28/02/18 - 2 - Taiwan printemps 2018 - Jour 13 (2) - une de ces fins
écrit à deux encore,
et tracer une autre route,
peut-être.
18h,
Wan Chu est partie voir comment elle allait résister à sa classe d’enfants.
Cheng Wei est avec Yung Hua au rez-de-chaussée.
Je me pose.
Enfin presque :
la musique du gamin au scooter emplit déjà le studio,
lancée en boucle pour que mon corps passe de l'histoire de la guerrière à celle du jeune homme pressé.
Changement d’ambiance.
On prend un peu le temps.
il y a de l’introspection, un soupçon de nostalgie, d’autres respirations,
le tribal 1-2-3 4-5-6 a laissé à sa place à ces notes incertaines sombres et synthétiques.
Pour une fois, je prends le temps d’écouter la structure globale.
Autant quand je crée des chorégraphies pour un groupe, je commence la plupart du temps par là
dès que la première mouture de la musique est faite, même si je la modifie souvent par la suite,
autant pour les solos, je me laisse souvent porter par ce qui vient.
Ça serait intéressant que je fasse l’inverse un jour.
Donc, une construction, des repères.
La mélodie qui revient.
Cet accompagnement qui se fait de plus en plus présent.
Ces notes de piano électronique qui appellent aussi à une boucle, à quelque chose de liquide (encore ...)
J’imagine des points de rendez-vous où l’on pourra reprendre la première phrase en leitmotiv
pour qu’elle nous emmène dans d’autres directions.
Je l’envisage plus lente, plus rapide, plus étirée, plus aérienne.
Tellement de possibles.
Repartir de là où on s’est arrêté.
Un lourd coup d’œil sur la vidéo d’hier ...
Oui.
Il y a cette histoire de mouvement qui part par l’épaule dont j’ai eu l’idée juste avant de quitter le studio.
On va commencer par ça
et delà, je verrai bien ce qu’il vient.
Si ça se passe comme hier, ma foi, on devrait avancer vite.
Sauf qu’hier, nous étions plus « frais », mais la fatigue nous fait parfois aussi de belles surprises.
On verra bien.
Cheng Wei revient et se met en condition.
« Marquage » de tout ce que nous avons traversé la veille,
ponctué de discussions, de rires, de questions,
le plaisir de n’être que « danseur » quelques heures durant et l'envie de voir le solo fini
surpassent le poids de la fatigue des esprits et des corps.
Il file tout en musique, plusieurs fois et dès qu’il se sent prêt,
on continue la route.
Je lui montre l’histoire de l’épaule.
De là, nous repartons comme hier,
passant d’une proposition de l’un à ce que l’autre répond,
je l’envoie au sol,
il se relève,
je l’y renvoie,
il trouve une façon de revenir à la position de départ.
On reprend certains mouvements à des niveaux différents,
le leitmotiv bien-sûr,
quelques mouvements du quotidien,
la conversation chorégraphique continue de plus belle.
Les repères que j’avais prévus volent en éclat.
Celui-ci arrive bien trop tôt, celui-là bien trop tard,
j’adapte, je modifie l’ordre de nos propositions,
leurs durées, leurs énergies,
je veux arriver à ce moment de la musique qui pour moi annonce la fin.
La fin du solo, et aussi, peut-être, autre chose,
en tous cas un moment qui incarne la filiation dont, justement, nous avons parlé hier
et où je rejoindrai Cheng Wei dans une danse qui nous fera quitter le plateau.
Les heures passent,
bien trop vite,
il est 21h30,
la structure est là.
Dans les grandes lignes.
On a fait se joindre la fin d’hier
au moment où Cheng Wei vient me chercher pour que nous sortions de scène ensemble.
Mais j’ai encore plein de doutes sur l’organisation de tout ça
et la fatigue aidant, mon jeune collègue a du mal à se souvenir de ce qui,
après moult atermoiements, de mon côté comme du sien, est devenu la version quasi définitive.
Il n’a pas l’ordre en tête,
ni les temps d’arrêts, ni les durées.
On reprend en détail.
Là, il me faut lui raconter la fin que j’envisage.
Avec cette traversée remontant au lointain vers cour où il soutient le vieux danseur que je suis en train de devenir.
Cette image de lui me portant, fatigué,
physiquement, moralement,
on l'a vécue bien souvent et c’est bien ce qui se passe ces derniers temps.
Elle fait partie de l’histoire.
Ça en sera peut-être l’avenir, voire la fin.
Je ne suis pas sûr d’oser montrer cette situation sur scène.
J’ai peur du pathos,
d’en dire trop, d’en faire trop.
Et puis, j’entends résonner aux quatre coins de mon cerveau une phrase que l’on m’a seriné
tout au long de ces années de création : « lâche-toi un peu ! … Ose »
Comment présenter tout ça à mon jeune collègue ?
Sur ce coup, Taïwan m’est d’un grand secours.
On est dans un de ces pays où beaucoup de choses se disent entre les lignes.
À l’instar d’une Wan Chu répondant à un vieux chorégraphe, je prends mon souffle :
« Cheng Wei !
Come
I show you something »
Je lui montre la fin que j’imagine.
Sans lui donner d’explication.
Il ne me la demandera pas.
« That will be the end
- …. ok …. »
Même si on n’est pas sûr des choses.
Je lui propose de filmer.
Au moins ce qu’on a fait aujourd’hui.
Je l’aiderai sur la fin en lui soufflant les phrases si le besoin s’en fait sentir.
22h,
on finit la répétition sur l'enregistrement de cette remontée en diagonale,
sans se dire un mot.
Rangement des affaires,
remise en place de l’immense bouche rouge
« Will you need to the nightmarket ? »
Non, ce soir, je n’ai pas besoin de faire du shopping,
pas très envie non plus.
Il me ramène à l’appart’ sans me parler de prendre le train,
je ne lui parle pas non plus de l’option métro.
Je suis ému,
nous sommes fatigués,
la traversée de la ville avec un peu d’air frais
en ne faisant rien d’autre que de regarder les autres et discuter un peu
nous fera le plus grand bien.
Fermeture du studio.
Casques.
« Do you want to film ? »
Non.
Pas de caméra sur l’épaule ce soir.
On rentre.
C’est tout.
Quand on est en vue de la gare centrale, il me demande si j’ai faim.
D’ordinaire, j’aurais répondu par quelque chose de l’ordre de : « et toi ? »
Pour être sûr qu’il mange quelque chose dans la journée.
Là, il y a autre chose dans la question
qui n’a rien à voir avec l’appétit.
Il veut que l’on reste encore un moment ensemble.
À cette heure-là, si on veut manger un morceau dans une salle avec une table et des sièges,
nous n'avons pus trop de choix … à part, comme partout dans le monde, les fast-food.
Ce soir, je décide de lui faire plaisir.
Après quatre années de demandes répétées, de suppliques, de prières, de tentatives de négociation,
j’obtempère enfin :
nous allons dîner à Mac Donald Taiwan ...
Je ne m’étendrai pas sur la qualité gustative de ce que nous avons eu sur nos plateaux
(si ce n’est que j’ai mis beaucoup de temps à le digérer).
L'important a été ce bonheur simple que nous avons partagé pendant une petite heure supplémentaire,
en parlant de choses totalement dérisoires,
les yeux vers la gare, regardant les taxis sur Janguo road,
les quelques SDF, les gens qui couraient pour prendre le dernier train vers les banlieues,
Tainan, Pingtung, Taichung.
Cheng Wei m’a déposé devant mon immeuble peu avant minuit
et s’est enfui vers l’est.
Je suis remonté à l’appart’,
avec l’envie de faire comme la veille et de monter les films tout de suite après avoir téléchargé les tournage.
Mais parce que justement je l’ai fait hier soir, je suis trop fatigué pour le faire maintenant.
Et je veux le faire bien,
enfin du mieux possible.
Je transfère les films,
j’attends juste que tout soit dans le disque dur
et je m’endors,
le coeur lourd de cette tentative d’amitié dansée,
de ce qu’elle me dit,
de ce qu’elle pourrait devenir.
Il est 1h.
Une autre de ces journées fortes, en actions, en réflexion, en émotion.

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