20/02/18 - Taiwan printemps 2018 - Jour 4 (2) - La première répétition

Entrer en studio dans ce côté du monde ...
Enfin !
Reprendre un autre rythme
transmettre à nouveau, autrement












Mardi 20 février
15h08

« 'morning
Still OK for 6pm at Fongshan ?
- Let's say 5:30
- OK !
And I bring my helmet »

Avec la déconvenue d’hier, j’ai préféré vérifier que le studio était enfin disponible.
Le « 5:30 » est une bonne nouvelle.
Non seulement on répète, mais Cheng Wei est plein d’énergie.

Il faut que je m’active.
Je veux absolument mettre en ligne l’article dont j’avais commencé la publication, hier.

Relecture du texte,
montage d’une vidéo d’Anaïs l’insatisfaite,
je publie l’article et me lance dans la préparation du sac.
Le vert cette fois.

Appareil photo caméra,
short et tee-shirt,
casque pour le scooter,
et tout le contenu du sac marron.

16h55.
La douche est prise,
je suis prêt à partir ...
Les clés ...
Où sont les clés ?
J’examine dans tous les recoins de l'appartement et au delà,
dans mon sac marron,
je fouille les poches des fringues de la veille,
regarde sous le lit,
les tables, le frigo,
rien,
nulle part.

Je suis pourtant arrivé jusque là hier puisque j’ai ouvert la ...
La porte !
Je regarde sur la serrure à l’extérieur,
les clés sont restées sur la porte toute la nuit, et toute la journée !

17h10,
je pars enfin.
Les portes, l’ascenseur, le coucou rapide au gardien,
je remonte le plus rapidement possible Zhongshan road jusqu’à la gare.

17h17,
je passe les portillons de la station de métro,
je ne serai jamais à l’heure à Fongshan.
J’envoie un message à Cheng Wei :
« Late … 5:45 »
Il me répond avec un pouce.
Parfait.
S’il n’a pas le temps d’écrire de texte c’est qu’il est encore en train de répéter.

Grace Jones crie sa vie en rose quand je change de rame à Formosa,
ça ne me fait pas du tout le même effet qu’hier soir.
Il faudra d’ailleurs que je me réhabitue à ne pas garder le casque en permanence.
Ne pas s’isoler de trop,
rester en contact avec l’autre,
regarder, écouter, sentir, réfléchir,
sans filtre.
Mais pas pour l’instant,
je suis encore entre deux mondes
et mon moral est un peu fragile des pérégrinations mentales du matin.

Je connais les stations de cette ligne par coeur jusqu’à Fongshan West.
Fongshan est la station suivante.
J’y étais passé sans m’arrêter pour aller à Dadong, où nous avons dansé la Septième Nuit version taïwanaise.

17h38,
Je suis dehors.
La rue principale est plus étroite qu’à la station précédente que je connais si bien.
En attendant mon collègue, je réorganise mon sac :
mon dos va être plus léger, 
le casque audio va remplacer celui pour le scooter qui va venir s’incruster dans mes cheveux,
(à moins que ça ne soit l’inverse).

J’ai encore un peu de temps.
La musique entre les oreilles, j’observe l’activité autour de la station.
Le parking à deux roues à l’arrière de la sortie de métro.


Les gens qui attendent un bus, une voiture, un scooter,
qui prennent un taxi,
je pense à ceux qui font quotidiennement ce que je viens de faire :
sortir du métro, préparer un casque,
reconnaître la personne qui, sur son scooter ou sa moto,
déboule dans la nuée de deux roues d’un côté ou de l’autre de l’avenue.


J’ai la sensation d’être dans un autre centre-ville.
Fongshan, qui a sa gare, ses stations de métro, sa mairie annexe,
a probablement dû être un village à part entière avant de se faire avaler par la grande ville voisine.

Un coup de klaxon au milieu de ma musique me ramène à la réalité.
Comme avant-hier, Cheng Wei me réveille de ma torpeur.
Il se moque de mon état entre deux mondes, et il a bien raison.
Mais pour la forme (sinon ça ne serait pas moi), je râle
en lui rappelant qu’il pourrait être mon fils et qu’il devrait au moins faire semblant de me respecter.

Je sors les cale-pieds (je sais le faire maintenant !),
je m’installe derrière lui :
« Ok ! Here we go ! »
C’est le top départ pour mon ami de chauffeur.

Demi tour au feu,
nous reprenons la route à droite au carrefour en patte d’oie.
Elle n’est pas rectiligne comme les avenues du centre.
Probablement l’ancien chemin qui devait relier Kaohsiung à Fongshan.

Un night market,
on tourne à droite,
ça y est, on est déjà arrivé.
Comme je le pensais, il n’a pas besoin de venir me chercher.
Je peux aisément faire ce trajet à pieds.
En rentrant, je regarderai sur la carte où est le studio.

Cheng Wei a garé son scooter à l’angle d’une rue qui fait face au studio.
Quand nous arrivons, nous croisons les danseurs avec lesquels il a travaillé toute l’après-midi.
Certains me reconnaissent.
Ils m’ont tous déjà vu puisque je leur ai donné la classe pour l’audition où ils ont été sélectionné pour cette création.
Une des danseuses me dit : « au revoir ! »
Je souris et lui répond de même,
j’avais oublié qu’elle parlait français.

Comme souvent ici, les studios de danse sont à l’étage.
(vous devriez avoir l’habitude maintenant)
On se déchausse au rez-de-chaussée.
Cette fois-ci, c’est carrément dehors, sur le pas de la porte que toutes les chaussures sont sagement alignées.
On traverse le hall du bas pour emprunter un petit escalier
dont les marches participent déjà à l’échauffement des cuisses et des fessiers.
Au palier du premier, des toilettes qui servent de vestiaire
et un tout petit hall séparé du studio par une porte coulissante à la japonaise.
Par la fenêtre, on aperçoit un temple.

Cheng Wei pousse la porte et jette son sac.
Yung Hua est là, près de la sono, le regard plongé dans son portable ... comme d’habitude ...
C’est un studio de danse somme toute classique avec barres et tapis de sol.
Des instruments de musiques dont on se sert pour la danse traditionnelle chinoise,
et au fond une immense bouche rouge qui me fait penser à celle de Dali dans son musée de Figueras.
Probablement un élément de décor d’un spectacle en préparation.
Sur les murs, des dessins de ballerines avec des textes en anglais.

Je demande à Cheng Wei si le temple voisin est particulier car il me semble très grand.
Il m'explique qu’effectivement, il est plus grand que la moyenne.
C'est celui de la communauté hakka et il se visite comme un monument.

18h10.
Au travail !

Au programme,
Quatre choses.
Les deux danses d’ensemble (le prologue et la traversée),
le trio de Cijin,
le solo de Cheng Wei
(dont je n’ai pas tout à fait fini la musique ... ce sera donc mon travail prioritaire des prochains jours).

Sur la barre au fond du studio, je remarque un tee-shirt que je connais.
Et pour cause, j'ai le même !
C'est celui du congrès international de l'UNESCO d'Angers au CNDC où j'ai donné deux master classes.
Mais c'est le tee-shirt de Yung Hua !
Le monde est décidément bien petit.
Elle y était et on s'est pas vu.

Assez discuté, il est largement temps de se mettre en mouvement.
On commence dans l’ordre et en douceur : le prologue.
Je sors ma tablette et cherche la vidéo des quatre « moi » que j’avais réalisé dans les premiers jours au Pavillon Noir.
Elle a disparu.
Probablement une victime de mon dernier ménage virtuel.
Il va falloir que je fasse fonctionner mes méninges.
Ça n’est pas plus mal finalement.

Se faire confiance
et fonctionner par déduction.
Pour Cheng Wei, j'ai deux options.
je lui choisis la plus simple : commencer en début de mesure par la même phrase que moi,
une fois de dos et une fois de face.

Ensuite, j’ai la partition écrite dans les tableaux,
mais je devrais me souvenir.
Il y a trois boucles :
la première, c’est sa présentation.
Donc il ne va pas au sol, et il danse quelque chose qu’il devra créer.
Pour aujourd'hui, je lui demande d'improviser
(ce qui me permet de voler discrètement des choses dont je pourrais me servir pour son solo).
La deuxième, c’est la danse d’Anaïs, il fait exactement comme moi.
La dernière, c’est Wan Chu qui est seule, donc c’est la même chose.
Je lui apprends la danse originale et les trois versions.
On file le tout.

C’est bien agréable de repartir de ce zéro là dans ces conditions.
Je suis forcément plus clair dans les explications que j’ai pu l’être avec Anaïs,
et ça me permet de continuer le travail de mémorisation sans la française comme béquille.
(cela dit, j’ai quand même bien fait de réviser seul mardi dernier)

On avance à toute vitesse.
Il a une excellente mémoire et commence à connaître ma gestuelle.
Bon, il y a toujours ces moments où il ne peut s’empêcher de faire n’importe quoi
comme un gamin de huit ans et demi … mais bon, c’est aussi pour ça qu’on l’aime ...
Et puis, je sais qu'il a besoin de se lâcher un peu après avoir été « le patron » toute la journée.

Je lui rappelle que ça n’est pas trop le moment,
que l'on n’a peu de temps,
que je sens la fatigue de sa journée de répétition en tant que chorégraphe s’installer insidieusement dans son corps,
et qu'il ne faudrait pas qu’il ne dépense trop d’énergie dans ses gesticulations,
mais c'est peine perdue ...

Pour le détendre un peu, on filme ce moment des chroniques que j’aime déjà beaucoup,
où les trois garçons, Mike en tête, traversent le plateau dans une marche particulièrement élaborée.
Cheng Wei ne se fait pas prier pour se lancer dans l’aventure ...


La danse a fait un grand pas avec cet instant chorégraphique fondamental …

20h.
On a bouclé la structure du prologue.
Il faudra nettoyer, mais je le ferai au moment où Wan Chu apprendra sa partition.
On filme pour garder une trace (et pour que je vois, justement, ce qu’il y aura à corriger).


Les signes de fatigue s’accroissent.
Cheng Wei a faim.
Ça me fait de la peine mais on n’a pas le choix.
Il faut que l’on continue.
Et puis, on avait prévu de travailler jusqu’à 21h.
Il m’explique qu’il n’a rien dans le ventre depuis ... hier soir ...
Vu qu’il ne petit déjeune pas et qu’il n’est pas un lève-tôt,
il avait fait un rapide passage sous la douche, sauté sur son scooter,
et était parti répéter ... à l’heure où il aurait éventuellement pu déjeuner :
« Ah mais ça ... c’est pas de ma faute Cheng Wei !
Tu veux que je t’envoie un message à midi pour te rappeler de manger ? »
Il rit en râlant.
Je lui accorde une petite pause.

20h15,
on passe à Cijin.
Physiquement (et mentalement !), c’est le plus simple.
On fera la traversée avec Wan Chu à la prochaine répétition.

Là, je peux lui montrer les vidéos.
Les impros du matin, celle du mercredi 24, celle du vendredi 26,
le montages des quatre « moi » dansant le début de Cijin,
finalement, tout ça aurait été bien utile.

Quand il a une idée globale de l’histoire,
nous rentrons dans le vif du sujet.

Intéressant pour moi.
Cela me replonge dans le trimestre précédent.
Avec Anaïs, je n’avais pas eu besoin de faire ce travail
car elle avait appris tout le matériel en suivant les cours et les stages.
Là, même s’il avait vu les vidéos postées sur les réseaux sociaux, on partait d’un autre zéro.
Redétailler les mouvements, les énergies, les formes ...
La vidéo où la rythmique du trio était apparue un peu au hasard est incontournable.

20h30,
Il maîtrise l’entrée.
C’est déjà bien pour une première répétition.
Je sens que là, il est vraiment à bout.
On filme, non sans mal :
je me trompe dans le cadrage, ce qui l'oblige à recommencer malgré la fatigue (et ça me désole),
son corps ne le soutient plus et il tombe dans certains pièges de la chorégraphie ...
Dès que l'on a une version valable, on s’arrête.
On a quand même très bien travaillé.
S’il y avait eu une répétition hier, on aurait tout bouclé aujourd’hui.
Dommage.


Il est 20h45.
Le temps de tout éteindre,
tout ranger,
nous descendons les escaliers pour récupérer nos chaussures et Yung Hua
qui après avoir assisté à une partie de la répétition, a replongé le nez dans son smartphone.

À 21h tapantes, nous sommes dehors.
Et j’ai un petit sentiment de frustration
(que je ne manquerai pas d’analyser à un moment ou un autre).
Pour l’instant, retour à un fondamental taïwanais : le dîner.
Nous allons dans un restaurant de raviolis situé au bout du night market de la rue dans laquelle se trouve l’école.


Un tout petit local typique de la vie d’ici.
Il y a toutes sortes de raviolis, d’autres nouilles, et du riz sauté avec plein de choses dedans
(choses que l’on peut choisir .. sur une liste ... sur laquelle je ne comprends rien).
Je prends un riz à quelque chose (oignons, œuf, herbes, boeuf et porc ... au moins)
et je goute la spécialité de l’endroit : des raviolis au chou et au basilic.
Une tuerie.

L’ambiance est silencieuse.
Le regard de mes amis va de leur smartphone à leur plat,
mais je réussis quand même à capter un peu leur attention.


Pas de boisson avec nos repas.
Nous boirons ... après ! Au bar à thé d’en face,
(enfin quand je dis « nous », c’est Yung Hua et moi ... Cheng Wei n’a pas soif.
Ce qui me permet de dire une fois dans ma vie à quelqu’un d’autre qu’à moi-même :
« tu ne bois pas assez ! »)
Je commande un thé vert citron, cousin du mélange « jade » que j’apprécie habituellement à côté de la gare
et nous repartons vers le métro.


22h,
je suis de retour à la station de Fongshan.
Yung Hua a tenu à ce que Cheng Wei me ramène en scooter.
On se dit au revoir et on ne sait pas quand on se revoit.
La prochaine fois où les studios seront disponibles et où j’aurai les deux danseurs
ne sera peut-être que le week-end prochain.
Confirmation demain.
Il se peut donc que j'ai trois ou quatre jours off.
L’occasion de retourner voir tout le petit monde du lycée.

Dans le métro, presque vide, je réorganise mon sac.
Le casque pour le scooter retrouve sa place dans le fond,
et je remets par dessus toutes les autres affaires
(que je venais, le plus discrètement possible, d’avoir étalé à côté de moi).

Je m’arrête à Formosa.
À cette heure-là, vu qu’il y a moins de métros, j’ai aussi vite fait de rentrer à pieds par Zhongshan.
Et puis surtout, il faut impérativement que j’aille au supermarché.

Je quitte la station par la sortie numéro 11, celle du Liouhe Night Market, le marché pour les touristes.
Il y a un peu moins de monde que l’été.
À Cisian street, le prochain carrefour, je tourne à gauche.
Quelques centaines de mètres de marche, et je rentre dans le supermarché.

Du thé,
des biscuits,
de la bière,
je ne prends pas trop de choses car je veux que tout rentre dans mon sac.
Quand la caissière voit mon paquet de cookies chocolat-noisettes Tatawa (une autre tuerie !),
elle se lance dans une tirade dont je ne comprends que les chiffres
mais je sais déjà ce qu’elle me dit :
comme sur le marché du Nouvel An avant-hier, elle me fait le coup de la promotion.
Trois pour le prix de deux.
Je ne me fais pas prier pour courir (calmement ...) au rayon et prendre deux autres paquets.

Mon sac déborde un peu avec le casque qui occupe beaucoup de place au fond.
Je le sors et le porte au coude, la sangle autour du poignet.

Bade street,
Hebei road et son canal, toujours aussi beau la nuit.
La dernière partie de Zhongshan first road est complètement vide maintenant.
Le nouveau gardien commence à se détendre et me sourit, presque comme les autres.

23h.
J’écris tout ce que je vous raconte en buvant la fin de mon thé vert citron.
À la radio que le galet moderne a lancé la radio sous mes ordres, c’est « Par Jupiter » qui va commencer.
Cela va donc être l’heure du thé en Europe, et minuit ici.

Je n’ai pas envie de télécharger les vidéos tout de suite
(toujours ce vague arrière-goût de frustration que je n’aime guère).
Je traine sur les réseaux sociaux, discute avec les amis, réfléchit un peu.

2h,
après un épisode d’une de mes séries préférées,
c’est l’extinction des feux.

La journée s'est mieux finie qu'elle ne s'est commencée.
La fenêtre restera ouverte ce soir aussi.


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