22-24/05/18 - la dernière ligne droite française - jours 28 - 30 - Marseille - retour aux Chartreux
pour se réacclimater,
à ce lieu que l'on connait bien,
et huiler la machine pour la version finale
À cette heure très précise, j’arrête d’écrire tout ce que je vous ai raconté la dernière fois.
J'ai aussi noté ce qui s’est passé la matinée de ce mardi-là,
c’est à dire pas grand chose.
Oui, 12h58.
J’ai regardé et je l’ai noté.
Cela m’a fait sourire parce que j’avais demandé à ma tablette de faire retentir la sonnerie radar à 13h
et que je n’en ai pas eu besoin.
12h58.
J'ai fermé mon carnet, posé mon stylo
et regardé l'heure.
Écrire,
c’était à peu près la seule chose agréable que j'ai pu faire ce matin.
Après le petit déjeuner, j’ai réglé une ou deux choses administratives d’après spectacle
et puis, j’ai continué à ruminer sur ces trois jours que j’estimais être gâchés.
Alors au lieu de tourner en rond, après avoir préparé mes affaires,
j’ai mis l’alarme et j’ai sorti le carnet.
Je suis donc sur le départ avec deux minutes d’avance …
Ça n’arrive pas souvent.
Il fait encore gris aujourd’hui et ça n’arrange pas mon humeur.
Comme toujours dans ces moments-là, mon jukebox personnel ne débite que des chansons
en accord avec ma mélancolie.
Pas besoin de casque, mon cerveau s’en charge.
Tori Amos m’avait accompagné le lundi,
c’était Bashung ce matin.
Je ferme la porte en l’entendant chanter « la nuit, je mens »
et surtout cette putain de phrase :
« j’ai dans les bottes des montagnes de questions ... »
Tellement d’actualité.
Là, je vous entends me dire : « mais pourquoi tu n’écoutes pas autre chose ? »
C’est vrai que je pourrais prendre un casque et écouter des chansons qui me fileraient un coup de fouet.
Mais je ne suis pas sûr que ça marcherait.
Mon cerveau est capable de déceler la moindre parcelle de mélancolie dans n’importe quelle mélodie.
Je le connais …
Alors autant faire avec.
Manque de pot dans le métro, un groupe d’ados a renforcé le courant du flot de mon spleen.
Je voulais du calme, ils ont décidé que tant qu’ils seraient là, ça ne serait pas le cas.
Et c’était vraiment à moi qu’ils en voulaient :
« nous, on aime pas les rastas »
C’est rare que j’entende ça.
En général, quand j’ai les cheveux aussi longs,
c’est plutôt du registre « Yo man » ou « Brother » ou « tu n’as pas des feuilles à rouler ? »
Et bien non, ceux-là, ils n'aimaient pas ça.
Cela dit, je pense que si j’avais été habillé en rouge avec des cheveux courts,
ils n’auraient pas aimé le rouge et les crânes rasés.
Pas de chance.
Heureusement, le trajet est court
mais cette douzaine de minutes m’a parue interminable.
(finalement, vous avez raison, j’aurais dû prendre mon casque)
Heureusement, l’après-midi de répétition se passe bien.
J’ai décidé de ne travailler que les danses d’ensemble.
C’est là où ça pouvait coincer le plus.
Mais comme on connaît bien ce théâtre maintenant,
les problèmes d’espace sont vite réglés.
Cela nous permet d’enchaîner avec un filage imprévu, réalisé à toute vitesse et sans musique.
Ou plutôt si, avec la musique, mais consciencieusement massacrée par ma voix
car, au grand désespoir de mes collègues, j'ai chanté tout ce qui était chantable
mais au rythme auquel nous dansions les chorégraphies.
Mémorable.
Dommage qu'il n'y ait pas une vidéo de cette séquence.
Nous devons la chose à ce cher Mike qui, n'ayant pas de problème d’espace, seul sur son tabouret,
a attaqué le premier texte en parlant très vite.
Cela a entraîné un prologue du même acabit,
et nous avons tout enchaîné de la même manière
sans prendre le temps de revoir les solos
dans une sorte de fou rire continu et particulièrement salutaire.
Toute la pièce, en mode léger et rapide,
mais totalement en place.
Car malgré l'apparente désinvolture, tout le monde savait exactement ce qu'il faisait
et pouvait alerter les autres de problèmes éventuels.
Cette équipe est en or (je sais je l’ai déjà écrit).
Vu que nous avions gagné du temps et que nous avions déjà traversé le gros,
j’ai proposé aux danseurs de revoir les chorégraphies en détail.
Ça ne pouvait faire de mal.
Surtout après avoir vécu tout ça devant un public un certain nombre de fois.
On arrête à 17h.
Il y a un cours de théâtre sur le plateau dans une demi-heure.
Prendre le temps de revoir toutes les danses d'ensemble nous a fait le plus grand bien.
Il nous reste les solos, mais on a encore du temps d'ici la première.
Les jeunes élèves de l'atelier à venir sont impressionnés de voir des artistes qui parlent en anglais.
C’est drôle.
On se quitte une petite demi-heure plus tard,
chacun de son côté.
Anaïs va donner ses cours, Mike rejoint sa maisonnée,
Wan Chu et Cheng Wei remontent à Allauch, sans un hug, sans une proposition de partage d’autre chose,
un verre, une balade ...
Rien.
« Bye bye ! See you tomorrow »
Dommage.
Je rentre chez moi, un peu triste, attendre l’heure de ma rencontre du soir à la MPDS.
La solitude s’est installée.
Mais au moins, du point de vue du spectacle, tout va bien.
C’est déjà ça.
La nuit est grise.
Réveil à 3h, à 4h30 …
L’avant-dernière fois que je regarde l'heure, il est 7h.
Cela me fait penser à Mike.
Je me rendors une heure et demi.
8h30,
je passe à la boulangerie et à la cuisine.
Le soleil est revenu.
C’est d’ailleurs le message que m’envoie Wan Chu.
C’est peut-être un signe ?
Pour l’instant je me sens épuisé.
Comme le matin du départ pour Sète,
où je sentais l’énergie qui m’était nécessaire m’échapper inexorablement.
Je me sens vieux et fatigué.
Ma mélancolie a tout submergé,
me faisant douter de tout,
de la pièce, de ce que pensent et veulent les danseurs,
ne gardant en tête que les critiques négatives de la pièce et ... ce satané samedi soir.
Cheng Wei me dit qu’il a bien dormi.
Je lui réponds que ça tombe bien car il aura besoin de toute son énergie,
puisque nous allons travailler les solos comme nous l’avons fait la veille pour les danses d’ensemble.
Ça n’a pas l’air de lui faire plaisir.
Je le vis mal.
En fait, il flippe juste comme tout danseur le ferait quand il sait qu’il va devoir repasser devant l’œil du chorégraphe
et qu’il connait mon exigence sur des choses qui ne sont pas importantes pour lui,
mais je n’arrive pas à me raisonner.
Mon humeur est à l’orage.
La journée va être difficile.
J’espère qu’ils vont, comme hier, m’aider à remonter à la surface.
J’arrive presque à l’heure au théâtre.
Contrairement à ce que je pensais, Fred n'est pas là.
Il ne nous rejoindra que vendredi.
La journée de première va être bien chargée ...
Mike avance ce qu'il peut côté technique.
Après avoir vérifié le réseau d'éclairage,
il installe l'écran avec Claude chez qui il est allé le chercher ce matin.
Non pas moi, un autre Claude, qui est réalisateur.
(je ne parle pas de moi à la troisième personne ... je n’en suis pas là quand-même !)
Pour ceux qui ont suivi l’aventure de « In wei »
ce Claude-là est celui qui avait eu la lourde tache de faire la création lumière et la régie du spectacle.
Pour cette fois, il ne faisait que nous prêter l’écran.
Et c’est déjà beaucoup.
Je crois que je ne le remercierai jamais assez.
Et pour « In Wei » et pour l’écran.
C’est mercredi matin, Anaïs est à Martigues.
Wan Chu et Cheng Wei sont là.
J’aurais aimé qu’ils me prennent dans leurs bras,
qu’ils me portent un peu, juste un peu.
Mais non, ils sont juste ... détendus.
Et ce matin, même si je sais qu'ils ont raison,
(nous sommes en avance sur le planning quand même)
cela ne me suffit plus.
Besoin d’air.
J’annonce que je vais prendre un café, que je fume une pipe et que l’on s’y met quand je reviens.
Je me remplis une tasse et pars dehors, m'installer sur le petit rebord de l'entrée.
Cheng Wei me rejoint peu de temps après :
« what’s wrong ? »
Je lui raconte un peu.
Mon épuisement,
cette sensation de courir tout seul,
de passer mon temps à tenter de leur faire plaisir
et d’avoir l’impression d’obtenir de moins en moins de choses en retour.
Je lui explique que bien souvent cela me suffit
mais que là, je me sens un peu vide d’affection.
Et que je n’avais pas l’habitude de ça.
Je lui fais remarquer que Wan Chu a repris une distance
qui était presque celle de quand je l’ai rencontrée,
elle qui avait plutôt tendance à réclamer des hugs tout le temps depuis qu’ils étaient là.
Silence.
Ce genre de silence dont le garçon a besoin pour me faire comprendre ce qu’il n’arrive pas à s'exprimer.
Puis il prend la parole et me parle de Wan Chu.
Elle lui a parlé d’Élise.
Elle trouve très triste que nous ne nous parlions plus.
Je la comprends.
Cela fait partie de ses bons souvenirs.
Ceux de la première création, celle de « la Septième Nuit »
Mais entre temps, il y a eu « In wei ».
Je lui rappelle ce que l’on a vécu à Taïwan deux ans plus tôt.
Les refus de danser, les négociations, toutes ces choses dont je lui ai parlé,
et toutes ces choses qui ne sait pas parce que je n’ai jamais osé lui dire pendant cette création-là
tellement je trouvais ça insultant par rapport à ce qu’ils nous ont apporté,
ce qu’ils ont fait pour nous.
Cela a fait beaucoup de dégâts.
Je lui explique ma dépression de l’hiver suivant,
qui a entraîné la décision de faire un break d’une saison au moins.
S’il n’y avait pas eu la proposition de Silvia Caramana à Gardanne,
je ne me serai pas lancé dans l’écriture de cette pièce là.
Il ne savait pas.
Je ne lui avais pas dit tout ça.
Je lui avais juste conseillé de prendre du temps pour lui.
Pour faire des créations taïwanaises avec des danseurs du cru.
Que c’était comme ça qu’il allait se faire mieux connaître et se créer un réseau là-bas.
Je n'avais pas estimé nécessaire de lui raconter mes états d'âme.
C’étaient les aléas de ma petite vie.
Aucune raison de le charger avec tout ça.
Voilà, maintenant il sait.
Silence.
Il rentre avant moi dans le théâtre,
je finis de fumer seul,
ruminant mes doutes dans de la caféine et du Kentucky bird.
11h,
retour dans la salle.
Premier exercice de la barre pour mettre les corps en route
et reprise des solos en détail.
Le travail est toujours aussi agréable.
Avec ce petit plus qui me touche profondément.
Ils sont revenus avec moi.
Réceptifs comme au tout début.
Avec une envie supplémentaire de faire encore mieux.
On n’est sorti d’une routine de tournée,
pour revenir à une atmosphère de derniers ajustements avant une première.
Comme à Martigues, il y a quinze jours.
Cela me fait chaud au cœur.
13h,
on fait une pause déjeuner.
On fera le filage quand Anaïs sera là.
La jeune fille aux cheveux rouges, qui est arrivée pendant que nous mangeons, finit son taboulé avec nous.
(William met des chips dans son taboulé ... étrange ...)
On prend tous un café,
en espérant qu’il nous détache un peu de l’ambiance « sieste dans un hamac » qui se profile dans tous les corps,
et on repart au travail.
Cette fois-ci, on fait une barre complète
et on enchaîne avec un filage.
Un vrai,
à la bonne vitesse
et sans le son destructeur de ma voix tentant de faire tous les instruments.
Tout se déroule paisiblement.
Il y a encore quelques soucis de placement mais je n’en suis pas inquiet.
Ils sont revenus avec moi.
Tout ira bien maintenant.
On règlera tout ça demain.
On lève le camp à 16h30.
Pas la peine de fatiguer les corps plus qu'ils ne le sont déjà.
Anaïs rentre chez elle.
Elle ne viendra pas avec moi à La Ciotat.
Sa journée a déjà été assez longue comme ça.
Les taïwanais vont à la cave à vin.
Jennifer a commandé des bouteilles, ils doivent les ramener.
En partant, ils me prennent dans leurs bras.
Tous les deux.
Cheng Wei a parlé ...
Je pars avec Mike qui doit récupérer sa voiture chez le garagiste qui est sur le chemin.
On en profite pour parler un peu.
C'est que pour lui, la situation n’est pas non plus toujours confortable.
Il faisait partie de l’équipe du théâtre jusqu'à la saison dernière.
C’était une des premières fois où il venait en « invité »
Un invité qui connaissait le lieu jusque dans ses recoins,
parfois mieux que les propriétaires ...
Nous avions tous les deux, de très beaux souvenirs dans ce théâtre,
et de très mauvais, encore trop récents pour être effacés par les autres.
Je me croyais débarrassé d’ « In Wei »,
mais visiblement, il y avait encore de sacrées traces.
Je suis retourné au Vieux-Port prendre ma voiture et je suis parti à La Ciotat ...
pensif.
La répétition pour le gala, qui approchait à grand pas, n'a pas été des plus détendue.
C’est que c'est la première fois qu'elles participent à la fête de fin d’année.
Jusque là, nous dansions des extraits de spectacle de la compagnie.
J’adore ces élèves.
Leur souci de bien faire et leur peur de ne pas être à la hauteur les plonge dans un niveau de stress ...
Gérer leur inquiétude en oubliant mes états d’âme.
Pas si facile.
Surtout sans la fidèle Anaïs.
Mais cela fait partie de mon job :
faire avec elles comme je le fais avec la compagnie,
en tenant compte de ce qu'elles sont, d'où elles en sont.
Une meilleure nuit,
pleine de fatigue et d’apaisement,
et là, on arrive à jeudi.
Avec une de fois de plus, une journée blanche.
La même que pour Martigues, la veille de la première.
Quel gâchis !
Je suis sûr qu’il a dû se passer une ou deux choses à partager avec vous.
Une ou deux anecdotes génératrices de fous rires.
C'est ce jour-là que j'ai décidé du contenu du fameux intermède par exemple.
Mais comment ?
Je sais que j'ai fait le tri dans tout ce que j'aurais pu dire dans cette saynète.
J'ai gardé l'idée du métro à Taïwan et du fait que les stations étaient annoncées en quatre langues,
celle de l’importance de la nourriture dans ce pays,
la danse traditionnelle chinoise, un des fondamentaux de la danse là-bas, était incontournable,
et de là il me fallait annoncer la suite de la pièce :
« rentrer » et l'épilogue.
Comment j’ai articulé tout ça ?
Et bien, j'ai fait rentrer Wan Chu la première,
ce qui permettait d’enchaîner rapidement après le solo de Cheng Wei.
Nous avons d'abord parlé du métro et je suis passé à la danse sans transition,
en prétextant que j’avais oublié pourquoi je parlais de cette histoire de transport en commun.
J'ai ensuite fait appel à Cheng Wei pour la danse traditionnelle
parce qu'il a une manière bien à lui de faire les démonstrations de cette danse,
avec quelque chose dans le coin de l'oeil qui nous dit
« vous voyez bien qu'on ne peut pas continuer à danser comme ça ».
Sa sortie, particulièrement spectaculaire pour un public occidental,
(ainsi que mon ventre relativement imposant) m’ont permis d’enchaîner sur la cuisine,
et comme partager un repas est une des armes les plus efficaces pour entretenir l’amitié,
j'ai parlé de mon sentiment chaque fois que je quittais mes amis là-bas,
une jolie manière d'annoncer la suite du spectacle.
Un intermède rudement ficelé finalement
mais par quel cheminement j'en suis arrivé à tout ça ?
Je ne m'en souviens plus du tout.
Dommage.
Il faudrait que je puisse trouver du temps pour noter la prochaine fois.
Enfin … s’il y en a une.
Parce que, quand même, là, même en dehors de la fatigue morale,
physiquement, je déguste.
Peut-être le moment de raccrocher ?
J’aime de plus en plus les voir danser.
Cela va peut-être finir par me suffire finalement ...

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