17/02/18 - Taiwan printemps 2018 - Jour 1 (2) - premier soir
faux départ et ascenseur émotionnel,
retour chez soi ... enfin presque,
retrouver ses rituels,
et ses amis
Samedi 17 février
19h45.
Je suis dans le hall de la gare de Zuoying
où le TGV taïwanais m’a amené depuis l’aéroport international de Taoyuan.
Cheng Wei, qui a suivi les différentes étapes de mon voyage, devrait être là à m’attendre
mais ...
Personne.
Je ne peux pas croire qu'il me plante là comme ça,
ou pire, qu'il lui soit arrivé quelque chose de grave.
Je me dis qu’il doit être en train de finir un cours, une répétition
et qu’il va arriver à la bourre avec son sourire stupide.
Il va m'expliquer qu'il pensait qu’il arriverait juste à temps,
et j'aurais une bonne raison de l'engueuler.
Je patiente donc,
regardant les familles arriver ou partir, en ce milieu de « vacances » officielles de Nouvel An Chinois.
J’essaie de me concentrer sur les autres,
de déceler des sourires, des pensées,
pour que justement les miennes se fassent plus légères,
et que cette boule au ventre reste de l'ordre de l'anecdotique
mais rien n'y fait.
Une nouvelle angoisse s'installe insidieusement.
De celle qui vous font remonter illico à la surface, les dérapages négatifs des deux séjours précédents.
Attendre en se disant que ce retard à l'allumage est une fausse piste,
et que tout ira bien.
J'essaie d'élucider le mystère de l'impossibilité de l'accès au réseau wifi.
En fait, il semble que maintenant il faille que les smartphones soient équipés d’une puce locale
pour pouvoir accéder aux réseaux des gares.
Dommage.
Il n'y a rien donc d'autre à faire qu'attendre
dans la marée visuelle et sonore d'une gare
où règne sans partage (ou si peu) le mandarin,
me ramenant plus que jamais à mon condition d'humain d'ailleurs.
20h.
Toujours personne.
Ces quinze minutes m’ont presque paru plus longues que tout le reste du voyage.
Là, il se passe quelque chose.
Je descends à la station de métro.
Espérons que le wifi y soit en libre accès comme à Taipei.
Premier escalator,
transition par le plein air tiède de ce soir de presque printemps,
je remonte la petite rampe juste en face et rejoins par le second escalier mécanique la grande salle souterraine.
Les portillons du métro sont là,
le wifi aussi.
Je me jette sur les messageries.
Emails, Facebook, Messenger, Line ...
Yung Hua, la copine de Cheng Wei, me voit la première sur le réseau :
« bien arrivé ?
- oui, je suis à la gare
- ok »
Puis Cheng Wei apparaît enfin :
« tu es là ?
- bien sûr que je suis là,
- je suis descendu dans le métro pour avoir du wifi
tu es où ?
- je suis en route, je serai là dans 6 mn
- tsssss ... ok, je vais fumer dehors »
Donc, il n’est avec Yung Hua et comme je l'avais supposé, il était occupé.
Il suffisait qu’il me dise,
je serai allé directement à l’appartement, vu que je sais où c’est.
Retour au rez-de-chaussée.
Je m’assois sur un banc, pose mes sacs et bourre une pipe.
« Kenting ! Kenting ! »
Des taxis plus ou moins officiels, tentent d’attirer le touriste pour l’emmener dans le sud de l’île.
là où il y a des plages de « vrai » sable,
bien blanc.
J’y étais allé, le temps d’un de mes seuls week-ends de disponible, l’année où j’ai rencontré Cheng Wei.
20h15.
Toujours rien.
Je redescends à la station de métro.
Message du jeune homme pressé :
« je suis là
où es-tu ?
je n’arrive pas à te voir dans la foule
où es-tu ?
si tu as ces messages, va au bar à thé juste en face, on se retrouve là »
Le bar à thé ...
Ceux qui suivent le blog depuis cet été se souviennent peut-être du bar juste à coté de l’appartement.
J’y achetais mon smoothie à la mangue et mon thé froid mélange « jade ».
Ce bar-là, il est en face de la gare ... centrale.
J’ai peur (tout en me sentant rassuré) de commencer à comprendre.
Cheng Wei m’attend à quelques kilomètres au sud,
sur le parvis de l’autre gare, la gare centrale :
« tu es à la gare centrale de Kaohsiung ?
j’étais à Zuoying.
Donc on se retrouve à la gare centrale ?
- XD ... désolé, je croyais que tu étais à la gare centrale
- ne ris pas, crétin ! je prends le métro
- je peux venir te chercher mais il me faut 20 minutes
désolé XD
- tu ne bouges plus ... PLUS DU TOUT
- ok
- je prends le métro … tu me dois un dîner ! Au moins …. »
Je reprends l’escalator.
Normalement, pour la dernière fois de la journée.
Les portillons, la carte de transport,
je tourne à droite pour prendre la direction du centre ville.
Des files d’attente déjà bien chargées s’organisent autour des portes automatiques
devant lesquelles s’arrêtera le métro.
La petite musique qui annonce l’arrivée de la rame,
nous rentrons,
les portes se ferment.
Je reste debout, mon sac noir à mes pieds, les deux autres sur mes épaules.
Ecological district,
Kaohsiung Arena,
Aozhidi,
Houyi,
Kaohsiung Main Station.
Enfin.
Encore une file d’attente pour prendre le premier escalator.
Souvent, je reste à gauche et je monte sans attendre,
pas cette fois.
Avec les sacs c’est difficile,
et le stress de l’attente m’a aspiré une bonne dose d’énergie.
Je reste sagement à droite et me laisse transporter au niveau suivant.
Le portillon de sortie,
il me reste 40 dollars sur la carte,
(je revois le visage de monsieur « minus 1 » ... ça me fait sourire)
je la rechargerai demain.
Le Moe’s burger en face des machines pour les tickets,
un autre escalator,
l’avant-dernier.
Au moment où je m’apprête à faire le demi-tour
qui me permet d’accéder à la dernière vague de marches automatiques,
Cheng Wei est là :
« YOU ... BASTARD ! »
Je le tape sur l’épaule,
il éclate de rire.
« Je croyais que tu saurais que c’était à cette gare-là puisque l’appart’ est le même
- je ne peux pas lire dans tes pensées ! Idiot ! »
Je prends un air faussement contrarié.
De l’intérieur, c’est le soulagement qui gagne.
20h30.
Nous sommes sur le parvis de l’autre gare.
L’air est toujours aussi tiède.
On doit être aux alentours de 22-23 degrés.
La gare routière juste en face est barricadée :
« oui ... ils sont en train de la détruire.
ils vont tous réaménager.
Le TGV va arriver jusque là bientôt
- et ben … ça sera une bonne chose ! »
Rires.
On traverse le carrefour en diagonale.
Et voilà enfin le bar à thé.
Je reconnais une vendeuse (qui a encore changé de couleur de cheveux).
Je lui souris en trainant mon gros sac noir sur les carreaux des allées couvertes de Zhongshan 1st Road.
(je déteste vraiment ce bruit de roulettes)
Il y a une nouvelle boutique qui semble vendre des gateaux mais elle est déjà fermée.
Étonnant : il n’est même pas 21h.
Le magasin de housses pour téléphone,
la ruelle,
le 311.
Je hisse mon 90 litres en haut des quatre ou cinq marches qui séparent la rue du bureau du gardien.
Il me sourit quand il me voit, cherchant ses mots.
J’aimerais pouvoir lui dire en mandarin que moi aussi, ça me fait plaisir de le revoir.
Nous nous contentons d’un échange de sourires.
Il en dit déjà assez long.
L’ascenseur arrive.
10e niveau.
Le couloir,
la première porte qui s’ouvre avec la clé bleue.
Cheng Wei sort le trousseau et fait ce que j'ai fait tous les jours il y a quelques mois.
Drôle de sensation.
Le petit couloir,
la clé noire.
Me revoilà dans mon ancien chez moi temporaire.
Et j’aime bien ça.
Cependant, ça n'est pas tout à fait comme l'autre fois.
Yung Hua et Cheng Wei ont habité le studio depuis mon départ.
Quand je suis arrivé cet été, il était quasiment neuf.
Et au bout des sept semaines, j’y avais mes marques, mon organisation, mes odeurs.
Là, ça n’est plus tout à fait la même chose.
Le frigo a changé de place,
les tiroirs et les tables sont remplis.
Il y a des boules de naphtaline dans l’armoire,
de l’anti moustiques dans les prises,
Je remplacerai bien ce mélange de parfums par celui de mon Kentucky Bird.
Je souris quand Cheng Wei me montre où sont les affaires,
l'eau,
la nourriture,
je suis de retour dans mon chez moi temporaire ... mais ça n’est plus vraiment chez moi.
Ça tempère un peu le plaisir.
« tu es fatigué ?
- pourquoi ? »
Cheng Wei sourit.
Je lis dans son regard qu’il n’a pas du tout envie de me laisser finir ma soirée seul.
Ça serait tellement plus simple de me dire : « on va prendre un verre ? »
Réajuster les filtres de communication :
“Ok laisse moi prendre une douche ...”
Changement de tee-shirt.
Réorganisation du sac marron.
Appareil photo, portefeuille,
ça ira pour ce soir.
Cheng Wei me confie les clés,
les siennes …
C’est étrange de fermer cet appartement que nous avons en commun.
Au rez-de-chaussée, nous passons par la porte de derrière qui donne sur le garage pour les deux roues.
Il me tend un casque,
c’est parti pour la première traversée de la ville de l’année.
Zhongshan,
Hebei road,
Bade, Cisian,
on tourne à gauche pour éviter Formosa,
puis à droite, et encore à gauche,
Sinyi,
quelques carrefours et on prend Fujian Street vers le sud.
La prochaine fois, je prendre une veste pour le soir.
Quand le soleil est parti, il fait presque frais sur le scooter.
Le Goodness Bistro.
Les serveurs me reconnaissent dès que j’ai passé la porte d’entrée.
(bon ok, surtout ici, on n’oublie pas si facilement mon visage ...)
On s’installe sur une petite table pour deux entourée de trois hauts tabourets.
« Ha Bao is coming ?
- Of course ! »
Nous attendons donc l’administrateur.
Pour cela, rien de mieux qu’un cocktail.
Un nouveau serveur, plus jeune que le reste de l’équipe, vient prendre la commande,
il met un point d’honneur à me parler anglais avec un accent américain qui me fait sourire.
Cheng Wei prend … la même chose que quand il est venu la dernière fois
(il ne sait plus ce que c’est mais derrière le bar, ils s’en souviennent).
Quant à moi, j’ai recours à mon classique Américano pour célébrer mon retour dans ce lieu de perdition.
Le jeune homme repart dire à son collègue ce qu'il doit nous concocter.
Pendant ce temps, nous faisons le point sur nos vies.
La création de Cheng Wei dont la première approche, Yung Hua, la vie ici, en Europe.
Je lui parle du voyage, des premières répétitions, d'Anaïs ...
La commande arrive.
Première gorgée de cocktail.
Maintenant, il faut que je me détende
mais je me rends que j’ai oublié mon tabac :
« Shit ... it would have been the perfect time ...
where’s Ha Bao ?
- I don’t know ! »
Cheng Wei sort son téléphone :
« Wéééi ... »
(c'est le « allô » mandarin)
Conversation rapide :
« Il part de chez lui ».
On commande son cocktail.
Il sera prêt le temps qu'il arrive et Cheng Wei sait déjà ce que son ami va boire.
Je m’autorise un second Américano.
Ha Bao arrive pendant la préparation de la commande.
On est content de se revoir
et il est toujours aussi mauvais en anglais que je le suis en mandarin
(en fait non, je pense que je suis plus mauvais que lui).
Assez vite, l'administrateur prend la place du pote et on parle boulot.
D’abord la pièce, il me demande de la lui raconter en détail.
(ce qui veut dire que Cheng Wei ne lui a pas traduit en chinois le synopsis que je lui ai envoyé ...
on en reparlera …).
Il me demande aussi de lui envoyer par Messenger, la liste de nos précédentes collaborations.
C’est pour les dossiers de subventions :
« why don’t we do it now ? »
C’est vrai pourquoi attendre ?
Notre histoire, je la connais par cœur.
Pour l’avoir raconté un certain nombre de fois aux décideurs français,
à vous ici,
et aux autres amis.
Je lui dicte en anglais, et Cheng Wei traduit quand c'est nécessaire :
« Here we go ! So ... 2013 … »
Alors que je commence l'énumération de nos principaux faits d'armes,
je râle encore du fait que j’ai oublié mon tabac.
Ha Bao sort du Kentucky Bird de son sac en souriant.
Cheng Wei lui a dit d’en emmener quand il l’a appelé.
(la serviabilité de ces gens est quand même remarquable)
Retraverser notre histoire autour d'un verre.
Quelle belle manière de commencer ce nouvel opus !
Nous arrivons à la chose dont Cheng Wei voulait que l’on discute.
Je m’attends au pire.
En fait, rien de grave.
Il a des envies d’international.
Son projet est d’exporter le travail de sa compagnie indépendamment de nos collaborations.
Je suis content qu’il ait cette faim,
mais je tente quand même de poser des jalons quant à ce qu’il pourrait obtenir de la scène marseillaise.
« Ça ne va pas être aussi facile qu’à Kaohsiung tu sais ? …. »
Il me dit qu’il sait,
je ne sais pas s'il se rend vraiment compte ...
En tous cas, cela vaut le coup d’essayer, ça marchera peut-être plus facilement avec lui.
On en reparlera plus tard ...
Les répétitions.
Pour les chroniques, on travaillera les soirs et on attaque lundi.
Ça me laisse le temps de contacter Su Ling et de voir ce qui est possible au lycée.
Il me parle du nouvel an, me demande si je veux voir des choses en particulier.
Je lui dis que je n'en absolument aucune idée.
Surtout passé minuit,
après cette journée pleine de surprises qui font que je commence à disparaître dans mes paupières.
On lève le camp.
Il me ramène.
0h30.
Passage rapide au Seven Eleven pour prendre des biscuits.
Il y a du thé dans l’appart’, des choses à grignoter
mais rien pour le petit déjeuner.
Ils ne mangent pas le matin (mais comment font-ils ?)
J’achète aussi mes premiers « sandwichs au riz » et la bière qui va les accompagner.
0h45,
la porte d’entrée métallique de l’immeuble est fermée à cause du petit vent frais.
(j’ai honte d’écrire « frais » quand je pense à la vague de froid qu’a vécue l’Europe cet hiver)
Derrière le bureau, près des ascenseurs, le gardien de nuit est là,
en chemise à manches courtes, le nez sur ses écrans.
« Ni hao ! »
Rien à voir avec celui de la vendeuse de la gare de Taoyuan,
il est presque 1h du matin et pourtant, comme son collègue du soir, il a un large sourire.
Retour au 10e niveau.
Je mange les sandwiches au riz en buvant ma bière.
Voilà, maintenant, je suis détendu.
Le temps de dire à mes amis européens à quel point je vais bien,
je sombre.
1h20.
On est déjà le 18 février.
La course contre la montre commence.
retour chez soi ... enfin presque,
retrouver ses rituels,
et ses amis
19h45.
Je suis dans le hall de la gare de Zuoying
où le TGV taïwanais m’a amené depuis l’aéroport international de Taoyuan.
Cheng Wei, qui a suivi les différentes étapes de mon voyage, devrait être là à m’attendre
mais ...
Personne.
Je ne peux pas croire qu'il me plante là comme ça,
ou pire, qu'il lui soit arrivé quelque chose de grave.
Je me dis qu’il doit être en train de finir un cours, une répétition
et qu’il va arriver à la bourre avec son sourire stupide.
Il va m'expliquer qu'il pensait qu’il arriverait juste à temps,
et j'aurais une bonne raison de l'engueuler.
Je patiente donc,
regardant les familles arriver ou partir, en ce milieu de « vacances » officielles de Nouvel An Chinois.
J’essaie de me concentrer sur les autres,
de déceler des sourires, des pensées,
pour que justement les miennes se fassent plus légères,
et que cette boule au ventre reste de l'ordre de l'anecdotique
mais rien n'y fait.
Une nouvelle angoisse s'installe insidieusement.
De celle qui vous font remonter illico à la surface, les dérapages négatifs des deux séjours précédents.
Attendre en se disant que ce retard à l'allumage est une fausse piste,
et que tout ira bien.
J'essaie d'élucider le mystère de l'impossibilité de l'accès au réseau wifi.
En fait, il semble que maintenant il faille que les smartphones soient équipés d’une puce locale
pour pouvoir accéder aux réseaux des gares.
Dommage.
Il n'y a rien donc d'autre à faire qu'attendre
dans la marée visuelle et sonore d'une gare
où règne sans partage (ou si peu) le mandarin,
me ramenant plus que jamais à mon condition d'humain d'ailleurs.
20h.
Toujours personne.
Ces quinze minutes m’ont presque paru plus longues que tout le reste du voyage.
Là, il se passe quelque chose.
Je descends à la station de métro.
Espérons que le wifi y soit en libre accès comme à Taipei.
Premier escalator,
transition par le plein air tiède de ce soir de presque printemps,
je remonte la petite rampe juste en face et rejoins par le second escalier mécanique la grande salle souterraine.
Les portillons du métro sont là,
le wifi aussi.
Je me jette sur les messageries.
Emails, Facebook, Messenger, Line ...
Yung Hua, la copine de Cheng Wei, me voit la première sur le réseau :
« bien arrivé ?
- oui, je suis à la gare
- ok »
Puis Cheng Wei apparaît enfin :
« tu es là ?
- bien sûr que je suis là,
- je suis descendu dans le métro pour avoir du wifi
tu es où ?
- je suis en route, je serai là dans 6 mn
- tsssss ... ok, je vais fumer dehors »
Donc, il n’est avec Yung Hua et comme je l'avais supposé, il était occupé.
Il suffisait qu’il me dise,
je serai allé directement à l’appartement, vu que je sais où c’est.
Retour au rez-de-chaussée.
Je m’assois sur un banc, pose mes sacs et bourre une pipe.
« Kenting ! Kenting ! »
Des taxis plus ou moins officiels, tentent d’attirer le touriste pour l’emmener dans le sud de l’île.
là où il y a des plages de « vrai » sable,
bien blanc.
J’y étais allé, le temps d’un de mes seuls week-ends de disponible, l’année où j’ai rencontré Cheng Wei.
20h15.
Toujours rien.
Je redescends à la station de métro.
Message du jeune homme pressé :
« je suis là
où es-tu ?
je n’arrive pas à te voir dans la foule
où es-tu ?
si tu as ces messages, va au bar à thé juste en face, on se retrouve là »
Le bar à thé ...
Ceux qui suivent le blog depuis cet été se souviennent peut-être du bar juste à coté de l’appartement.
J’y achetais mon smoothie à la mangue et mon thé froid mélange « jade ».
Ce bar-là, il est en face de la gare ... centrale.
J’ai peur (tout en me sentant rassuré) de commencer à comprendre.
Cheng Wei m’attend à quelques kilomètres au sud,
sur le parvis de l’autre gare, la gare centrale :
« tu es à la gare centrale de Kaohsiung ?
j’étais à Zuoying.
Donc on se retrouve à la gare centrale ?
- XD ... désolé, je croyais que tu étais à la gare centrale
- ne ris pas, crétin ! je prends le métro
- je peux venir te chercher mais il me faut 20 minutes
désolé XD
- tu ne bouges plus ... PLUS DU TOUT
- ok
- je prends le métro … tu me dois un dîner ! Au moins …. »
Je reprends l’escalator.
Normalement, pour la dernière fois de la journée.
Les portillons, la carte de transport,
je tourne à droite pour prendre la direction du centre ville.
Des files d’attente déjà bien chargées s’organisent autour des portes automatiques
devant lesquelles s’arrêtera le métro.
La petite musique qui annonce l’arrivée de la rame,
nous rentrons,
les portes se ferment.
Je reste debout, mon sac noir à mes pieds, les deux autres sur mes épaules.
Ecological district,
Kaohsiung Arena,
Aozhidi,
Houyi,
Kaohsiung Main Station.
Enfin.
Encore une file d’attente pour prendre le premier escalator.
Souvent, je reste à gauche et je monte sans attendre,
pas cette fois.
Avec les sacs c’est difficile,
et le stress de l’attente m’a aspiré une bonne dose d’énergie.
Je reste sagement à droite et me laisse transporter au niveau suivant.
Le portillon de sortie,
il me reste 40 dollars sur la carte,
(je revois le visage de monsieur « minus 1 » ... ça me fait sourire)
je la rechargerai demain.
Le Moe’s burger en face des machines pour les tickets,
un autre escalator,
l’avant-dernier.
Au moment où je m’apprête à faire le demi-tour
qui me permet d’accéder à la dernière vague de marches automatiques,
Cheng Wei est là :
« YOU ... BASTARD ! »
Je le tape sur l’épaule,
il éclate de rire.
« Je croyais que tu saurais que c’était à cette gare-là puisque l’appart’ est le même
- je ne peux pas lire dans tes pensées ! Idiot ! »
Je prends un air faussement contrarié.
De l’intérieur, c’est le soulagement qui gagne.
20h30.
Nous sommes sur le parvis de l’autre gare.
L’air est toujours aussi tiède.
On doit être aux alentours de 22-23 degrés.
La gare routière juste en face est barricadée :
« oui ... ils sont en train de la détruire.
ils vont tous réaménager.
Le TGV va arriver jusque là bientôt
- et ben … ça sera une bonne chose ! »
Rires.
On traverse le carrefour en diagonale.
Et voilà enfin le bar à thé.
Je reconnais une vendeuse (qui a encore changé de couleur de cheveux).
Je lui souris en trainant mon gros sac noir sur les carreaux des allées couvertes de Zhongshan 1st Road.
(je déteste vraiment ce bruit de roulettes)
Il y a une nouvelle boutique qui semble vendre des gateaux mais elle est déjà fermée.
Étonnant : il n’est même pas 21h.
Le magasin de housses pour téléphone,
la ruelle,
le 311.
Je hisse mon 90 litres en haut des quatre ou cinq marches qui séparent la rue du bureau du gardien.
Il me sourit quand il me voit, cherchant ses mots.
J’aimerais pouvoir lui dire en mandarin que moi aussi, ça me fait plaisir de le revoir.
Nous nous contentons d’un échange de sourires.
Il en dit déjà assez long.
L’ascenseur arrive.
10e niveau.
Le couloir,
la première porte qui s’ouvre avec la clé bleue.
Cheng Wei sort le trousseau et fait ce que j'ai fait tous les jours il y a quelques mois.
Drôle de sensation.
Le petit couloir,
la clé noire.
Me revoilà dans mon ancien chez moi temporaire.
Et j’aime bien ça.
Cependant, ça n'est pas tout à fait comme l'autre fois.
Yung Hua et Cheng Wei ont habité le studio depuis mon départ.
Quand je suis arrivé cet été, il était quasiment neuf.
Et au bout des sept semaines, j’y avais mes marques, mon organisation, mes odeurs.
Là, ça n’est plus tout à fait la même chose.
Le frigo a changé de place,
les tiroirs et les tables sont remplis.
Il y a des boules de naphtaline dans l’armoire,
de l’anti moustiques dans les prises,
Je remplacerai bien ce mélange de parfums par celui de mon Kentucky Bird.
Je souris quand Cheng Wei me montre où sont les affaires,
l'eau,
la nourriture,
je suis de retour dans mon chez moi temporaire ... mais ça n’est plus vraiment chez moi.
Ça tempère un peu le plaisir.
« tu es fatigué ?
- pourquoi ? »
Cheng Wei sourit.
Je lis dans son regard qu’il n’a pas du tout envie de me laisser finir ma soirée seul.
Ça serait tellement plus simple de me dire : « on va prendre un verre ? »
Réajuster les filtres de communication :
“Ok laisse moi prendre une douche ...”
Changement de tee-shirt.
Réorganisation du sac marron.
Appareil photo, portefeuille,
ça ira pour ce soir.
Cheng Wei me confie les clés,
les siennes …
C’est étrange de fermer cet appartement que nous avons en commun.
Au rez-de-chaussée, nous passons par la porte de derrière qui donne sur le garage pour les deux roues.
Il me tend un casque,
c’est parti pour la première traversée de la ville de l’année.
Zhongshan,
Hebei road,
Bade, Cisian,
on tourne à gauche pour éviter Formosa,
puis à droite, et encore à gauche,
Sinyi,
quelques carrefours et on prend Fujian Street vers le sud.
La prochaine fois, je prendre une veste pour le soir.
Quand le soleil est parti, il fait presque frais sur le scooter.
Le Goodness Bistro.
Les serveurs me reconnaissent dès que j’ai passé la porte d’entrée.
(bon ok, surtout ici, on n’oublie pas si facilement mon visage ...)
On s’installe sur une petite table pour deux entourée de trois hauts tabourets.
« Ha Bao is coming ?
- Of course ! »
Nous attendons donc l’administrateur.
Pour cela, rien de mieux qu’un cocktail.
Un nouveau serveur, plus jeune que le reste de l’équipe, vient prendre la commande,
il met un point d’honneur à me parler anglais avec un accent américain qui me fait sourire.
Cheng Wei prend … la même chose que quand il est venu la dernière fois
(il ne sait plus ce que c’est mais derrière le bar, ils s’en souviennent).
Quant à moi, j’ai recours à mon classique Américano pour célébrer mon retour dans ce lieu de perdition.
Le jeune homme repart dire à son collègue ce qu'il doit nous concocter.
Pendant ce temps, nous faisons le point sur nos vies.
La création de Cheng Wei dont la première approche, Yung Hua, la vie ici, en Europe.
Je lui parle du voyage, des premières répétitions, d'Anaïs ...
La commande arrive.
Première gorgée de cocktail.
Maintenant, il faut que je me détende
mais je me rends que j’ai oublié mon tabac :
« Shit ... it would have been the perfect time ...
where’s Ha Bao ?
- I don’t know ! »
Cheng Wei sort son téléphone :
« Wéééi ... »
(c'est le « allô » mandarin)
Conversation rapide :
« Il part de chez lui ».
On commande son cocktail.
Il sera prêt le temps qu'il arrive et Cheng Wei sait déjà ce que son ami va boire.
Je m’autorise un second Américano.
Ha Bao arrive pendant la préparation de la commande.
On est content de se revoir
et il est toujours aussi mauvais en anglais que je le suis en mandarin
(en fait non, je pense que je suis plus mauvais que lui).
Assez vite, l'administrateur prend la place du pote et on parle boulot.
D’abord la pièce, il me demande de la lui raconter en détail.
(ce qui veut dire que Cheng Wei ne lui a pas traduit en chinois le synopsis que je lui ai envoyé ...
on en reparlera …).
Il me demande aussi de lui envoyer par Messenger, la liste de nos précédentes collaborations.
C’est pour les dossiers de subventions :
« why don’t we do it now ? »
C’est vrai pourquoi attendre ?
Notre histoire, je la connais par cœur.
Pour l’avoir raconté un certain nombre de fois aux décideurs français,
à vous ici,
et aux autres amis.
Je lui dicte en anglais, et Cheng Wei traduit quand c'est nécessaire :
« Here we go ! So ... 2013 … »
Alors que je commence l'énumération de nos principaux faits d'armes,
je râle encore du fait que j’ai oublié mon tabac.
Ha Bao sort du Kentucky Bird de son sac en souriant.
Cheng Wei lui a dit d’en emmener quand il l’a appelé.
(la serviabilité de ces gens est quand même remarquable)
Retraverser notre histoire autour d'un verre.
Quelle belle manière de commencer ce nouvel opus !
Nous arrivons à la chose dont Cheng Wei voulait que l’on discute.
Je m’attends au pire.
En fait, rien de grave.
Il a des envies d’international.
Son projet est d’exporter le travail de sa compagnie indépendamment de nos collaborations.
Je suis content qu’il ait cette faim,
mais je tente quand même de poser des jalons quant à ce qu’il pourrait obtenir de la scène marseillaise.
« Ça ne va pas être aussi facile qu’à Kaohsiung tu sais ? …. »
Il me dit qu’il sait,
je ne sais pas s'il se rend vraiment compte ...
En tous cas, cela vaut le coup d’essayer, ça marchera peut-être plus facilement avec lui.
On en reparlera plus tard ...
Les répétitions.
Pour les chroniques, on travaillera les soirs et on attaque lundi.
Ça me laisse le temps de contacter Su Ling et de voir ce qui est possible au lycée.
Il me parle du nouvel an, me demande si je veux voir des choses en particulier.
Je lui dis que je n'en absolument aucune idée.
Surtout passé minuit,
après cette journée pleine de surprises qui font que je commence à disparaître dans mes paupières.
On lève le camp.
Il me ramène.
0h30.
Passage rapide au Seven Eleven pour prendre des biscuits.
Il y a du thé dans l’appart’, des choses à grignoter
mais rien pour le petit déjeuner.
Ils ne mangent pas le matin (mais comment font-ils ?)
J’achète aussi mes premiers « sandwichs au riz » et la bière qui va les accompagner.
0h45,
la porte d’entrée métallique de l’immeuble est fermée à cause du petit vent frais.
(j’ai honte d’écrire « frais » quand je pense à la vague de froid qu’a vécue l’Europe cet hiver)
Derrière le bureau, près des ascenseurs, le gardien de nuit est là,
en chemise à manches courtes, le nez sur ses écrans.
« Ni hao ! »
Rien à voir avec celui de la vendeuse de la gare de Taoyuan,
il est presque 1h du matin et pourtant, comme son collègue du soir, il a un large sourire.
Retour au 10e niveau.
Je mange les sandwiches au riz en buvant ma bière.
Voilà, maintenant, je suis détendu.
Le temps de dire à mes amis européens à quel point je vais bien,
je sombre.
1h20.
On est déjà le 18 février.
La course contre la montre commence.



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