25/05/18 - 1 - la dernière ligne droite française - jour 31 (1) - Marseille - En route pour la première


Du stress ... encore un peu
de la fatigue, de l'attente
et toutes ces autres choses
qui rendent singulière une journée de première








Vendredi 25 mai, 6h30.


Je ferme la porte de l’appartement.

Il faut que je déplace ma voiture sur une place gratuite.

Cela me prend une grosse demi-heure
car une grande partie des places que je convoite est réservée pour un tournage.
Marseille a ses priorités.
Elle préfère qu’on la voit jolie sur les écrans
même si cela rend la vie de ses habitants beaucoup moins agréable.


Passage à la boulangerie sur le retour,
petit déjeuner,
ça fait drôle de se réveiller avec autour de soi, les accessoires du spectacle du soir.
Il faudra juste ne pas les oublier tout à l’heure quand je pars au théâtre.

8h,
je suis devant l’ordinateur après avoir passé plus de temps dans ma voiture que dans ma cuisine
et je déteste ma ville.

Il me reste deux heures avant de lever le camp.

Je lance une dernière vague de promotion des trois spectacles,
(et oui ! on y est ! c'est ce soir !)
puis je joue à des jeux sans aucun intérêt en discutant avec Sylvain.
Il était à Paris pour quelques jours et s'apprête à nous rejoindre.
Mais il a encore du temps, son train part un peu avant midi.
J’espère qu’il sera à l’heure.
(le train, pas lui … quoique lui aussi … mais j’ai plus confiance en lui qu’en la SNCF)

10h,
je prépare les affaires pour le grand soir.

Les costumes (dont les imperméables),
la bouilloire, le thé, le gong fu cha encore un peu humide du matin,
le disque dur de secours,
je crois que j’ai tout.
Au dernier moment, je décide de repasser le tee-shirt blanc.

Peut-être que les manches me paraîtront moins longues qu’à Gardanne.

Puisque j’y suis, la chemise blanche de l’épilogue y passe aussi.
S'ils ne se froissent pas dans mon sac en allant au théâtre,
j'aurai pris un peu d'avance sur les préparatifs d'avant-spectacle.
(alors oui, j’aurais pu mettre la chemise et le tee-shirt sur un cintre
et emballer le tout dans une de ces housses modernes et très pratiques
mais je n’ai toujours pas ça dans ma garde-robe ...
de toute manière je suis capable d’oublier ce genre d'accessoires
quelque part dans une voiture, un bus ou un théâtre juste après l'avoir acheté
alors à quoi bon ? ...

et ... oui, c’est déjà la deuxième digression du jour)

11h,
je suis sur le départ.

Au moment d’éteindre l’ordinateur, j’ai un message de notre ami Jean-Max.

Un « merde » assorti d’une photo d’un paquet de riz de Camargue
qui me rappelle cette belle soirée que nous avons passée chez lui
il y a presque un mois maintenant.


Fermer la porte,
descendre les trois étages,
fermer la grande porte,
et entamer la marche vers la voiture
en profitant de cette activité physique pour inspecter le corps, localiser les douleurs,
et tenter de faire le tri entre les maux psychosomatiques,
les nouveaux dysfonctionnements mécaniques
et les rouilles habituelles.
Une chose est sûre, je ne peux pas dire qu’il ne se passe rien dans mon corps.
Le trac arrive.
À vitesse raisonnable,
mais il est bien en cours d’installation.



11h20,
je suis enfin dans la 107.
Elle était garée bien plus que loin que je ne l’avais pensé ce matin.
C’est l’avantage de déplacer la voiture quand on est à moitié endormi.
L’objectif de la boulangerie - ou du lit - mobilise les neurones les plus réveillés
et rend la pilule plus facile à avaler.

Dans ce sens, presque quatre heures plus tard, c’est tout autre chose.

11h45,
je suis garé près du théâtre,
et je croise Anaïs qui cherche encore une place.

Ce vendredi fera donc partie de ces rares fois où je me serai garé plus rapidement qu’elle
et, par conséquent, un jour où j’arriverai avant elle au rendez-vous.
C’est peut-être de bon augure ...

11h50,
je dis bonjour à tout le monde depuis le hall d’entrée.
Tous ceux qui sont présents sont déjà en pleine action.
L'équipe du théâtre vaque à ses activités,
Mike passe un coup d’aspirateur,
Fred, arrivé tôt le matin, nous a fait un de ses traditionnels tours de magie :
le plateau est méconnaissable.
C’est un peu moins spectaculaire qu’à Gardanne mais quand même.
Bon sang que c'est beau.

La première n'a jamais été plus concrète.
Il ne manque plus que les danseurs.


Tout le monde est un peu en retard ce matin.
Une fois n'est pas coutume.
Mais l’humeur est au beau fixe malgré la fatigue des corps.
Et c'est bien le plus important.

Pendant que mes amis s'organisent dans les loges, je regarde les réservations.

C’est pas terrible.

Gageons que, comme souvent, les gens viendront sans avoir réservé avant.

Je sais déjà que ma copine Aurélie d’Aubagne ne vient pas.

C’est dommage.

Je jette un œil sur ma messagerie pour voir où en est Sylvain.
Accident de personne.
Le retard de son train est indéterminé.

Le planning explose.

Comme je vous le disais l’autre jour, j’avais prévu de faire un filage après son arrivée
pour qu’il puisse avoir une idée d’ensemble de cette version, qui est somme toute différente de celle de Sète.

Alors que fait-on ?
Est-ce que l’on décale le filage jusqu’à ce qu’il arrive ?
Est-ce que l’on garde le planning et il fera comme il peut ce soir ?

D'abord, bouger un peu pendant que le repas se prépare
et puis bien manger aussi.

On verra après pour les soucis.

Après le premier exercice réglementaire, on commence par un filage
qui permet à Fred d’ajuster ce qu’il a installé en notre absence.
Je laisse chaque interprète décider de sa manière de danser cette version quasi matinale
en terme d'amplitude, d'interprétation et d'énergie
pour ne m'occuper que de moi, danseur et acteur stagiaire.

Chacun gère sa mémoire, son corps, son trac, sa fatigue …


14h,
pause déjeuner.

Au menu aujourd’hui, ce sera saucisses patates.

Un peu lourd pour une première mais vachement bon quand même.
On attaque le repas quand j’ai des nouvelles de Sylvain.
Il ne sera pas là avant 17h.
On va filer sans lui.

15h15,
Café et petite pause digestion avant d’attaquer euh ...
ce que j’aurais décidé d’attaquer une fois que j’aurais fumé une pipe.

Je vais dehors au soleil.

Le ciel aurait pu être plus bleu.

Cheng Wei me rejoint.
Il me dit qu’il a vraiment sommeil,
et que ça serait « peut-être » bien qu’il dorme un peu avant que l’on s’y mette
parce qu’il sent que ça va être « chargé » et qu’il ne veut pas « ne pas être au point »
Difficile de savoir exactement ce que veut dire mon ami.
La traduction déformée par le prisme de nos anglais hérités de nos langues maternelles ô combien différentes
aggravée par la fatigue de nos cerveau, 
laisse pas mal de flou.

Son « peut-être », le fameux « maybe » est pile poil entre les deux acceptions du terme :
la française qui me laisse le choix,
et la taïwanaise, qui est une cousine très proche de l’impératif.
Le « ne pas être au point » m’étonne aussi un peu.
Il est déjà au point.
Est-ce qu’il fait référence à nos discussions des jours précédents ?
Allez savoir.
Quoiqu'il ait voulu me dire, sa demande me parait quand même bien sérieuse.
D'abord, parce qu'il y a eu des signes avant-coureurs au filage du matin
(vous avez remarqué qu'il dormait sur la photo quand même ?)
Ensuite, parce qu'il faut bien dire que Cheng Wei qui annonce avoir sommeil, c'est un fait rarissime.
En général, il ne dit rien, il s’écroule.


Je lui accorde sa sieste, proposant aux filles de revoir des danses personnelles pendant ce temps.
J’annonce un filage dès qu’il aura émergé.
Les filles me demandent de faire une barre avant.

Elles ont raison.

Il faut que nos corps soient prêts.
Ce serait bien stupide de se blesser là maintenant.
Et puis une barre, c'est jusque là le meilleur moyen que j'ai trouvé
pour nous mettre tous dans une direction commune.
Vu l'éparpillement qui règne en ce début d'après-midi, cela ne nous fera pas de mal.


Chacun vaque donc à ses occupations,

passant de la salle de spectacle aux canapés du hall,
le plus souvent proche d’un smartphone ou d’un ordinateur.


Wan Chu profite du wifi pour discuter avec Jim.

Son absence commence à lui peser maintenant.

Mais il sera là bientôt.

Il arrive dimanche, pour la dernière, et ils partiront en vacances juste après.
(je vous l'ai déjà dit il y a longtemps, c'était dans ce texte là, mais je préfère vous le rappeler)

Quant à moi, je fais comme les autres.
Et même si le trac se rappelle assez à mon bon souvenir pour que je ne puisse pas oublier
qu’un événement un peu particulier se profile bientôt,
je dois dire que je ne me souviens pas avoir été aussi détendu en un jour de première.

15h40,
je réveille Cheng Wei.
On monte au théâtre.
Fred est déjà prêt.
Je crois qu’il a bien mis à profit le temps de sieste du jeune homme.


On commence la barre.
L’ambiance est molle.

On parle peu, on ne rit même pas.
(même Anaïs ! c’est dire ...)
Pas sûr que cette pause supplémentaire ait été une bonne idée …
On verra bien.

On fait la « mise »
met les costumes,
et nous voilà repartis pour le filage auquel Sylvain, qui vient de passer Lyon, aurait dû assister.


Ça ne sera pas le meilleur filage de notre vie.

Mike accroche dès les premiers textes,
je me plante magistralement au prologue et dans le dialogue, pourtant simple, de la scène du bureau de tabacs.
Le solo de Wan Chu est fragile,
elle se trompe dans « la traversée » ... et quand je la vois, je me trompe aussi.
Pour l’intermède après le solo de Cheng Wei, je ne prends pas assez de temps pour qu’il change de costumes.

Il me le fait sèchement remarquer quand il rentre sur scène ...
Toutes ces choses-là
(et d'autres sans grande importance ou que j'ai déjà oubliées)
font que je sors de tout ça très énervé.

Beaucoup trop.

C’est à la limite du rationnel.
Oui il y a eu des erreurs mais ça n’est pas bien grave.
On a fait d’autres filages qui se sont mieux passés, d'autres ont été pires,
et puis, ils ont été tellement beaux à Martigues, et à Gardanne.
Il n’y a aucune raison que ça soit différent cette fois.
Il faut juste que je leur fasse confiance.


Je sais tout ça mais je n’y peux rien.
Comme dans ces jours où la fatigue m’avait envahi d’une manière un peu disproportionnée,
je sens que je pourrais râler bien trop fort pour que ça soit légitime.

Et à propos de fatigue, je sens un gros coup de mou arriver.
Ceci explique peut-être cela ?

18h20.
Alors que tout le monde range ses affaires,
je m’assois les jambes flageolantes, tentant de calmer ce pic nerveux inexplicable
pour noter les corrections que j’ai pu apercevoir du coin des yeux pendant que nous dansions.
Cheng Wei vient me voir et me demande si je vais bien.

Je lui demande de me laisser seul.

Et ça, c’est aussi rare que sa demande de sieste.

Je retourne fumer dehors mes notes à la main.

Quand je m’assois sur l’habituelle marche d’entrée, je reconnais au loin, la silhouette singulière du grand Sylvain.

Le voilà enfin.
Je sens que le calme essaie de revenir.

C’est peut-être ça qui m’inquiétait aussi.
En tous cas, Cheng Wei a eu raison de dormir.
S’il avait dansé plus mal, dans quel état je serais …

Voilà donc ce cher Sylvain et sa valise à roulettes dans le hall du théâtre.
Toute l’équipe est aussi contente que moi de le revoir.

Après avoir bu un verre, il monte dans la salle,
s'assoit au troisième rang et, dépliant le pied de sa caméra, il me dit :
« ce soir, je fais le plan large.

C'est toujours utile et ça me permettra de tout voir une première fois »
La phrase qui me soulage.
Dite avec ce timbre de voix qui me détend.
Sylvain, à l'instar de Fred, ont le chic pour dire ou faire les choses
qui me mettent sur le chemin du retour au calme.
D’ailleurs, je réalise que l'on a toujours fait ça pour la première captation.
On filme d'abord le plan large tout en haut, près de Fred.
Pourquoi je me suis inquiété ?

Pourquoi je tenais autant à ce qu’il voit un filage ?
Pour avoir son avis sûrement.



18h45,
je me pose sur le canapé et j’écris ce que je viens de vous raconter.

Wan Chu est sur le fauteuil déjà maquillée,
Cheng Wei n’est pas loin, les yeux rivés sur son smartphone,
Anaïs est encore dans les loges ... mais elle ne va pas tarder.
Il n’y a que Mike qui ne s’assoit pas.

Il passe de salles en salles, nous sert à boire, repart derrière le bar,
range ce qu’il reste à ranger.
Je lui propose de se poser un peu.
Il m’explique à demi-mot qu’il a besoin de bouger.

Laissons le faire.

Je vais dehors avec la tablette et je relis les textes de la pièce.

Fred me rejoint, s’assoit à côté de moi et lit par dessus mon épaule.

Malgré le va-et-vient incessant des voitures sur cette avenue bien encombrée à cette heure de pointe,
nous sommes calmes.

J’aime bien.


Et là s’arrêtent mes notes,
vous n’aurez donc pas de narration, dans le détail et de l’intérieur,
de la première soirée marseillaise.
Alors pour me faire pardonner, je vous offre modestement,
sans mise au point, ni montage,
la captation de fond de scène de notre vraie première française.
Excusez-nous pour les flous, les moments où il n'y a pas de danse.
Dans ces moments-là, nous sommes dans des coins que Sylvain filmera ces prochains jours.

Je peux vous assurer sans trop me tromper qu'à 19h30 nous avons disparu du hall
car c'est l'heure officielle de l'entrée du public dans le théâtre.
Le moment où nous rejoignons notre domaine.
Les loges et le plateau.
Ensuite, la dernière heure a dû ressembler à celles de mardi et jeudi derniers.
Échauffements inquiets, attente, vérification des accessoires et des costumes,
rituels de bonne chance,
et puis la voix de Mike avec laquelle je vous laisse maintenant, a dû commencer à raconter à nouveau
mes chroniques formosanes.


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