me lance dans une petite phrase, que je peux décliner dans l’amplitude,
peut-être même en sauts …
Je filme.
Pas sûr que je m’en serve mais sait-on jamais.
Je commence à ranger mes affaires.
La porte s’ouvre délicatement.
C’est Nathalie, (celle qui s'occupe des plannings, je vous l'ai présentée vendredi ...).
Son sac sur l'épaule, elle voit que je suis en plein rangement.
Pas la peine de me dire que c’est l’heure.
Comme on ne s’est pas croisé de la journée, on se dit bonjour ...
et au revoir.
Après avoir vérifié que tout est bien dans mon sac,
je quitte le studio et repars sur l’avenue Mozart, le corps et l’esprit vidés.
Plus que jamais,
(du moins c’est ce qui me semble à ce moment-là),
j’ai l’impression d’être dans le brouillard.
Je trouve que mon organisation est bien plus chaotique que les autres fois.
Heureusement, ce cher assistant est là pour me rappeler que ça n’est peut-être pas très judicieux de comparer,
que j’enjolive sûrement les fois d’avant (où j’ai dû me poser exactement les mêmes questions au même moment)
et que c’est surtout parce que la vidéo « avec les effets spéciaux de super qualité » m’a permis de voir clairement ce qui pourrait se passer pendant Cijin, que j’aimerais que ce soit aussi limpide pour le prologue.
Patience.
J’ai assez des angoisses sous-jacentes habituelles
(perte irréversible de créativité, peur de se blesser et autres doutes multiples et divers)
pour pouvoir en plus me remettre en question, là maintenant, sur l’organisation du travail ...
On en reste donc aux bonnes vieilles méthodes :
les tableaux, le virtuel,
imaginer comment ça sera même si je sais déjà que ça ne sera pas pareil,
et attendre,
patiemment,
que tout le monde soit réuni.
Bon ok, je ferai sûrement encore des montages foireux avec quatre danseurs virtuels,
mais peut-être moins que j'en avais envie en arrivant ce matin.
Demain, c’est une journée à la maison.
Parfait pour que mon corps se remette de tout ça ... jusqu’au cours du soir ...
Il y a les vidéos à rendre jolies, les articles de blog à écrire,
des solutions à trouver, des idées à laisser émerger,
et probablement des tas d’autres choses.
J’ai bien fait de ne demander le studio qu’un jour sur deux.
Ça me permet de faire des petits bilans,
de reposer mon corps,
et de décider de quelle direction je prends quand je retourne au studio.
Comme quoi l'assistant a raison, je ne suis pas tant dans le brouillard que ça.
Je ne prends pas les escaliers du matin, ni le boulevard De Lesseps.
Je fais le tour par l'avenue de Provence.
Bien plus calme.
Ça me permet de penser,
à tout ce que je partage avec vous maintenant.
En tous cas, je suis content de mes nouvelles chaussures.



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