21-24/02/18 - Taiwan printemps 2018 - Jour 5 - 9 - Semaine monochrome
Hélas ...
Se souvenir des belles choses
en attendant le vrai mieux
Alors nous revoilà donc au printemps.
Je vous avais laissé quelques jours après mon atterrissage.
Une première journée de travail avec Cheng Wei était passée,
(si vous ne vous souvenez plus trop, il vous suffit de suivre les liens)
et j’avais eu la mauvaise surprise d’apprendre que j’allais passer une partie de la semaine sans répéter
puisque Wan Chu avait eu la bonne idée d’aller en France pendant que j’étais ici.
Avec le recul que j’ai maintenant,
je ne saurai jamais si Cheng Wei a réellement oublié de dire à sa collègue que j’arrivais,
où si elle avait décidé de faire comme si elle ne l’avait jamais su …
(et finalement pour vous, c’est peut-être une bonne chose que je vous raconte tout ça
avec une saison de retard),
Le reste de la semaine a été, hélas, dans la même tonalité que ce dernier matin blême.
Une sensation d’avoir pu vivre ces journées dans la grise Taipei, voire même à Paris :
un ciel blanchâtre, la pluie toujours en embuscade,
qui te donne des bonnes raisons de ne surtout pas bouger de l’appartement.
Une non-activité forcée.
De celle qui te fait te sentir particulièrement inutile, dans cet endroit que tu connais et que tu aimes
mais dans lequel tu resteras encore longtemps un étranger.
L’ambiance idéalement propice au ressurgissement des questionnements qui macéraient jusqu’alors
quelque part dans les tréfonds de tes émotions.
Bref, j’ai ruminé dru.
Rajoutez à ça, la propension qu’à l’humain à remuer le couteau dans une plaie cicatrisant à peine
en écoutant « la » musique qui va rameuter un essaim de bourdons dans un cœur qui en est déjà plein,
et vous obtenez de ces journées neurasthéniques où vous écoutez en boucle
« les trois poèmes pour Annabel Lee » d’Hubert-Félix Thiéfaine,
en vous demandant à quoi bon sortir plutôt que de vous auto-suggérer d’aller faire un tour.
(d’autant que le texte de cette chanson, écrit par un certain Aragon, est tellement sublime
que vous avez juste envie de jeter tous vos carnets de notes tellement la moindre de vos phrases
n'arrive pas au niveau de sa voute plantaire).
Rajoutez aussi, le coup de grâce :
je suis allé à Tsoying,
le vendredi,
il faisait bien-sûr parfaitement gris,
et j’ai attendu seul dans la salle des profs du lycée,
pendant une petite heure qui m’en a paru trois,
une Su Ling, directrice des lieux, qui ne s’est pas montrée
alors que j’avais pris la peine de la prévenir de mon passage.
Vous avez là je crois, un tableau assez précis de mon état jusqu'au samedi,
veille de la répétition suivante.
J’ai quand même vécu quelques petits moments simples,
qui, vu comment je les ai consignés dans mes carnets,
ont réussi à faire naître une ou deux éclaircies dans cette semaine de tous les blues.
D’abord,
parce qu’au bout de 48h, j’ai éradiqué Hubert Félix Thiéfaine de mon environnement auditif.
J’étais bien conscient que ça ne me tirait par vers le haut.
Et comme j’avais quand même deux solos à monter pour mes camarades,
solos je ne comptais pas leur faire danser en silence,
il fallait que mon cerveau soit nettoyé de tout chef d’œuvre, de tout tube à deux balles, de tout gingle,
de toute parole compromettante,
une sorte de rien musical, du moins en surface, du côté des neurones.
À la limite pour Cheng Wei, ça aurait pu passer.
Je savais que je remixerais une musique que j’avais déjà composé pour lui,
mais pour Wan Chu, je partais de rien.
Il fallait vraiment qu'il n'y ait rien de lourd dans ma tête.
La disparition de cette arme dangereuse m’a permis de ne plus replonger sous la couette
(sous laquelle je n’allais pas parce qu’il faisait trop chaud)
mais de donner un rythme à mes matinées
entre écoute d’émissions de radios (merci les belges de « Par Jupiter »),
mise en formes de vidéos, retouches de quelques photos,
et écriture.
L’autre raison qui m’a fait sortir de ma tanière est qu’il fallait quand même que je me nourrisse un peu,
et que j’assouvisse mes addictions.
J’étais presqu’à cours de Kentucky Bird.
Cheng Wei étant occupé comme jamais (ou comme d’habitude, je ne sais plus trop),
je savais que je n’allais pas pouvoir compter sur lui pour ce qui était d’une balade en scooter.
J’allais donc devoir prendre le bus.
Ma première sortie a été une visite chez ce cher « Arthur » pour acheter du tabac.
Pour ça, rien de plus simple :
la ligne 100 part de devant mon chez moi temporaire
et elle arrive à quelques centaines de mètres du magasin
(je crois que je vous l’ai déjà dit mais sait-on jamais).
Tellement pratique que je n’avais plus aucune excuse.
Le jeudi, j’ai donc pris le 100 de 16h38.
La trêve de nouvel an étant finie, les arrêts de bus étaient à nouveau envahis par les uniformes des lycéens
qui rejoignaient la station de métro la plus proche, leur établissement scolaire, un cours du soir
ou la maison familiale.
J’étais dans le bus à 16h35 et en rentrant par la porte arrière, j’avais réussi à me caler côté fenêtre
à l’avant-dernière rangée de sièges.
Le bus était plein à craquer avec l’organisation habituelle :
les places à l’avant et celles de la plateforme centrale occupés par les plus âgés d’entre nous,
le reste essentiellement squattés par des uniformes avec, noyé dans tout ça, quelques exceptions ….
et j’en étais une de taille.
Il faudra quelques arrêts avant qu’un des jeunes debout dans le couloir entre les deux rangées de sièges
ose s’aventurer fièrement à côté de moi.
Il a sorti son bouquin d’exercices d’anglais, qu’il a fait mine de lire … et s’est endormi.
Nous avons traversé la ville au gré des petites musiques de cette machine à transporter.
Celle assez sobre des clignotants,
une autre plus élaborée pour indiquer que l’arrêt avait été demandé,
et bien-sûr, la litanie mélodieuse des « chié chièèè » dits au chauffeur par chacun en quittant le véhicule,
précédée par l’annonce des arrêts en quatre langues par la gentille dame enregistrée.
Alors que nous nous éloignons du centre-ville par Sanduo road,
deux jeunes plaisantent près de la porte de sortie.
Quand nous tournons à droite sur Wu Ching road, la jeune fille descend sans même regarder son camarade.
Il est déçu.
Il espérait visiblement quelque chose de plus,
elle a déjà le nez replongé dans son portable.
Je me dis que peut-être, elle est en train de lui écrire,
mais qu’il ne le sait pas encore …
Je n’ai pas osé dire merci en mandarin en descendant du bus.
Les autres le diraient à ma place cette fois encore.
J’ai longé Wu Ching road, dans le vacarme de cette ville en début d’heure de pointe
et j’ai tourné à droite sur Ersheng road.
À quelques mètres de là, Arthur m’attendait.
toujours étonné quand je puisse venir seul.
Il m’a bien sûr, tout de suite reconnu.
et a même été, m’a-t-il semblé, un peu fier de montrer à ses employés qu’il connaissait cet étranger
(qui générait déjà un petit vent de panique dans l’organisation de la maison).
J’ai tendu mes deux paquets de Kentucky bird,
« Juo Pai ».
Alors que je préparais mes 900 dollars,
il m’a nonchalamment redit le prix en anglais.
(c’était très gentil de sa part mais j’aurais été tellement fier de lui montrer que j’avais compris …)
L’avantage du bus numéro 100,
c’est que son terminus est à moins d’un kilomètre de l’arrêt qui dessert chez Arthur
et que les bus ne restent quasiment pas à ce terminus-là.
Comme pour beaucoup de lignes ici, il y a une tête de ligne régulatrice
où les chauffeurs ont une heure de départ vraiment fixe,
de l’autre côté c’est presque une boucle.
Du coup, le temps que je prends pour aller de l'arrêt du bus au magasin et faire mes achats
correspond à peu près à celui qu’il faut au bus pour aller au terminus et revenir.
Parfait timing.
L’autre avantage c’est que cette ligne dessert le night market où j’achète mes fameux burritos,
et c’est par là que je suis passé ce soir-là en revenant.
Mes « amis » avaient décoré leur échoppe d’un lampion de nouvel an.
Une jolie petite flamme faite de papier, astucieusement ventilée par le dessous.
En mettre une vraie aurait sans doute était un peu dangereux
Et puis, déjà, obtenir une flamme rouge, à mon avis, ça n’est pas rien
mais si, en plus, ils avaient dû l’entretenir toute la soirée entre deux commandes …
Ce soir-là, je suis arrivé un peu plus tôt que mon heure habituelle.
Ils étaient bien occupés (et j’en suis bien content pour eux).
Comme à chaque fois que cela prend un tout petit peu trop de temps à son goût,
la dame m’a proposé d’attendre sur un des sièges en Formica à l'arrière de leur petit stand.
Et comme à chaque fois, j’ai décliné en souriant, préférant rester debout dans la rue
à regarder les gens, les scooters, les taxis, la vie quoi …
Dans les aventures en autobus, j’ai aussi repris le fameux 248.
Cette fois-ci, juste par gourmandise …
À côté de la station de métro de Sizhiwan, il y a un de ces snacks où je m’arrête souvent quand je rentre
d’une de mes visites au soleil couchant.
(en tapant coucher de soleil dans la rubrique « libellés » vous en retrouverez souvent des traces)
Cette sorte de traiteur vend tout un tas de choses savoureuses à grignoter plus ou moins sur le pouce.
C’est essentiellement fait pour le petit déjeuner taïwanais
mais le soir, ils font des raviolis, des sortes de crêpes, aux herbes, au jambon ou à la saucisse
et puis des petits pâtés.
Certains sont aux légumes (du chou, des légumes verts cousins des épinards),
d’autres sont à la viande et sont plus ou moins épicés.
Ils font aussi des soupes
(j’en ai essayé une au hasard une fois et je n’ai pas du tout été convaincu),
J’ai donc pris le 248 mais je ne sais plus quand.
Là-aussi, c'était presque devant chez moi.
C’est bien pratique quand même.
Avant, il ne fallait pas non plus aller très loin, la gare routière était à moins de cinq minutes.
Mais là, elle est en travaux et ils ont transféré une grande partie des arrêts sur Zhongshan road.
Je sors de l’immeuble … et j’attends.
La ligne 248 est comme la 100.
L’embarcadère de Gushan, terminus à l’est, n’est qu’une boucle.
Le temps que je fasse mes achats, je peux reprendre le même bus dans l’autre sens.
Au chapitre des sorties de la semaine, je me suis aussi arrêté au centre commercial de Kaohsiung Arena,
le vendredi en rentrant de Tsoying
pour m’acheter de quoi petit déjeuner.
Je savais que le lendemain matin, il me faudrait autre chose que des Oreo pour me ramener le sourire.
J’avais tenté de prendre un bus sur Bo Ai road pour rentrer à l’appartement,
mais c’était trop long et trop compliqué.
Le métro m’a ramené chez moi bien plus rapidement.

Voilà,
l’ambiance n’a donc pas été transcendante, cette semaine-là.
Mais je savais que dès que j’allais danser,
avec d’autres,
d’une manière ou d’une autre,
que tout irait forcément mieux.
J’ai mis mon casque assez tôt et une grande partie de la journée a été dévolue
au remodelage de ce que je voulais entendre pendant que Cheng Wei danserait.
De toute façon, j’étais au pied du mur.
Il fallait qu’on ait de quoi s’inspirer le lendemain.
J’ai rendu cette nouvelle version moins « électronique » en troquant les synthés par des guitares électriques,
j’ai mis plus en avant la mélodie sifflotée,
et j’ai enlevé la pluie, qui m’avait inspiré la première mouture
(j’étais à Taipei, dans le même état que dans la semaine que je viens de vous décrire).
Puisque cette musique allait parler de nous, j'ai bien sûr fait appel ... au scooter.
Au casque, ça m’a paru plutôt pas mal,
en tous cas c’était un bon point de départ.
Maintenant que j'y pense, c'est ce soir-là que j'ai pris le 248 !
Je vous le raconterai la prochaine fois.
Vivement dimanche
(j’ai d’ailleurs repris le bus ! mais je vous le raconterai la prochaine fois)




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