02/05/18 - la dernière ligne droite française - Jour 8 - Martigues - entrée dans le vif du sujet
la chorégraphie aussi,
une première équipe de techniciens s'installe,
une soirée chez des amis
J’avais mis le réveil à 6h.
Et quand j’appuie sur le bouton de la tablette pour éteindre la fameuse sonnerie radar,
je ne suis pas sûr que ça ait été une si bonne idée de finir de dormir si tôt.
Je passe par tous les rituels matinaux jusqu’à 7h
et je me mets devant l’écran pour travailler sur « les couchers de soleil » filmés lundi dernier.
Qu’est-ce que je bafouille !
Quand est-ce que je vais pouvoir apprendre correctement mon texte ?
Il faudra bien que je trouve ce temps à un moment ...
Et quand est-ce que je vais pouvoir le dire sans flipper ?
En tous cas, j’aime bien ce que fait Mike
et les hypothèses jetées hier sur le plateau sont presque valables.
Il y a deux ou trois choses qui ne « jouent » pas .
On corrigera tout à l’heure.
9h07,
un message de Cheng Wei :
« je t’attends au café »
Je le préviens que je serai un peu en retard.
Ils pourront passer le temps en prenant des nouvelles du pays grâce au wifi.
9h25,
je suis dans la voiture
et je les récupère cinq minutes après.
Le pauvre Cheng Wei a les jambes explosées.
Comme je l’ai déduit hier soir, il est rentré à pied de la station de métro.
Quatre bons kilomètres à pied, même si c’est majoritairement en descente, ça use.
La journée ne va pas être simple.
Ni pour lui, ni pour moi.
10h05,
nous passons sous le pont de Martigues.
Nous sommes presque à l’heure ma foi.
Aujourd’hui, nous rencontrons les techniciens qui nous aideront cette semaine.
Celui qui est aux lumières à l’air plus à l’aise que celui qui est du côté son.
Peut-être parce que l’on s’est croisés quand j’étais bénévole pour la Fédération Française de Danse ?
Moi je ne m’en souviens plus trop, mais lui semble avoir gardé un bon souvenir de moi.
C’est avec lui que je parle d’abord pendant que l’équipe va se préparer dans les loges.
Première étape, l’écran.
Il apparaît en fond de scène et tout de suite, le grand carré blanc ouvre un peu plus l’espace.
Petite déception, il ne descend pas jusqu’au sol.
Dommage j’aurais bien aimé, au moins ici, avoir une image qui prenne tout le mur du fond.
Mais c’est déjà très bien comme ça.
Ensuite, les pendrillons.
On décide de la bonne largeur pour qu’on est « assez » d’espace maintenant que l’écran est installé.
On en a déjà tellement ...
Dernière étape, les accessoires.
J’ai pensé à un tabouret haut à cour pour Mike.
C’est souvent là qu’il est dans son rôle de conteur.
À jardin, il nous faut une table et deux chaises.
Elles serviront pour le thé, pour le début du duo au parapluie et aussi pour la scène du bureau de tabac.
Le technicien me dit qu’il s’en occupe.
Je le remercie vivement :
« pas de problème, on est là pour ça ... il faudra que l’on parle des lumières aussi »
Je lui dis qu’il va falloir qu’il patiente parce qu’on a pris un peu de retard sur le planning pour ce qui est du contenu.
Jusqu’ici ma foi, tout va bien.
Je descends retrouver mes amis.
On se fait une barre complète pendant que Mike révise ses textes.
Cheng Wei a mal.
Il ne fait pas semblant.
Mais on n’a pas le choix, il faut qu’on avance.
Je remonte en régie amener les musiques avant de faire un filage en l’état comme la veille,
et tester quelques vidéos puisque l’écran est descendu.
C’est l’ingé son qui s’en occupe.
Je lui donne mon disque dur,
lui explique qu’il y aura quelqu’un avec eux pour les tops mais qu’il ne sera là que lundi.
Il demande à un collègue d’allumer le vidéoprojecteur, me demande en quel format est le film,
ça je sais.
On lance le film du duo à la pluie, le typhon depuis mon balcon, et la traversée de Gushan à Cijin qui s'enchaîne.
J’aime bien ce que je vois.
On teste aussi quelques images du coucher de soleil, ça marche aussi.
Un souci de moins …
Le technicien me demande ensuite ce que je veux comme type de micro.
Le souci c’est que je ne m’y connais pas :
« je peux tout vous trouver, il suffit de me dire ce que vous voulez exactement »
Je ne sais pas trop quoi répondre.
Il y a le micro casque pour Mike et puis il faudra forcément quelque chose sur la table pour la scène du tabac.
Et peut-être aussi un moyen de reprendre le son pendant les couchers de soleil et la traversée, où je parle depuis la scène.
Mais je ne sais pas exactement quoi.
Je sens que mon interlocuteur s’agace.
J’en suis navré pour lui mais ça, je ne sais pas.
Je suis chorégraphe, danseur, compositeur, vidéaste amateur, graphiste amateur, et acteur balbutiant,
mais je ne m’y connais pas en micro,
désolé.
Il bredouille qu’il va se débrouiller …
Je redescends de la régie un peu tendu de ce dernier échange.
Alors que nous nous apprêtons à faire un filage,
les éléments de décor arrivent.
Le tabouret haut, la table, les chaises.
L'organisation spatiale est un peu modifiée avec ces accessoires à l’avant-scène et l’écran en fond de scène.
On avait tenté de tout prendre en compte hier
mais forcément, quand les choses se matérialisent,
on se rend compte que l’on a bien plus débordé du cadre qu’on ne l’imaginait.
Une nouvelle adaptation.
Ma foi, on est là pour ça.
Et c'est ce qu'on fera pour chaque nouvelle scène de toutes façons.
Je m’efforce à n’être que danseur.
Me souvenir de mes partitions,
les faire sans erreurs en restant concentré sur ça, et rien que ça.
Même si cette conversation avec le technicien me contrarie,
même si j’ai un peu honte d’être en retard sur mon planning en entrant dans le vif de la résidence,
même si je me dis que ça n’est pas humain de forcer le gamin à danser avec ses contractures aux cuisses
d’autant que j’en suis responsable.
Se concentrer sur soi, sur son rapport aux autres dans la danse
et laisser le reste pour après.
14h,
pause déjeuner
et détour par le Carrefour Market,
où la joie d’explorer ce mini temple de la consommation ne s’est toujours pas éteinte chez mes amis taïwanais.
On mange dans le patio du Site Picasso, avec ses fauteuils en forme de galets.
Anaïs a commencé à savourer ce que son compagnon lui a concocté.
Elle en a de la chance.
Comme je n’ai pas de cours ce soir, vacances obligent,
je propose à Cheng Wei et Wan Chu de dîner dehors.
Pourquoi pas le Bistrot l’Horloge ?
Wan Chu nous répond un « maybe later » tout taïwanais,
qui se traduirait en français par « je n’ai pas envie »
On rit de cette politesse mandarine qui se reflète même dans la traduction.
Je lui demande donc ce qu’elle aimerait manger :
« une soupe »
Trouver une soupe dans une de mes cantines au mois de mai ...
Le Resto Provençal !
Tenu par mes amis Nathalie et Bruno Liotardo.
On est sûr d'y être bien accueillis et il y a une soupe de poissons à la carte.
Cela a l’air de plaire à Wan Chu.
Vendu.
Ce soir, nous mangeons à la Plaine.
15h30,
on retourne « enfin » au studio.
Ça n’est pas trop grave, aujourd’hui nous avons le temps.
Nous restons jusqu’à 18h30.
Je mets tout le monde devant la vidéo de la séquence des couchers de soleil
pour expliquer ce que je garde et ce que l'on modifie.
Nous sommes interrompus par une des dames de l’accueil.
Elle vient nous prévenir qu’on ne les a pas prévenues que l’on finissait si tard
et qu’elles fermeront donc à 17h.
Je sens que quelque chose ne tourne pas très rond mais je ne sais pas à quel niveau.
Serait-ce sa collègue qui nous avait accueilli sèchement avec son « on vous attendait plus tôt » lundi dernier.
qui avait tellement fatigué cette pauvre dame
qu’elle s’était sentie obligé de venir partager avec nous son exaspération
de manière à être tranquille pour l’après-midi ?
Y a t-il un dysfonctionnement dans la communication des plannings ?
On ne le saura jamais et franchement, ça n’est pas très important.
Je lui demande si l’une d’entre elle peut rester une petite demi-heure supplémentaire.
Elle me dit que sa collègue ne restera pas (c’est marrant, je m’en doutais ..) mais qu’elle veut bien rester.
« mais pas plus tard que la demi hein ?
- je vous promets madame qu’à 17h30 nous serons tous dehors »
C’est réglé.
Enfin je l’espère.
On se replonge dans les couchers de soleil,
tente de nouvelles hypothèses avec de nouveaux repères
toujours aussi peu faciles pour nos pauvres amis taïwanais noyés dans ses flots de textes français,
puis on file les choses nouvelles.
Le duo d’abord,
qui est encore un peu maladroit
(et c’est bien compréhensible) mais dont je commence à me désinquiéter tant je sens les deux danseurs complices.
Malheureusement, une inquiétude en chasse une autre.
Nous avons la visite de Magali, la directrice du lieu,
qui aussi discrète qu'elle se fût,
me replonge forcément dans mes doutes
quant à ma légitimité d'être là et à la qualité de mon travail.
Parfois, j'aimerais tellement être différent.
En même temps, ce que je vois dans les yeux des gens qui sont sûrs d'eux
ne me donnent pas envie de les ressembler.
Alors ...
Alors je prends sur moi.
D'autant que visiblement, les deux amis au plateau, ne sont spécialement perturbés par notre hôte.
Tout de leur côté, est, ou sera, sous contrôle.
Le genre de situation où tu commences à penser que quoiqu’il arrive, ils s’en sortiront.
C’est assez reposant.
Je tente les apparitions que j’ai jusque là imaginées ...
Cela a l’air de fonctionner.
Je les note vite entre deux filages.
17h30,
comme prévu,
nous sommes dehors.
L’atmosphère est détendue.
Je suis un peu désolé pour les techniciens qui n’ont pas eu grand chose à faire
mais j’ai vraiment besoin de ce temps ...
Anais et Mike s’en vont.
Nous prenons le temps de fumer sur le parking, au grand désespoir de Wan Chu.
Mais je ne peux pas refuser ça à Cheng Wei, il s’est battu comme un lion aujourd’hui.
17h45,
la 107 est sur le point de rejoindre le flot de tous les marseillais qui rentrent chez eux.
Et ils sont nombreux.
Le classique bouchon de l’entrée de la ville est à la hauteur de sa réputation.
Quand on traverse le centre-ville, je leur raconte brièvement l’histoire récente du quartier où nous allons.
La « Plaine », qui est plutôt un plateau vu sa situation en haut d’une colline
et le Cours Julien, le « Courju » comme on dit.
Je leur parle du marché qui était plus grand avant,
de l’arrivée du parking souterrain où je vais aller me garer
et de la transformation du quartier en un haut temple de la branchitude dans les années 80,
avec entre autre la remontée des junkies qui avaient plutôt investi jusque là
les abords de l’immense parking du cours d’Estienne d’Orves devant lequel se trouvait une station essence,
le « parking Shell ».
Je leur explique aussi que progressivement le quartier était devenu le lieu de prédilection des bobos.
Et là, il a fallu expliquer ce qu’était un bobo ...
Cela dit, cela nous a occupé tout le temps du trajet depuis la sortie d’autoroute jusqu’à l’entrée du parking.
Pour en revenir aux bobos, pour Cheng Wei c’est une population qui lui paraissait bien exotique.
Wan Chu pense en avoir croisé à Taipei.
Forcément ...
18h50,
on sort du parking et là, ils se souviennent.
Vraiment.
J’avais bien senti que jusque là, quand je leur avais demandé s’ils se rappelaient de nos autres visites dans le quartier,
leurs approbations étaient plutôt de l’ordre de la politesse taïwanaise.
Pourtant, c’était là qu’ils avaient dîné lors de leur première soirée française.
Wan Chu était malade de la route.
Elle n’avait pas l’habitude des petites voitures et nous avions pris des routes trop sinueuses.
Je les avais aussi emmenés acheter du savon dans le coin quand nous avons créé « In Wei ».
En arrivant sur le jardin, ils se sont souvenus.
Ils sont contents d’être là.
Ils aiment bien ce quartier en fait.
Cet endroit est pour moi chargé de tant de souvenirs.
J’ai donné des cours au dessus de la salle de concert pendant dix bonnes années
après y avoir transpiré en tant qu’élève, et assistant pendant des décennies.
Un de mes premiers engagements en tant que danseur s’est fait avec une compagnie basée dans cette salle.
On répétait le matin,
on déjeunait dans un des restaurants,
on répétait l’après-midi,
on allait goûter dans ces mêmes restos,
on prenait les cours du soir
et parfois, on dînait aux mêmes endroits.
J’habitais à dix minutes à pieds,
dans un immense appartement avec la famille de celle qui est devenue l’administratrice de la compagnie,
cette chère Marion ... dont justement je viens de voir passer la mère
alors que nous nous installons au restaurant.
La mère de Marion ?
Elle habite peut-être dans le coin maintenant.
Nathalie nous accueille comme il se doit avec sa gaieté et son dynamisme légendaires.
Bruno est étonné,
il ne m'a pas reconnu quand j'ai appelé pour réserver
d'autant qu'il croyait que j'étais à Taïwan.
Une première occasion de se moquer de lui.
Le pauvre ...
Il est 19h quand nos apéritifs sont commandés :
le presque habituel verre de rosé de Wan Chu,
un vin cuit pour Cheng Wei
et un pastis de luxe pour moi, un Bardouin.
La patronne nous annonce que « la soupe est au mixage ! »
Parfait.
La taïwanaise aura sa soupe de poissons.
J’aurais bien aimé les emmener manger une bouillabaisse un jour ...
Il faudrait que je sois assez riche,
et que ça corresponde à un moment où ils sont là.
C'est pas gagné,
mais un jour, qui sait ...
Alors que l’on se remémore le premier repas,
la première tapenade,
les alouettes sans tête qui ne sont pas des oiseaux,
Marion entre dans le restaurant avec sa sœur, ses neveux et nièces,
et sa mère, que j’avais donc bien reconnue tout à l’heure.
Ils célèbrent un anniversaire.
Après les avoir salués, nous reprenons notre dîner.
Cheng Wei a sa viande,
(quel « viandard » celui-là !)
Wan Chu a sa soupe,
et elle l’aime beaucoup,
au point de la finir !
(ce qui, pour cet appétit d’oiseau, est un événement).
La bonne humeur est au rendez-vous, comme d’habitude ici,
Nathalie est ... égale à elle-même avec ses blagues toutes marseillaises
et son Bruno de mari, redoutable en cuisine, a même ébauché quelques pas de danse.
Ce qui a forcément bien fait rire tout le monde.
On en avait bien besoin je crois.
J'aurais dû inviter Anaïs ...
La prochaine fois.
23h,
je ramène mes amis chez leur hôte en bas de la colline et je rentre chez moi.
Heureusement que ça n’est qu’à quelques minutes car le vin et le Bardouin font leur effet sur ma vieille carcasse.
Ça n’est pas ce soir que je vais travailler ...
Rendez-vous demain matin,
même heure, même endroit.





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