20/02/18 - Taiwan printemps 2018 - Jour 4 (1) - Matin blême
idées grises,
remise en questions,
se parler d'avenir,
trouver le moyen de s'en sortir par le haut.
Couché à 2h après une soirée agréable, j’ai les yeux grands ouverts dès 6h du matin.
Il y a de la brume sur Gushan.
Paradoxalement,
tout endormi que je suis,
mes idées sont particulièrement claires.
Et leurs tonalités n’augurent rien de bon pour la suite de la journée
(voire même pour un peu plus sur le chemin)
Je repense à la soirée d’hier.
Le film était à la hauteur de mes prévisions.
Un anglais compréhensible, de belles images, de quoi rire et des bons sentiments.
La nuit s’est poursuivie au Goodness bistro.
Comme nous étions trois, il a fallu que je prenne un taxi que nous n’avons pas eu de mal à trouver.
Ce qui a été moins simple, c’est d’aller au bar :
le chauffeur ne connaissait pas notre lieu de perdition et Cheng Wei avait du mal à trouver l'adresse.
Pour être sûr qu’il ne me perde pas quelque part dans Kaohsiung, le chauffeur a suivi ... le scooter.
Et puis à un moment, je me suis souvenu que j’avais vu le Goodness sur la carte de la ville dans mon smartphone.
Nous avons (le chauffeur et moi) retrouvé un peu d’indépendance.
Au bar, j’ai un pris un autre cocktail que d’habitude,
une création locale, le mini XYZ,
qui allie à trois types de rhum, des tas d’autres choses qui m’ont permis de ne pas commander un second verre
pour une fois.
Cheng Wei m’a parlé d’un autre projet.
Quelque chose d’un peu semblable à celui dans lequel j’ai été enrôlé il y a vingt ans maintenant.
Une chorégraphie pour une parade.
La mienne était pour 800 enfants, 39 classes du CE2 ... à la 4ème.
Ça avait l’air un peu plus simple de son côté.
Je lui ai donné les conseils que je pouvais.
Il m’a reparlé de ses autres envies,
et puis il en est venu à me demander :
« am I a good choreographer ? »
Qu’est-ce que l’on peut répondre à ça ?
Qui suis-je pour juger le gamin ?
Je me trouve à nouveau dans cette position de mentor, qui m’est arrivé ici déjà plusieurs fois.
Et je sais à quel point, beaucoup plus qu’en France, à Taïwan les mots ont un poids.
Alors j’ai pris mon élan, et de mon esprit déjà un peu imprégné du mélange d’alcools mini XYZ,
je lui ai dit que c’était une question qu’il se poserait probablement toute sa vie.
Et ce matin,
dans mon chez moi temporaire retrouvé,
c’est à mon tour de me poser des questions.
Sans aucune réelle raison
(à moins peut-être que les questions du jeune homme aient déclenché quelque chose au pays de mes neurones).
Mon cerveau a décidé de faire un bilan.
Cheng Wei se projette en 2019, 2020, voire même plus loin.
Je n’ai jamais été capable de ça.
Et ce matin, plus que toutes les autres fois où j’ai eu à envisager mon avenir,
je ne vois aucune réponse.
Avec le départ des françaises de mon petit univers, je sens que personne ne restera dans mon sillage.
Anaïs partira, comme les autres, probablement plus vite encore,
et elle aura sans doute raison.
Pourquoi,
pour quoi et pour qui continuer ?
« am I a good choreographer ? »
La question de mon ami de collègue peut bien-sûr se poser à ma personne vieillissante.
Va savoir.
J’ai la sensation de créer des choses assez intéressantes pour que les gens aient envie de revenir,
des choses assez singulières pour que l’on ne les voit pas si souvent dans le corps des autres,
ce travail directionnel, rythmique, cette simplicité apparente que je revendique ne semblent pas communes.
Mais quand je vois sur quoi parfois on s’extasie sur les scènes autour de moi, sur les écrans,
je me sens tellement hors sujet.
Et je suis fatigué d’y croire pour ceux à qui je présente mes projets.
Un peu trop seul pour ça, probablement.
Ne faire qu’enseigner ?
Jusque là, ça m’a toujours été un peu difficile.
J’ai, me semble t-il, la création chevillée au corps.
Repartir en formation comme le font certaines amies ?
intégrer une équipe de type fonction publique territoriale ?
Je ne suis pas sûr que ça me corresponde.
Si j’ai laissé des traces, que je crois jolies, dans les chemins de certains danseurs,
c’est en passant par ce système hybride pédagogico-chorégraphique d’une danse,
elle-aussi, métissée,
que l’on m’a dit être contemporaine, dans laquelle il y a des petits bouts de jazz bien ancrés.
Passer à autre chose ?
La musique ?
Je ne me considère pas comme un musicien.
Quand j’écoute des vraies compositions,
quand j’entends parler des musiciens,
je me sens plus proche d’un artisan débutant que d’un artiste.
L’image ?
Même si j’ai la chance de faire des choses parfois réussies,
je n’ai pas, là non plus, de vrai savoir faire.
Et puis ai-je vraiment des choses à dire au travers de ce média ?
Le texte ?
Oui, ça m’amuse (sinon je n’y passerais pas autant de temps).
Mais comme pour les deux autres arts,
même si certains d’entre vous me disent que j’ai un certain don pour raconter les choses,
je n’y crois pas assez pour me lancer dans l’aventure.
Sortir les rames à nouveau et pousser les portes d’un milieu qui m’est encore moins connu
que celui dans lequel je baigne depuis trente ans n’est pas des plus encourageants.
Et puis, ces trois activités ont un autre point commun,
Une certaine précarité de vie, que je me dois, à mon corps vieillissant,
d’éviter autant que possible (même si je crois savoir me contenter de peu).
Quant à la question que beaucoup me posent
Vivre sur cette île ?
Bien moins simple qu’il n’y parait.
Le sens fondamental de l’accueil des taïwanais a comme revers que lorsque l’on y revient souvent,
on perd le statut d’invité.
Et aussi différent que je sois en apparence, je deviens petit à petit, un « habitué ».
Chacun est dans sa galère, plus ou moins heureuse.
On m’a donné la mienne.
Il faudrait que je sache la gérer mais hélas, je n’ai toujours pas toutes les clés de ce monde.
Si mes amis ne les cherchent pas pour moi
(et ils ont déjà du mal à joindre leurs deux bouts),
les propositions de cours ou de stages ne se bousculent pas au portillon.
L’enthousiasme de Su Ling s’émousse.
Si ça se trouve, et pour la première fois depuis que je viens à Taïwan,
je ne donnerai pas de cours au lycée pendant ce séjour.
C’est peut-être un signe.
Celui que la veine s’épuise,
comme moi, sur ce lit du 9e étage du 311, Zhongshan 1st road, ce matin.
Pourtant, c’est vrai que j’aime bien ma vie ici quand j’y ai du travail.
J’y trouve des vitesses de croisière qui me conviennent parfaitement,
je vois ce que je peux apporter aux gens,
j’aime ce climat « cocotte minute » dont certains autochtones se plaignent,
il me manque juste l’indépendance que le mandarin m’interdit.
Alors, j’ai bien encore un ou deux espoirs.
Su Ling me rappèlera peut-être si un enseignant est défaillant,
Il y a la famille Dancecology, pour laquelle j’ai travaillé, qui me proposera peut-être de quoi danser dans une création,
la compagnie Solar, rencontrée l’été dernier, où le courant semble être bien passé.
Mais je suis fatigué d’espérer.
La toute petite voix me disant de faire confiance à ma bonne étoile,
celle qui a toujours mis jusque là de bien belles personnes sur mon chemin,
s’épuise elle-aussi à tenter de m’encourager.
6h59,
une heure a passé depuis que j’ai ouvert les yeux.
Je demande au galet moderne d’allumer la radio.
« France Inter, il est minuit »,
le soleil bataille pour percer la brume.
Ça doit être joli sur le port, sur un ferry vers Cijin.
Se lever et boire un thé.
La dernière fleur.
Se désembrumer le cerveau comme le soleil tente de le faire sur Gushan.
Se souvenir que j’ai un truc sur le feu,
et que dans trois mois, il faudra que j’éteigne la gazinière quoiqu’il arrive.
Il sera temps de raviver la flamme ...
ou pas.
Pas drôle cet article je sais,
c’est qu’ici non plus,
ça n’est pas toujours le paradis.
Le reste de matinée a été somnolent.
J’ai continué à écrire, sur la tablette, le carnet,
mais justement après 7h, je n’ai plus de traces de ce qui m’est arrivé,
j’ai dû me rendormir.
À midi, j’ai rallumé la radio en pensant qu’il était 6h en Europe,
et je me suis rendu compte que je me gourais,
en hiver, il y a sept heures de décalage, pas six.
Vers 14h, je me suis remis au bureau pour finir l’article que j’avais commencé hier après-midi,
j’ai revu ces vidéos de travail avec Anaïs
et je me suis dit qu’il fallait absolument que je n’oublie pas à quel point je trouvais ça bien.
Les chroniques sont là, encore brutes, entre mes mains.
L’équipe a l’air prête à continuer à me suivre.
Mettre un mouchoir par dessus son état d’âme
et se replonger dans les travaux.
Première répétition, ce soir.
J’envoie un message à Cheng Wei :
« 18h ?
- plutôt 17h30 »
C’est encore mieux.
Le jeune est « ready »
Il a l’envie.
Prendre cette main qui me tire vers le haut,
sortir de ma chronique mélancolie
et tenter d’être heureux.
remise en questions,
se parler d'avenir,
trouver le moyen de s'en sortir par le haut.
Il y a de la brume sur Gushan.
Paradoxalement,
tout endormi que je suis,
mes idées sont particulièrement claires.
Et leurs tonalités n’augurent rien de bon pour la suite de la journée
(voire même pour un peu plus sur le chemin)
Je repense à la soirée d’hier.
Le film était à la hauteur de mes prévisions.
Un anglais compréhensible, de belles images, de quoi rire et des bons sentiments.
La nuit s’est poursuivie au Goodness bistro.
Comme nous étions trois, il a fallu que je prenne un taxi que nous n’avons pas eu de mal à trouver.
Ce qui a été moins simple, c’est d’aller au bar :
le chauffeur ne connaissait pas notre lieu de perdition et Cheng Wei avait du mal à trouver l'adresse.
Pour être sûr qu’il ne me perde pas quelque part dans Kaohsiung, le chauffeur a suivi ... le scooter.
Et puis à un moment, je me suis souvenu que j’avais vu le Goodness sur la carte de la ville dans mon smartphone.
Nous avons (le chauffeur et moi) retrouvé un peu d’indépendance.
Au bar, j’ai un pris un autre cocktail que d’habitude,
une création locale, le mini XYZ,
qui allie à trois types de rhum, des tas d’autres choses qui m’ont permis de ne pas commander un second verre
pour une fois.
Cheng Wei m’a parlé d’un autre projet.
Quelque chose d’un peu semblable à celui dans lequel j’ai été enrôlé il y a vingt ans maintenant.
Une chorégraphie pour une parade.
La mienne était pour 800 enfants, 39 classes du CE2 ... à la 4ème.
Ça avait l’air un peu plus simple de son côté.
Je lui ai donné les conseils que je pouvais.
Il m’a reparlé de ses autres envies,
et puis il en est venu à me demander :
« am I a good choreographer ? »
Qu’est-ce que l’on peut répondre à ça ?
Qui suis-je pour juger le gamin ?
Je me trouve à nouveau dans cette position de mentor, qui m’est arrivé ici déjà plusieurs fois.
Et je sais à quel point, beaucoup plus qu’en France, à Taïwan les mots ont un poids.
Alors j’ai pris mon élan, et de mon esprit déjà un peu imprégné du mélange d’alcools mini XYZ,
je lui ai dit que c’était une question qu’il se poserait probablement toute sa vie.
dans mon chez moi temporaire retrouvé,
c’est à mon tour de me poser des questions.
Sans aucune réelle raison
(à moins peut-être que les questions du jeune homme aient déclenché quelque chose au pays de mes neurones).
Mon cerveau a décidé de faire un bilan.
Cheng Wei se projette en 2019, 2020, voire même plus loin.
Je n’ai jamais été capable de ça.
Et ce matin, plus que toutes les autres fois où j’ai eu à envisager mon avenir,
je ne vois aucune réponse.
Avec le départ des françaises de mon petit univers, je sens que personne ne restera dans mon sillage.
Anaïs partira, comme les autres, probablement plus vite encore,
et elle aura sans doute raison.
Pourquoi,
pour quoi et pour qui continuer ?
« am I a good choreographer ? »
La question de mon ami de collègue peut bien-sûr se poser à ma personne vieillissante.
Va savoir.
J’ai la sensation de créer des choses assez intéressantes pour que les gens aient envie de revenir,
des choses assez singulières pour que l’on ne les voit pas si souvent dans le corps des autres,
ce travail directionnel, rythmique, cette simplicité apparente que je revendique ne semblent pas communes.
Mais quand je vois sur quoi parfois on s’extasie sur les scènes autour de moi, sur les écrans,
je me sens tellement hors sujet.
Et je suis fatigué d’y croire pour ceux à qui je présente mes projets.
Un peu trop seul pour ça, probablement.
Ne faire qu’enseigner ?
Jusque là, ça m’a toujours été un peu difficile.
J’ai, me semble t-il, la création chevillée au corps.
Repartir en formation comme le font certaines amies ?
intégrer une équipe de type fonction publique territoriale ?
Je ne suis pas sûr que ça me corresponde.
Si j’ai laissé des traces, que je crois jolies, dans les chemins de certains danseurs,
c’est en passant par ce système hybride pédagogico-chorégraphique d’une danse,
elle-aussi, métissée,
que l’on m’a dit être contemporaine, dans laquelle il y a des petits bouts de jazz bien ancrés.
Passer à autre chose ?
La musique ?
Je ne me considère pas comme un musicien.
Quand j’écoute des vraies compositions,
quand j’entends parler des musiciens,
je me sens plus proche d’un artisan débutant que d’un artiste.
L’image ?
Même si j’ai la chance de faire des choses parfois réussies,
je n’ai pas, là non plus, de vrai savoir faire.
Et puis ai-je vraiment des choses à dire au travers de ce média ?
Le texte ?
Oui, ça m’amuse (sinon je n’y passerais pas autant de temps).
Mais comme pour les deux autres arts,
même si certains d’entre vous me disent que j’ai un certain don pour raconter les choses,
je n’y crois pas assez pour me lancer dans l’aventure.
Sortir les rames à nouveau et pousser les portes d’un milieu qui m’est encore moins connu
que celui dans lequel je baigne depuis trente ans n’est pas des plus encourageants.
Et puis, ces trois activités ont un autre point commun,
Une certaine précarité de vie, que je me dois, à mon corps vieillissant,
d’éviter autant que possible (même si je crois savoir me contenter de peu).
Quant à la question que beaucoup me posent
Vivre sur cette île ?
Bien moins simple qu’il n’y parait.
Le sens fondamental de l’accueil des taïwanais a comme revers que lorsque l’on y revient souvent,
on perd le statut d’invité.
Et aussi différent que je sois en apparence, je deviens petit à petit, un « habitué ».
Chacun est dans sa galère, plus ou moins heureuse.
On m’a donné la mienne.
Il faudrait que je sache la gérer mais hélas, je n’ai toujours pas toutes les clés de ce monde.
Si mes amis ne les cherchent pas pour moi
(et ils ont déjà du mal à joindre leurs deux bouts),
les propositions de cours ou de stages ne se bousculent pas au portillon.
L’enthousiasme de Su Ling s’émousse.
Si ça se trouve, et pour la première fois depuis que je viens à Taïwan,
je ne donnerai pas de cours au lycée pendant ce séjour.
C’est peut-être un signe.
Celui que la veine s’épuise,
comme moi, sur ce lit du 9e étage du 311, Zhongshan 1st road, ce matin.
Pourtant, c’est vrai que j’aime bien ma vie ici quand j’y ai du travail.
J’y trouve des vitesses de croisière qui me conviennent parfaitement,
je vois ce que je peux apporter aux gens,
j’aime ce climat « cocotte minute » dont certains autochtones se plaignent,
il me manque juste l’indépendance que le mandarin m’interdit.
Alors, j’ai bien encore un ou deux espoirs.
Su Ling me rappèlera peut-être si un enseignant est défaillant,
Il y a la famille Dancecology, pour laquelle j’ai travaillé, qui me proposera peut-être de quoi danser dans une création,
la compagnie Solar, rencontrée l’été dernier, où le courant semble être bien passé.
Mais je suis fatigué d’espérer.
La toute petite voix me disant de faire confiance à ma bonne étoile,
celle qui a toujours mis jusque là de bien belles personnes sur mon chemin,
s’épuise elle-aussi à tenter de m’encourager.
6h59,
une heure a passé depuis que j’ai ouvert les yeux.
Je demande au galet moderne d’allumer la radio.
« France Inter, il est minuit »,
le soleil bataille pour percer la brume.
Ça doit être joli sur le port, sur un ferry vers Cijin.
Se lever et boire un thé.
La dernière fleur.
Se désembrumer le cerveau comme le soleil tente de le faire sur Gushan.
Se souvenir que j’ai un truc sur le feu,
et que dans trois mois, il faudra que j’éteigne la gazinière quoiqu’il arrive.
Il sera temps de raviver la flamme ...
ou pas.
Pas drôle cet article je sais,
c’est qu’ici non plus,
ça n’est pas toujours le paradis.
Le reste de matinée a été somnolent.
J’ai continué à écrire, sur la tablette, le carnet,
mais justement après 7h, je n’ai plus de traces de ce qui m’est arrivé,
j’ai dû me rendormir.
À midi, j’ai rallumé la radio en pensant qu’il était 6h en Europe,
et je me suis rendu compte que je me gourais,
en hiver, il y a sept heures de décalage, pas six.
Vers 14h, je me suis remis au bureau pour finir l’article que j’avais commencé hier après-midi,
j’ai revu ces vidéos de travail avec Anaïs
et je me suis dit qu’il fallait absolument que je n’oublie pas à quel point je trouvais ça bien.
Les chroniques sont là, encore brutes, entre mes mains.
L’équipe a l’air prête à continuer à me suivre.
Mettre un mouchoir par dessus son état d’âme
et se replonger dans les travaux.
Première répétition, ce soir.
J’envoie un message à Cheng Wei :
« 18h ?
- plutôt 17h30 »
C’est encore mieux.
Le jeune est « ready »
Il a l’envie.
Prendre cette main qui me tire vers le haut,
sortir de ma chronique mélancolie
et tenter d’être heureux.


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