16-17/01/18 - Pavillon Noir - Jour 3 - avec Anaïs

Commencer enfin à partager l’aventure,
continuer encore à découvrir une bien belle personne,
se souvenir des belles choses de l’automne,
imaginer un duo pour un autre













Mardi 16 janvier
20h,
je ferme la porte de mon appartement et descend quatre à quatre les trois étages de l’immeuble.
Je suis presque à la bourre pour le cours de 20h30.

Je n’ai pas réussi à faire tout ce que je voulais.
Dommage ...

Pourtant aujourd’hui, je n’ai pas chômé.
En dehors de mes jeux stupides du matin et d’un déjeuner avec un ami américain de passage,
je suis resté les yeux rivés sur l’écran et les mains sur le clavier.

Rédaction et relecture de l’article du premier jour dans la grande maison,
première mise en ligne avant dernière relecture,
choix et mise en forme des photos et des vidéos,
écriture dans le carnet noir de ce qui s’est passé hier,
tout ça en réfléchissant au reste ...

J’ai aussi passé « un peu de temps » sur le montage de la vidéo du prologue avec les quatre danseurs virtuels        
(oui, je sais, j’avais promis …).
Cela dit, l’expérience a été intéressante.
Si, contrairement au trio de Cijin, le montage s’est fait assez rapidement
(d’autant que j’ai été moins exigeant dans les « effets spéciaux »),
au bout du compte, j’en suis arrivé à devoir me livrer au même type d'analyse
mais en passant par un autre chemin :
cette fois-ci, j’ai été beaucoup plus précis en dansant.
Les quatre danseurs ont respecté scrupuleusement leur partition.
Mais au visionnage, cette version s’est avérée décevante.
Cela manquait de relief.
Alors j’ai décalé dans le temps, deux des quatre entrées.
Et là, tout s’est révélé bien plus intéressant.
Les phrases rebondissent les unes sur les autres et créent un rapport bien plus riche avec la musique.

Le nouveau résultat me plait,
mais comme il a été obtenu de façon empirique,
il va falloir, comme pour le trio, que je décrypte le tout pour pouvoir le transmettre clairement.

Pour Cijin, les trois danseurs avaient fait un atelier créatif.
Là, c’est le chorégraphe qui a retravaillé l’écriture.
Mais il va falloir qu’il l’explique clairement au répétiteur.



Mercredi 17 janvier,
10h10,
je suis à la gare d’Aix-en-Provence.

Oui, ce matin, j’ai pris le train.
La quête de 35 minutes d’une place adéquate pour ma pauvre 107 lundi dernier, m’a un peu échaudé.
En plus, Anaïs me rejoint cet après-midi et nous irons ensemble à La Ciotat pour le cours du soir.
Autant ne prendre qu’une voiture.
Cette fois-ci, ça sera la sienne.

Donc aujourd’hui,
pas d’avenue Mozart, ni de conservatoire.
J’arrive au Pavillon Noir par l’autre côté.


Toujours aussi peu de danseurs dans la maison.
Je décide de profiter de l’ambiance qui m’a l’air tranquille pour finir ce que je n’ai pas eu le temps de faire hier soir : la mise en ligne du dernier article.
Il manque juste une dernière relecture.
Ça devrait aller vite.

Je m’installe dans le canapé près de la machine à café.
La tablette,
connexion au site du blog,
alors que j’attaque les premières lignes,
un concert de marteaux-piqueurs, perceuses et autres outils dont je connais plus le bruit que le nom,
remonte du sous-sol.
C’est que ces temps-ci, le Pavillon Noir se fait refaire une beauté.
Une entrée toute belle pour le public.
La relecture « rapide » va être moins simple que prévu.

En plus, je découvre avec désolation que mettre un article en ligne depuis la tablette
est bien plus long qu’avec un ordinateur :
chaque fois que le site fait un enregistrement automatique
(plus que salutaire en cas de bug, de rupture de connexion ou de tout autre incident),
la page se fige.
Ce qui oblige le rédacteur à la recharger s’il veut faire une autre correction.
Et à chaque fois que la page se relance, le curseur se remet en début de page, tout en haut.
Donc il faut redescendre jusqu’au dernier point de relecture corrigé pour pouvoir continuer.
Plus on avance, plus le point s’éloigne du début de la page, plus cela prend du temps.
Je sais maintenant que je ne referai plus jamais de relecture finale depuis ma tablette.
sauf si j’ai beaucoup de temps devant moi.

Armé de ma plus grande patience, j’avance tant bien que mal malgré ces petits désagréments
jusqu’à ce que ce monsieur pourtant très souriant avec sa jolie sacoche, m’assène le coup de grâce.
C’est le technicien qui assure la maintenance de la machine à café.
« je vais faire un peu de bruit, désolé ... »
Un autre concert se superpose à celui du sous-sol, à environ 1m20 de mon oreille gauche.
Je craque intérieurement ...
L’image de la tête du jeune homme, plongée dans une bassine d’eau bouillante, me traverse l’esprit plus d’une fois.
Un peu comme dans les trains quand monsieur Martin hurle dans son portable ou que le petit Jérémy aboie dans tout le wagon pour une raison inconnue.
J’ai beau me répéter en boucle « il faut bien qu’il bosse »
(ce qui bien sûr me déconcentre plus encore de ma correction laborieuse),
le capital sympathie du monsieur chute à vitesse grand V,
Et il ne m’a même pas offert un café !

(alors pour la petite histoire, au moment précis où je vous raconte tout ça depuis le sofa de mon appartement, des marteaux piqueurs viennent d’entonner une désespérante mélodie juste là devant chez moi ... je suis maudit)

11h45,
en désespoir de cause et sans avoir fini cette satanée relecture,
je retourne au studio et j’attaque la barre.
Je commence en me disant que je vais faire une version light
dans la mesure où c’est surtout Anaïs qui va travailler cet après-midi
et que je donne un cours ce soir.
Mais finalement, l’énervement aidant, je passe par toutes les étapes, abdos compris
(et j’en ai toujours autant besoin).

12h30,
j’écoute la musique sur laquelle nous évoquerons la pluie.
Il y a décidément trop d’aiguës.
Bidouillage léger de la table de mixage et le tour est joué.

Je tente de retrouver le matériel dansé que je veux utiliser pour cette musique.
Pour le duo de la Réunion, mes amis n’ont pas eu le temps de m’envoyer de vidéo.
Ce sera ce dont mon corps se souvient qui sera à la base de ce que nous ferons cet aprés-midi.
Et finalement, ça n’est pas si mal car pendant que je replonge dans le passé,
certaines choses, qui me paraissent nouvelles, apparaissent,
et je compte bien m’en servir plus tard.
Je les filme vite avec la tablette pour ne pas les oublier.
Le travail de mémoire se déplace délicatement vers le domaine de l’improvisation.



13h,
je suis en pause déjeuner.
Et cette soupe poireaux pommes de terre n’est franchement pas terrible.
J’ai envoyé un message à Anaïs pour lui dire de prendre son temps (je la connais ...)
mais de me prévenir quand elle est là.
Quand je reviens au Pavillon, elle est en bas des escaliers.

On rentre dans le studio Bossatti.
Il est 14h.

Après une ou deux blagues foireuses qui la font quand même rire
(bon, il faut avouer que la jeune fille rit très souvent),
on parle d’abord planning.

Répétitions ici ou ailleurs,
remplacements des cours quand je serai à Taiwan.
Elle a tout le boulot que je lui laisse jusqu’à milieu du printemps.

On en revient à nos chroniques.
Je croyais lui avoir envoyé le synopsis de la pièce mais apparemment j’ai oublié.
Alors je lui raconte tout, partie par partie,
en lui faisant écouter les musiques déjà prêtes,
les bouts de danse auxquels elle a déjà goûtés.
Je tente de garder une relative décontraction pendant que je lui dis tout ça
alors que mon état mental est proche de celui des premiers jours de création en solitaire :
le sculpteur devant le bloc de marbre, la montagne, le vertige ...
Je croise son regard
et j’y lis la même inquiétude quant à l’ampleur de la tâche.
Agréable de sentir des émotions partagées, aussi inconfortables soient-elles,
mais garder en tête que c’est à moi de la rassurer.

Je la laisse se chauffer encore un peu
et on se lance,
enfin surtout moi.
Je cherche ce que j’avais partiellement retrouvé ce matin.
Mélange de la variation de Hui Min, de ce que je danse dans le début de Cijin,
et du duo de la Réunion.

Je remets le tout dans un ordre agréable,
Anaïs essaie de me suivre.
Elle a déjà dansé certaines choses mais plus rapidement.
La pulsation de la musique de la pluie est plus lente que toutes les autres.
Pendant que je finis mes tâtonnements, elle s’approprie les mouvements.

Je refais en boucle jusqu’à ce que je la sente prête.
Pas de compte pour l’instant.
On laisse faire son corps.
Si tout va bien, ça ne sera pas nécessaire.

Une entrée en reculant,
un demi-tour serein,
une première courbe,
je la laisse dérouler ce que je viens de lui proposer sans faire de corrections.
Je sais qu’en temps qu’interprète, je n’aime pas trop que l’on me parle pendant que je danse,
surtout quand je suis en train de chercher les choses dans mon corps.

Les premiers jets sont plutôt prometteurs,
mais elle n’est pas contente d’elle.
J’aime plutôt cette exigence.
Pas besoin de lui demander de refaire, elle le fait avant que je n’émette l’idée.


En revanche, quand cette exigence se transforme en jugement,
que, pendant qu’elle danse, je peux lire sur son visage ce qu’elle pense,
et que ça n’est pas du bien,
là, j’aime moins.
Surtout dans cette partie de la pièce où la sérénité est de mise.
Je lui parle de tout ça
et lui demande, à défaut de ne pas se juger, de ne pas le montrer.
Son regard se calme, un léger sourire se laisse percevoir,
cela détend son corps,
on avance.
Et bien plus vite que jusque là.
On filme.



L’idée principale du duo est d’évoquer le fait qu’à Taiwan, les jours d’orage,
il arrive que l’on puisse se faire abriter par quelqu’un si l’on n’a pas de parapluie.
Pour cela, j’ai imaginé Anaïs traversant deux fois une danse.
La première fois en solo.
La deuxième fois avec Cheng Wei, qui, apparaissant avec un parapluie,
l’abrite de diverses façons,
générant, du moins je l’espère, des transformations de la danse originale.

Une fois que la danseuse s’est appropriée toutes les variations, on envisage le duo.
Je prends la place de Cheng Wei (non mais quelle idée d’habiter à 10000 kilomètres aussi ...)
et imagine différentes façons de poser le parapluie au dessus du corps dansant de sa partenaire.
Je fais tout ça virtuellement.
Je n’ai pas emmené de parapluie.
Je ne pensais pas que l’on irait si loin.

On enchaîne avec un moment plus en contact hérité de l’aventure réunionnaise.
Je garde les moments forts de mon souvenir,
j’y inclus les bouts des danses apparues ce matin,
et aussi cette image récurrente dans mes duos, d’une fille assise sur les tibias du danseur qui lui, est couché


(je m’en étais servi il y a ... quinze ans ... avec Marie)
Si ça se trouve Cheng Wei pourra même la faire décoller du sol.
Cela peut être joli,
mais est-ce que ça sera vraiment nécessaire ?
On verra bien lorsqu’ils se rencontreront.

On fait tout ça en musique.
J’aurais vraiment dû prendre un parapluie.

On filme encore.
Comme elle comme pour moi, ça accroît la concentration,
et permet de mémoriser plus rapidement.
Peut-être est-ce parce que la caméra fait office d’un public électronique ?



16h45.
On a encore du temps pour avancer.
C’est allé très vite.
Je suis content.

Après l’image d’elle assise sur mes jambes,
je demande à la danseuse de reprendre le début du solo auquel j’ajoute une partie de la danse trouvée à midi.
J’imagine ce que Cheng Wei fera,
en me disant que cela risque de bouger un peu avec la manipulation du parapluie,
et la manière si particulière qu'il a d'appréhender les duos mixtes.

On est dans un coin du plateau, à lointain cour
(en français, au fond à droite si vous êtes spectateurs).
Cela pourrait être la fin du duo,
d’autant qu’il ne reste presque plus de musique
et que c’est là que les danseurs doivent sortir de scène pour être au plus près de leur prochaine entrée :
le fameux trio de Cijin.
Mais je sens que ça n’est pas le moment.

Je creuse dans mes souvenirs.
Il y a cette « arch » (pour les néophytes, c’est une sorte de cambré) avec des pattes en l’air.
J’aime bien l’idée de regarder le ciel comme si on annonçait la fin de la pluie.
(d’autant qu’à l’écran, la captation de Nesmat de cet été, qui dégoulinera pendant toute la danse, va toucher à sa fin).
J’ai aussi envie d’évoquer l’action d’accompagner, de faire s’élever.

Je crée une transition qui amène le duo à l’avant-scène coté jardin
(devant à gauche donc)
et de là, je crée une sortie à lointain cour.

Voilà,
le duo est bouclé.
Anaïs a bien sûr plein de choses à approfondir.
Il faut qu’elle s’approprie toute cette histoire,
qu’elle y trouve son calme, sa logique,
tout ça va bien sûr évoluer au fur et à mesure des répétitions,
surtout quand Cheng Wei va danser à ma place,
mais le gros y est,
et déjà même quelques détails.

On filme encore.
Mais pas trop parce que je n’ai presque plus de batterie,
que 18h approche,
et que l’on doit faire des photos pour Cheng Wei.
Il me les a demandées la semaine dernière quand j’ai corrigé la lettre d’invitation.
Il en a besoin pour les dossiers de subventions.
En plus, le soleil s’en va.



Je fais deux prises de face ...
et aussi une en diagonale parce qu’on n’a pas assez de recul pour avoir tout le studio.
Sait-on jamais, je vais peut-être faire un petit montage ?



On tente donc quelques photos.
Elle assise sur moi bien-sûr,
nous deux dans la sortie,
de sacrées tranches de fous rires.
Les photos au retardateur, c’est toujours plein de surprises.
Surtout quand tu dois traverser le studio en quelques minutes,
ou que tu dois rester dans un temps indéterminable dans une pose inconfortable.

J’essaie aussi de prendre quelques clichés d’Anaïs pendant qu’elle danse le tout début du solo.
Mais le crépuscule est déjà là,
la lumière n’est plus très bonne dans ce studio orienté au nord.
Je regrette mon ancien appareil réflex,
la qualité en numérique est un peu moins bonne avec celu-ci
(ou alors il faudrait que je me lance dans des réglages et ça n’est plus le moment).


17h40,
on est sur le départ.
On a quand même pas mal de choses dans la boîte (en espérant que l’on puisse les utiliser ..)

Personne ne nous dira qu’il est l’heure aujourd’hui.

Je regarde Anaïs qui range ses affaires et me dit qu’elle doit être bien fatiguée.
Elle a commencé sa journée à 9h
avec des cours avec les tous petits à 40 bornes d’ici.
Et dire que c’est elle qui est censée nous emmener à La Ciotat.
Je lui demande si elle ne préfère pas rentrer chez elle,
elle n’a pas vraiment besoin de ce cours supplémentaire
et j’ai le temps de récupérer ma voiture.
« non non, ça va » me répond-elle en riant.

On quitte Aix-en-Provence alors que la nuit tombe et que tout le monde rentre chez soi.
Les rues sont embouteillées mais la circulation se fluidifie dès que l’on est sur l’autoroute
(en plus elle a le télépéage !).

18h40,
nous sommes garés devant Backstage.
Il est presque trop tôt.
Pendant qu’elle discute avec des amis sur son smartphone, je vais fumer dehors.

Plein d’absents ce soir au cours.
Des malades, des fatiguées,
d’autres qui sont coincées au boulot.

Anaïs est crevée
et je ne suis pas mieux.
Elle fait des erreurs qu’elle ne fait jamais
et je dis beaucoup de bétises ...
En lisant la fatigue dans son regard, je me dis que la route de retour ne va pas arranger les choses.
« je chanterai dans la voiture ! »
Elle rit (encore) ...

22h,
je suis en vue de Marseille.
Anaïs m’a déposé il y a une petite demi-heure.
Je pense à elle qui doit être épuisée.

Repas frugal et dernière heure de travail à l’écran.
Pendant que les vidéos de la journée se transfèrent, je continue la finalisation du fameux article du matin.
Il faudra quand même que j’y rejette un œil demain
parce qu’avec la fatigue, je suis certain de laisser passer des choses.

Je fais un premier tri dans la séance photos de fin d’après-midi.
Il y a de jolies choses mais avec la faible luminosité,
des retouches seront nécessaires ...
Ce sera pour demain aussi.

Dernier coup d’œil sur les vidéos.
Je me focalise surtout sur les parties à deux.
(le reste je l’ai déjà vu ... en vrai)
Ça me semble jouable.
Il faudra quand même que je prenne un temps pour préciser à peu près tout.
Mais pas maintenant.
Ma vue se brouille.
Je suis comme mon appareil photo.
Presque plus de batterie.

0h30,
Extinction des feux.

Une journée bien remplie,
mais une superbe journée aussi.







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