30/05/18 - et tous ceux qui devaient partir ...
le départ d'un ami
émotions partagées,
rêver de la suite
C’est ce que je vois sur ma tablette quand j’ouvre le premier œil.
Rituels du matin : boulangerie, cuisine.
Comme je vous le disais dans le texte précédent, pour la première fois depuis cinq semaines,
je reprends mon petit déjeuner avec une bouilloire qui ne bougera plus de sa place habituelle avant longtemps.
Une de ces « dernières fois » encore.
Je vais devant l’ordinateur.
Il n’y a presque plus de messages évoquant ce que nous avons vécu.
La fièvre d’après spectacle est passée.
Les vidéos de tout ce que nous avons dansé ces trois derniers jours sont maintenant dans les mains de Sylvain.
Ça y est, le vide s’installe.
Pour m’occuper, je joue un peu.
Mais le cœur n’y est pas.
Trouver de quoi m’occuper.
La musique pour La Ciotat n’est pas encore finie.
Je comptais la réajuster en direct pendant la répétition de ce soir
mais ça sera encore mieux si elle est prête quand j’arrive.
D’autant que mercredi dernier, j’ai filmé.
Difficile de trouver une excuse valable pour me replonger dans un jeu qui, de toute manière, ne m'apporte rien.
Allez … je me lance.
Je garde le ternaire.
Évidemment.
(saviez-vous que le rythme ternaire est directement lié aux émotions ?
c’est ce qu’on m’a dit … et bien maintenant vous le savez)
Et justement, mes émotions prennent le dessus sur tout.
Impossible de « rationaliser » quoique ce soit.
Impossible d’envisager quelque chose de plus simple
pour ces élèves qui pourtant, se battent déjà bien souvent avec mes musiques rarement binaires
où la pulsation se cache loin derrière des tas d’instruments trompeurs.
Pour accompagner ce qu'elles danseront, il faut qu’il y ait au moins …
ce que j’ai dans la tête maintenant.
Ça sera moins facile pour elles mais je n’ai pas le choix.
À partir du rythme de la vidéo, je bâtis la structure
à l’intérieur de laquelle j’incorpore ce que j’ai déjà
et puis je tente des choses, je trouve une ambiance, pose des repères.
Je fais des allers retours entre la vidéo de répétition et le logiciel de composition.
Mon ordinateur n’aime pas trop ça.
Cela fait beaucoup d’informations pour lui, le pauvre.
Je tente de ne pas aller trop vite pour éviter la surchauffe.
Ça avance bien mais je n’ai pas le temps de finir.
J’irai avec l’ordinateur au studio ce soir.
Comme prévu ...
11h10,
je quitte la maison
et la pluie commence à tomber.
Décidément, si le temps aussi s’y met ...
J’avais prévu de déjeuner au Steak n’Shake du Vieux-Port, histoire de se remémorer une jolie après-midi,
mais je crains que l’on n’ait pas le temps vu la circulation dans le centre.
Tout est déjà englué et ça ne va pas s’arranger quand les rues seront mouillées.
Marseille sous la pluie ...
On ira à Plan de Campagne.
C’est sur le chemin de l’aéroport.
Au pire, si je vois que l’on n’a vraiment pas le temps, on mangera dans le hall 1 de l’aérogare.
Il y a un Burger King.
Tant pis si je digère les hamburgers le reste de la journée, au moins Cheng Wei sera content.
12h20,
j’arrive à peine à Allauch et la pluie redouble de puissance.
Cheng Wei est seul.
Ses hôtes sont partis travailler.
Le temps qu’il finisse ses affaires, je l’attends dehors à l’abri,
à côté des chats.
12h40,
nous partons.
Sa grosse valise a pris la place qui depuis un mois était occupée par cette chère Wan Chu.
Elle doit être arrivée à Florence maintenant.
Sur la route, on parle de tout, de rien,
enfin surtout on parle d’autre chose.
Comme si c’était un jour comme les autres,
où on irait travailler, ou se promener.
Je lui fais un bref historique des quartiers nord que nous sommes en train de traverser,
ce qui me permet de lui parler de mon premier projet franco-taïwanais autour de Sisyphe,
projet qui n’a jamais eu lieu à cause de l’incompétence d’un médiateur culturel
et d’un directeur de centre aéré subitement bombardé directeur de théâtre.
Cheng Wei ne comprend pas comment c’est possible …
Moi non plus.
13h10,
nous sommes à Plan de Campagne.
Cette accumulation de supermarchés, de galeries marchandes,
de tous ces endroits où l’on ne peut faire qu’une chose : consommer,
me déconcertera toujours.
Je me gare devant le Steak n’Shake.
Ça sera une commande à emporter.
Vu le temps qu'il reste, on mangera à l’aéroport.
Cheng Wei reste dans la voiture le nez sur son smartphone.
Je le comprends.
Rien n’est vraiment convivial ici.
13h30,
je suis de retour avec mes sacs en papier plein de boeuf et de friture.
Nous quittons le plus vite possible la zone commerciale.
Par l’ouest, car il y a un peu de verdure.
Ça va nous faire du bien.
13h50,
je coupe le moteur de la 107 sur une place du parking P1 de l’aéroport Marseille Provence.
Nous entrons dans le hall 1.
Les guichets de la British Airways sont encore fermés.
Parfait, cela nous laisse le temps de manger.
On ressort sur l’esplanade en faisant un crochet par le bureau de tabac
pour que Cheng Wei achète des cigarettes mentholées.
Elles n’ont pas le même goût ici.
On mange sur un banc sous le ciel gris.
Heureusement, la pluie s’est arrêtée.
Cheng Wei me demande si j’ai des projets pour la suite.
Il m’avait déjà posé la question hier soir et il a la même réponse aujourd’hui.
Je n’en ai aucun.
Je vais me contenter d’amener Anaïs à Taïwan si on fait la création là-bas.
Vu la dernière tentative avec des françaises, si je mène ce projet-là à bien ça sera une sacrée victoire.
Je vais aussi voir l’ostéo pour lui parler de mes genoux,
et le médecin pour lui parler de ma fatigue
car je sens que ça n’est pas comme d’habitude.
Il faudrait que je fasse la même chose avec la voiture.
Pas sûr que j’ai le temps et l’argent pour.
Cheng me comprend.
Il sourit,
et me reparle d’un projet évoqué un soir de beuverie au Goodness Bistro à Kaohsiung,
(à moins que ça ne soit au Mini).
J’avais lancé une idée, cousine de « In Wei » mais sans la dimension culturelle,
ou plutôt sous une autre perspective :
« In Wei » c’était notre vision du pays que nous découvrions.
Cheng Wei avait parlé de la France et j’avais parlé de Taïwan.
Ma nouvelle idée était de partir des mêmes musiques et de faire des chorégraphies chacun de notre côté.
Pour le spectacle, l’espace serait coupé en deux,
avec des gradins centraux qui sépareraient deux scènes.
La musique serait diffusée sur les deux plateaux en même temps
et les chorégraphies se joueraient simultanément sur les deux scènes différentes.
Une idée un peu folle … qui me fait sourire, à mon tour.
J’avais évoqué l’idée mais je savais déjà qu’en France, personne ne me suivrait dans une aventure pareille.
À Taïwan ? Peut-être.
L’espace 281 où nous avons joué « In Wei » serait l’endroit rêvé pour ça mais ...
On savait déjà que sa fermeture était proche.
Ailleurs qu’à Kaohsiung ? Taïnan peut-être ?
Parler du futur pour oublier le présent.
Voilà un de ces rituels d’aéroport qui a l’air de s’installer.
Notre manière à nous de nous dire que l’aventure va continuer quoiqu’il arrive,
quelle qu’en soit la forme.
Mais cela n’arrive pas à masquer la tristesse.
Les nuages n’arrangeant pas les choses ...
Cheng Wei me confie que c’est de plus en plus difficile de me quitter,
parce qu’on se connaît de plus en plus
et que les séjours se passent de mieux en mieux.
Cette fois, sa tristesse égale la mienne quand je quitte son pays.
Avec ce déchirement entre les amis que l’on laisse et ce que l’on va être content de retrouver.
Nous sommes au même niveau.
C’est agréable et tellement triste à la fois.
15h,
il fait son enregistrement.
Il n’avait pas réussi à le faire sur son portable car son billet avait été acheté par une agence.
Nous prenons la file d’attente de ceux qui n’ont pas fait le check-in en ligne
Et nous sommes ... seuls.
Du coup, mon ami passe avant tous ceux qui font la queue devant les autres guichets
pour n'y déposer que leurs bagages.
Ce qui semblait nous faire perdre du temps, nous en a fait finalement gagner.
Autre belle surprise.
Quand Cheng Wei annonce sa destination finale, l’hôtesse sourit et se met à parler en mandarin.
Un beau début de transition de retour pour mon ami.
Je les laisse discuter.
Mais entendre une conversation en mandarin à cet endroit précis ne me fait pas du bien.
Départ par le contrôle de sécurité numéro 1.
One.
Cela nous rappelle l’épilogue où ce mot revient en leitmotiv tout au long de la musique.
On reparle de la dernière fois qu’on l’a dansé.
Je sens que les larmes montent mais je me retiens.
On se dirige aussi lentement que possible vers l’endroit à partir duquel nous serons seuls.
C’est à cet endroit que l’on s’était séparés la première fois qu’ils étaient venus, il y a trois ans.
Quand Cheng revoit la suite de barrières qui forme ce faux labyrinthe qui mène aux contrôles,
il se souvient :
« c’est là que tu avais pris la photo »
Il avait raison.
Fais un bon voyage.
Ne fais pas trop de bêtises.
Et je le laisse.
Le voilà zigzagant dans le couloir de barrières, faisant l’idiot comme d’habitude.
Je ris un peu,
enfin, j’essaie ...
J’arrive quand même à capter ce moment où il me salue une dernière fois.
Je lui fais rapidement un signe de la main avec un sourire figé et je m’en vais le plus vite possible.
Je ne passe pas à la caisse automatique.
On va croiser les doigts pour que ma carte bleue passe au paiement de la sortie de parking
malgré toutes les dépenses de ces dernières semaines.
Je regagne la voiture au pas de course,
mets le contact,
ma vue se brouille.
Le téléphone vibre.
Cheng Wei m’envoie un lien vers un lieu de résidence taïwanais et ajoute un message :
« Now I know your feelings »
(maintenant je sais ce que tu ressens)
Impossible de retenir mes larmes.
Une fois encore.
Je mets le contact et allume la radio.
Je roule sans vraiment l’écouter.
La route est à nouveau sèche et les bouchons se forment.
Je tente de penser à autre chose, tout en me disant que non,
il faut que je retienne ces moments.
Ils font aussi partie de l’histoire.
15h50,
je suis garé devant le Grenier du Corps,
un studio de danse à dix minutes de chez moi,
Anaïs y travaille, mais pas aujourd'hui.
Je retourne dans ma tanière les yeux hagards.
Ma tête est ailleurs.
Un SDF à qui je donne parfois une chose ou deux me ramène à la réalité par son cri :
« maestroooooo ! »
Je souris et lui fais signe de la main.
Je ne vais pas rester discuter aujourd’hui, il faut que je sois seul le plus vite possible.
Je traverse la rue Breteuil, prends la rue Davso, monte les trois étages
et m’assois sur le sofa,
épuisé.
Je pleure un long moment.
Puis je prends le carnet à fleurs,
et j’écris tout ce que je viens de vous raconter.
17h10,
il me reste une heure pour avancer la musique du rendez-vous ciotadin de 19h.
(ciotadin ? de La Ciotat, un peu comme le martégal voyez ?
qu’est-ce que vous en apprenez des choses !)
J’essaie de vérifier la structure,
relance le même va-et-vient que ce matin entre le logiciel de son et la vidéo.
Je n’aurais jamais fini à temps.
18h15,
je pars à La Ciotat avec l'ordinateur.
Tant pis.
Je suis sûr qu’elles comprendront.
19h01,
je suis dans le studio in extremis.
J’ai mis ma panoplie de professeur,
jusqu’au sourire !
La répétition est bien plus calme que celle de la semaine dernière,
et cela tombe plutôt bien.
On règle des soucis d’écoute musicale,
je modifie en direct sur la machine ma petite création pendant que les danseuses répètent
en prenant bien soin de sauvegarder les bonnes versions.
(c’est quand même bien pratique cette histoire)
20h45,
je suis devant ma voiture.
Je discute avec Marie (lectrice assidue du blog !) de mon état physique et émotionnel.
L’un influe sur l’autre.
Forcément.
Il ne reste plus qu’à ... gérer ...
Les « chroniques formosanes » se sont bel et bien passées.
C’est certain.
Mike a relevé le défi d’une main de maître,
Anaïs a été au delà de ce que j’espérais.
Et les deux autres ...
Disons que l’on continue à se découvrir pour s’apprécier d’avantage.
L’aventure « In Wei » n’est maintenant qu’un mauvais souvenir.
On sait que ce dont on avait rêvé un soir d’été il y a quatre ans, est tout à fait possible.
Il nous reste encore à réaliser le match retour pour confirmer le tout.
Transformer l’essai en fabriquant à Kaohsiung quelque chose de tout aussi bien.
Mais au delà de ça, il y a l’humain.
Les amis que l’on quitte,
la douleur que l’on partage,
mais le plaisir de tout ce que l’on a vécu aussi.
21h10,
je rentre dans la voiture.
Message de Cheng Wei.
Il est toujours à Londres.
L’avion a dû faire demi-jour à cause d’un souci technique.
Ils dorment là-bas et ne repartiront que demain.
Le pauvre.
En même temps, je préfère qu’il perde une nuit à Londres
plutôt que de le perdre à tout jamais quelque part dans un océan.
Je lui souhaite un bon courage,
et lui ordonne de me donner des nouvelles dès qu’il en a.
J’allume la radio,
mets la 107 en route,
« a very good trip » l’émission de Michka Assayas que j’aime bien.
Je passe le péage, du rock plein les oreilles,
en me disant qu’il faut que je prenne les rendez-vous médicaux dont je parlais ce matin,
que je vérifie si je peux appeler le garagiste,
que je pense à tout ce qui reste à faire d’ici mi juillet,
tout en préparant le voyage d’été ....
mais qu’il faut que je me pose aussi.
J’écris sur Facebook ce statut :
« Et tous ceux qui devaient partir
ont quitté la ville ... »
Une collègue me répond que cela ferait un joli titre de roman.
C’est possible mais pour le moment,
je suis juste malheureux.



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