29/08/18 - 1 - Taiwan été 2018 - la création - Jour 4 (1) - Danser ensemble


Enseigner et danser ... ça n'est pas toujours facile
Reprendre ces marques dans le groupe
S'aider les uns et les autres
Et rire ... évidemment










Mercredi 29 août, 12h30


Je consulte le site des transports en commun de Kaohsiung.

Il y a l’air d’avoir un petit problème.

Normalement, on peut suivre les bus en direct mais là, les petits dessins bleus en forme de bus me semblent trop fixes pour être honnêtes.

D’ailleurs, les délais d’attente annoncés changent tout le temps.

Comme si quelqu’un tapait un chiffre et changeait d’avis.

Je verrai dehors.

Non non, vous ne vous trompez pas, la dernière fois que vous m’avez lu, nous étions lundi 27
et effectivement, je passe directement au mercredi.

C’est que le mardi 28 je n’ai pas fait grand chose.
Je devais commencer le stage de la Weidancecompany mais nous l’avons reporté à cause des pluies.

Donc, j’étais dans un jour off.
Et visiblement, j’ai fait relâche partout.

Pas une note,
peu de conversations sur Messenger (si ce n’est quelques arrachages de cheveux sur la traduction du texte d’introduction dont je vous parlerai tout à l’heure),
et pas une photo,
ce qui semble vouloir dire que Gushan est restée tristement cachée dans les nuages.

Sacré Luis.

Quant à ce mercredi matin, il y a encore moins de choses.
Je crois que je peux écrire, rien.
Mais alors absolument rien.
Nous pouvons donc bien reprendre à l’heure que j’écrivais au début du texte :
12h30.


Quand j’ai descendu les quelques marches qui séparent le gardien, de l’alcôve de la Zongshan road, il ne pleut presque plus.

Je me dis que je pourrais marcher un peu.

Après ces jours d’enfermement dans cette atmosphère saturée d’eau, marcher jusqu’au carrefour de Formosa Boulevard me ferait le plus grand bien.

De là, je prendrai le métro.

(d’ailleurs, maintenant que j’y pense, c’est étonnant ce carrefour au nom de boulevard non ?)
Casque sur les oreilles, je m’apprête à rendre cette petite marche aussi agréable que possible, quand, passant devant l’arrêt de bus, je vois que le 248 vers Fongshan arrive dans 5 mn.

Ma paresse prend le pas sur le besoin d’air frais.

Je respirerai cinq minutes assis sur ce banc.

Le 248 est presque vide, hormis quelques personnes âgées sagement installées dans les sièges à l’avant.
C’est marrant de les voir monter et descendre du bus.

Ça prend un temps ... certain ... et … personne ne dit rien.

J’en parle dans mon message à Wan Chu lorsque je la préviens que s’il y a encore deux vieux qui montent dans ce 248-là, je vais finir par être en retard.
« et oui ... il faut être patient dans les bus ici ... »
Je l’imagine rire en lisant ce message.
Si je ne le trouvais pas quand même un poil dangereux, je serais à deux doigts de comprendre pourquoi mes amis préfèrent voyager en scooter.

J’ai d’abord prévenu Wan Chu parce que je sens que Cheng Wei ne sera pas plus à l’heure que d’habitude.
Et j’ai raison.

Quand j’annonce officiellement mon retard quelques minutes plus tard 
(oui, il y a eu d’autres personnes pour lesquelles la montée et la descente du bus ont été difficiles ...),
Cheng Wei nous dit qu’il sera en retard aussi.

Wan Chu a déjà ouvert le studio au moment où dans la petite rue, j’aperçois son scooter et son imperméable rose.
Encore quelques pas, j’ouvre la grande baie vitrée, la taïwanaise est couchée sur le canapé.

Ça n’est pas de Wan Chu de se coucher comme ça.
Le canapé, c’est plutôt moi.
Je lui demande comment elle va :
« pas très bien »
Elle me dit ça avec un tel sourire que je me demande si j’ai bien compris :
« et tu souris quand même ? »
La politesse asiatique.

Montrer ses émotions semble presque aussi inconvenant que de se déshabiller.
Le fait que Wan Chu le fasse pour moi me touche beaucoup.

Un bien beau signe du fait que nous nous rapprochons un peu plus chaque fois que l’on se voit.
« tu veux me raconter ? »
Elle se redresse et se livre un peu.
En fait, c’est une histoire d’emploi du temps.

On lui fait payer le fait qu’elle sera absente la semaine où nous dansons.
Se forçant à retenir ses larmes (et je me demande bien pourquoi), Wan Chu me raconte, que la patronne du lieu lui a bien fait comprendre en paroles et en actes que le fait qu’elle soit professeur de danse et interprète n’est pas une bonne chose pour l’établissement.
Un grand classique :
on nous emploie parce que le fait que nous soyons encore sur scène est un plus pour notre enseignement ... mais on nous reproche de nous absenter pour aller sur scène.
Le beurre et l’argent du beurre.

Ce qui est encore plus injuste dans la situation que décrit Wan Chu, c’est que la structure qui lui reproche ses absences chapeaute à la fois une école de danse et une compagnie, et qu’elle annule elle-aussi les cours quand elle organise des spectacles.
On peut croiser l’incohérence n’importe où dans le monde.

Je lui raconte mon expérience, (car j’ai bien-sûr moi aussi été confronté à ce genre de reproches)
et lui rappelle ce plus que nous avons en nous de connaître les sensations de la scène et celui aussi d’être interprète professionnel au service de chorégraphes.
C’est une plus-value de notre enseignement, et nos employeurs le savent très bien.
D’ailleurs, si toutes ces écoles demandent à leurs anciens élèves devenus professionnels,  de revenir donner un cours ou deux quand ils sont de passage, c’est aussi pour leur double casquette toute neuve.
Je crois que c’est ce que mon amie voulait entendre.

Son sourire, le vrai, revient.

13h20,
Cheng Wei arrive.

On change de sujet.
Pourquoi ? je me le demande ... mais j’obtempère.
En revanche, je n’ai pas noté de quoi on a parlé …
De pas grand chose probablement, car il est déjà tard.
Nous dirons que nous n'avons pas plus longtemps trainé au rez-de-chaussée.



On fait une barre rapide, pleine de fous rires et ponctuée de cris signalant aux autres qu’il y a dans ce studio à ce moment-là, au moins un corps qui ne vit pas les choses sereinement.

Oui, on est comme ça nous les danseurs, on partage nos douleurs

(du moins, celles que le corps nous révèle ...)

Le temps que j’annonce le programme du jour, mes collègues font une pause.
Wan Chu boit dans sa gourde pendant que Cheng Wei, fidèle à lui même, est couché par terre en étoile.
Aujourd’hui, j’aimerais que nous revoyions trois des quatre danses d’ensemble : le début, la traversée (que l’on appelle « the scooter part ») et Cijin.
On reverra tout ça avec Anaïs après-demain
(mon Dieu ça y est demain elle prend l’avion ! Pourvu que ça se passe bien ...)
mais on sait tous les trois que celle qui a la meilleure mémoire n’est pas encore dans le studio.
Si je l’appelle Anaïs Macintosh parfois, ça n’est pas pour rien ...
Donc on fait une répétition préventive.
Dans le pire des cas, on l’aidera à se souvenir des choses, dans le meilleur des cas on sera tous au même niveau ...

Comme d’habitude, j’ai à peine fini mon annonce que Wan Chu se lève et révise.
Vu qu’elle s’est lancée dans le prologue, on commencera par là.

Je vais caler la vidéo de secours le temps que Cheng Wei décroche mollement du mode étoile et on se lance à son tour après avoir visionné la chose une petite fois.

Comme d’ habitude, en l’absence d’Anaïs, c’est Cheng Wei qui se souvient le mieux.
(il faut juste qu’il se mette en route ...)
On reconstitue le puzzle à trois, en comblant les doutes des autres.
Ça va très vite, bien plus vite que je ne l’imaginais.

J’ai annoncé trois danses au programme pensant secrètement qu’on n’en finirait que deux mais finalement, peut-être pas.

14h45,
le prologue est assez clair pour tout le monde.
Je leur laisse choisir par quoi on enchaîne :

la traversée, avec ces changements de directions, ces variantes de variantes, et ces décalages temporels,
ou Cijin, avec les mêmes écueils mais sur 5 temps avec un premier temps dans le silence, et puis aussi des solos décrochés, et même des parties sans musique où il faut garder la pulsation.
Je sais que, pour différentes raisons, nous préférons Cijin.
C’est plus tranquille comme rythme, la danse (il faut bien l’avouer) est plus jolie,
et personnellement, je ne fous pas grand chose.
Mais vous imaginez bien que personne ne veut prendre la responsabilité de ce choix.


Comme j’ai le malheur de dire que j’ai faim, Cheng Wei s’engouffre dans la brèche :
« on fait une pause ?
- non, on fait d’abord une deuxième danse ... »
Si on l’écoutait, on passerait le tiers de la répétition couchés en étoile ...
Je lui fais quand même plaisir en proposant un selfie avant de reprendre.
Anaïs et William doivent être en route pour l’aéroport.
On va leur envoyer pour leur dire que l’on pense à eux.



(désolé pour la qualité de la photo ... et pour le sourire toujours aussi stupide de Cheng Wei)

La concrétisation de l'arrivée imminente de la jeune fille aux cheveux rouges nous plonge dans un état certain d'excitation mais nous ramène tout aussi vite au boulot
(on ne peut pas être plus mauvais qu’Anaïs Macintosh à la prochaine répétition alors qu’elle aura une semaine de répétition en moins et le jetlag dans le corps) :

« alors ? que fait-on ? »
Silence, rires et regards ailleurs :
« ok ... Ladies first »
Et connaissant Wan Chu, elle va se débarrasser de ce qu’elle aime le moins.

Ça ne loupe pas :
« well ... the scooter part ... »

Là aussi, ça va vite.
On se lance directement en musique sans regarder la vidéo de contrôle et les phrases reviennent d’elles-mêmes.
On arrive même à faire les mêmes erreurs qu’avant et quand on en fait des nouvelles,
les danses sont tellement inscrites dans les corps que l’on s’y sent mal à l’aise.
Par exemple, quand on descend au sol, on décide de poser la main droite.
Pourquoi ? Parce que dans le doute, on a suivi celui ou celle qui paraissait sûr de son mouvement.
Sauf que ... que ça coince.
Et on s’en rend compte.
Tous les trois.
Ça n’est pas que c’est irréalisable physiquement, mais on se sent gênés quand on le fait. 

Le passage par la vidéo est là incontournable.
En vérifiant, on se rend compte que c’était tout bêtement la main gauche que l’on utilisait.

Et quand on le fait, la continuité revient.
Un truc tout bête, une histoire de main.
il fallait juste mettre l’autre pour que tout aille bien.
La mémoire du corps ...
(là, j’entends les lectrices du blog qui prennent mes cours éclater de rire, parce que je fais souvent référence à cette « mémoire du corps » avec une voix particulièrement branchée façon créateur contemporain)

15h30,
c’est bouclé,
Anaïs et William sont à Marignane.




(ils sont quand même nettement plus classe que nous ... et heureusement !)

Excitation épisode 2,
avec son corollaire « oh mon Dieu, elle arrive ... bon, on s’y remet ».

Il ne nous reste que Cijin, qui, comme prévu, même si on l’aime beaucoup, revient moins facilement dans les corps.

C’est ce que tout le monde redoutait ...
Confiants de ce qui venait de se passer avec « the scooter part », on s’était quand même lancés directement en musique mais pour cette danse-là, la vidéo de contrôle s’est imposée dès le premier essai.

Après avoir regardé la danse en entier une fois sur l’écran, Wan Chu me demande du temps pour travailler seule.

Cheng Wei en profite pour me demander s’il peut aller fumer dehors.
Je sais qu’il a une bonne mémoire, je l’autorise à prendre la pause qu’il espérait tant, à condition qu’il soit près au même moment que Wan Chu.
Il me répond un « ok » évasif en souriant et disparait dehors.
(il n’y a pas à dire je suis un tortionnaire)

Je travaille ma partie le plus rapidement possible et laisse la danseuse seule dans le studio.


De retour de sa pause, Cheng Wei met le turbo.
Les deux danseurs se replongent dans cette partition complexe chacun de leur côté, faisant des allers retours à la vidéo dès que nécessaire.

Cheng Wei et moi sommes un peu déconcentrés par la petite pause.

Heureusement, Wan Chu qui s’est mis en mode « cette danse me résiste mais ça ne va pas durer longtemps » nous ramène à ce pour quoi nous sommes là : tout boucler avant l’arrivée d’Anaïs.
Elle retrouve quand même le sourire en nous rappelant une des premières fois où elle a dansé Cijin avec la projection sur l’écran.

Les vagues lui avaient donné une sorte de petit mal de mer qui faisait qu’elle ne pouvait plus marcher droit.

On avait bien ri ce jour-là.
C’est toujours drôle quand on se plante sur des choses simples.

Je leur raconte que lors d’une de mes premières pièces, j’avais concocté une entrée très haut sur demi-pointes pour Sophie, une splendide danseuse qui avait de magnifiques équilibres.
(pour les lecteurs néophytes, sur « demi-pointe » c’est sur la pointe des pieds)
Sophie apparaissait tout en blanc accompagnée par une chanteuse irlandaise et une harpe celtique et le premier mot que psalmodiait la voix était : Alleluia.
C’était un émerveillement de la voir rentrer comme ça à chaque répétition.
Une sorte de transfiguration.

Sauf qu’à la première, le trac a fait que sa cheville tremblante a lâché.

Rien de grave mais juste une descente brutale de niveau dès le premier pas, juste avant d’apparaître sur scène.

Couché sur le plateau à la fin de la danse précédente, je l’avais vu se préparer en coulisses, monter très haut sur ses orteils et … descendre d’un coup alors que l’on entendait Alleluia.

Elle ne s’était pas démontée et avait fait une très belle entrée comme si rien ne s’était passé,
mais on avait beaucoup ri aussi.

Après un bon quart d’heure, mes deux amis se sont sentis prêts à essayer de danser Cijin à nouveau.
Je lance la musique, fais ma phrase d’introduction et je les regarde.
Les mouvements sont revenus mais il y a encore des décalages rythmiques.

À l’aide de la vidéo, on remet tout en place tranquillement, on finira avec Anaïs.

17h,
les trois danses sont revenues dans les corps et dans les esprits.

Je demande à Wan Chu si elle a un cours ce soir:
« pas le mercredi
- alors tu as fini
Nous, nous on attend l’acteur »

Tout ça avance vite, bien et dans la bonne humeur.
C’est bien agréable.
Voyons voir comment Jordan va se débrouiller avec le programme du jour.





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