05/03/18 - 1 - Taiwan printemps 2018 - Jour 18 (1) - Dernier jour


un nouvel épisode dans le chapitre des dernières fois,
ranger ses affaires, et penser, un peu trop,
danser encore une fois avec ses amis,
repartir sur les chapeaux de roue.








Lundi 5 mars

France Inter, il est minuit.
Je traîne encore un peu,
comme ... d’habitude.

Demain à cette heure là, je serai quelque part au dessus de la Russie,
en train de dormir ou dans le pire des cas, de regarder un film.

Pas de safari photo matinal,
je n’ai ni l’envie ni l’énergie,
et j’ai la super bonne excuse de mes affaires à faire pour mettre de côté cette activité beaucoup trop physique.
Comme prévu ...

Je petit déjeune de tout ce qui reste de ce que j’ai acheté cette dernière semaine,
ça me fait repenser à ces belles journées, dansantes ou non, que j’ai traversées dans ce drôle de pays.

Allez,
il va falloir s’extirper du lit.

Ouverture des rideaux.
Évidemment, le ciel est éhontément bleu.
C’est totalement déloyal.
Il aurait au moins pu avoir la descente de se parer d’un gris détestable
(cela dit, si cela avait été le cas, j’aurais râlé aussi)

Je tente une dernière visite sur le site KLM
au cas où il y aurait eu un désistement de dernière minute en classes affaires,
ce qui m’aurait permis de faire un voyage aussi beau qu’à l’aller.
Hélas,
le retour à la réalité sera rude et commencera dès Taoyuan.

Bien que je fasse tout pour ne pas le faire,
(d’autant qu’en quittant Taïwan j’ai encore plus de fausses bonnes raisons),
je m’attaque, après avoir tout tenté, au remplissage de mon sac.

Contrairement à ce que je pouvais faire il y a encore quelques années,
je prends le temps de plier le linge,
un par un,
de faire des tas,
d’organiser méticuleusement,
et pendant ce temps-là, je pense,
noyé dans ces musiques qui ne devraient surtout pas émerger de mon cerveau aujourd’hui.
Les lourdes, les tristes :
le solo de Cheng Wei,
le fameux Annabel Lee de Thiéfaine,
du Michael Nyman,
du Tori Amos.

Je pense à toutes ces choses par lesquelles je passe chaque fois que je dois rentrer :
la recherche d’excuses pour ne pas commencer le sac,

ce compte à rebours que constitue le site de la compagnie aérienne
où on te dit dans combien de temps tu vas pouvoir t’enregistrer,
10 jours, 7, 5, 4, 3,
et puis les jours se transforment en heures
et ta gorge se serre,
et le coup de poignard arrive quand tu lis « bientôt ! »,

les hugs des gens que tu as quittés
accompagnés du douloureux « I will miss you » de circonstance,

l’angoisse quand tu revois les fringues d’hiver,

ce moment où, quand tu as tout rangé, tu te rends compte que ton vol n’est que ce soir
et qu’il te faut de quoi t’habiller pour la journée,

le casque,
un de mes symboles d’ici,
que tu as mis si souvent et que tu rends à tes amis,
redoutable.

Autant que le moment où l’avion quitte le sol.
Je me souviens d’une copine danseuse, Giovanna, qui pleurait chaque fois qu’elle quittait sa Sicile natale,
maintenant ... je comprends vraiment.
Et pourtant, Taïwan n’est toujours pas mon pays.


8h,
J’entreprends le rangement du gros sac.
8h20, il est fermé,
mes fringues de la journée mises de côté,
celles pour le voyage aussi.
Il restera le sac vert,
qui part avec moi pour la répétition de cette après-midi,
et qu’il va falloir que je remplisse ce soir
avec l’ordinateur et tous les câbles
en essayant de n’en oublier aucun.
Il ne faudra pas que je traîne.
J’ai prévu large : fin de répèt à 17h, train à 20h,
mais sait-on jamais ...

Je mets le drap du lit et les taies d’oreiller dans la machine
m’attaque au nettoyage de l’appartement,
à l’organisation des dernières poubelles :
plastique, papier, canettes.
Ici, du moins en ville, on trie de plus en plus, mais dans chaque immeuble.
Mais je ne sais jamais où les mettre dans le local à poubelles,
le mandarin, encore.
Cheng Wei m’aidera.

Justement, il est 10h30.
Je dois réveiller le jeune homme.
Avec une voix qui se veut celle d’un réceptionniste, je lui dis en boucle :
« This is your early morning call »
jusqu’à ce que je l’entende sourire.
Il est vraiment dans le coma.
Après une suite de borborygmes agrémentés de soupirs, j’obtiens un :
« I call you back in 30 minutes »
Mission accomplie.

C’est qu’avant la répétition, qui commence à 13h,
nous faisons un joyeux crochet pour aller chercher ma drogue :
le thé !

J’utilise cette demi-heure de réveil de l’ami
pour travailler deux ou trois photos que je publierai sur les réseaux sociaux.
Communiquer,
toujours communiquer ...

11h,
second appel,
il est réveillé.
Je me douche et je lave la salle de bains.

11h30,
je mets le gros sac noir en position verticale
car j’ai failli oublier la veste en cuir que j’avais sur les épaules quand je suis arrivé
et qui m’attendait sagement dans l’armoire.
Il y a aussi la serviette encore humide de la douche que je mettrai au dernier moment ce soir.
Pour qu’il y ait assez de place, il faut que tout ce que j’ai sagement rangé se tasse un peu.
Pendant ce temps, je rince la tasse qui m’a servi tous les jours pour mon thé matinal,
elle ne repartira pas avec moi.


11h45,
je range la veste en cuir dans l’espace créé dans le sac posé à la verticale.
Il y a une tache dans le dos.
Je me demande d’où elle vient ?
(d’ailleurs si quelqu’un sait comment enlever les taches inconnues sur les vestes en cuir, je suis preneur).
On règlera ça en rentrant.
Pour l’instant, je ferme la porte et je descends répéter.
Cheng Wei doit m’attendre en bas.

Quand je suis dans l’ascenseur, je me rends compte que j’ai oublié le casque.
Celui que je rendrai ce soir.
J’écrase une larme et j’appuie sur le bouton 10.
L'ascenseur s'ouvre au rez-de-chaussée et se referme aussitôt pour me ramener à mon point de départ.
Traversée du hall au pas de course,
ouverture express des portes,
récupération du casque en catastrophe,
mon téléphone vibre,
c’est Cheng Wei,
il doit être en bas.

Au rez-de-chaussée, le gardien est toujours aussi souriant.
Je suis déjà triste.
Je lui dirai au revoir tout à l’heure.

Cheng Wei est au coin de la ruelle, le nez sur son téléphone.
Il fait beau et chaud.
J’ai bien fait de ne pas encore mettre ce que je devrais porter pour affronter Taipei et Amsterdam ce soir.
Je m’installe à l’arrière et pose l’appareil photo sur son épaule.
Encore une fois,
peut-être la dernière.
On remonte Cisian vers l’est et on tourne à droite sur Heping
Ten Ren’s tea,
on se gare juste devant la boutique.

La gérante de la boutique nous reconnaît.
Il y a une autre vendeuse que celle que l’on aime bien,
elle n’est pas anglophone.
C’est moins pratique pour faire des choix.
Elle nous offre une tasse de Pu Er que nous ne pouvons pas refuser.


Nous la buvons silencieusement,
un peu déçus que notre rendez-vous habituel d’avant mon départ soit un peu moins chaleureux.
Je dis en anglais à Cheng Wei de prendre des nouvelles de l’autre jeune fille.
La gérante lui explique que c’est sa fille,
qu’elle n’est plus étudiante et qu’elle a pris un boulot de vendeuse ailleurs.
Elle sera là après 18h.
(oui, elle travaille donc de 10h à 18h dans un magasin ... puis de 18h30 à 22h avec sa mère)

Je me dis que c’est vraiment dommage de ne pas la saluer.
Nous décidons que nous repasserons ce soir, juste avant mon départ.
Ce sera moins confortable parce que j’aurai tous les sacs
mais d’un autre côté ça sera mieux.
Je ne prendrai que ce que je pourrai porter.
Comme j'ai de la peine pour cette vendeuse dont le seul crime aura été de ne pas être anglophone,
j'achète un petit pot de Pu Er.

12h30,
nous sommes sur le scooter.
Cheng Wei n’a rien dans le ventre.
On s’arrête acheter des raviolis, que l’on emporte au studio après avoir acheté à boire dans le bar à thé juste en face.
Les fameux raviolis au basilic avec un bon thé vert citron glacé,
ce sera parfait pour ce dernier déjeuner taiwanais.



(raviolis en français, dumpling en anglais, en chinois)

13h10,
nous sommes assis dans les gros canapés de l’entrée.
Les raviolis sont posés sur les petites tables basses.
Pliés en deux, les baguettes à la main, la bouche au plus près de nos barquettes,
nous savourons nos deux plaques de six respectives.
Le copain de Cheng Wei qui nous prête les locaux traverse le hall d’un pas énervé.
Il est dans ses mauvais jours et répond à peine à notre « hello » pourtant bien enjoué.
Tant pis.

Wan Chu arrive avant la fin de notre repas.
Elle a un peu retrouvé de sa voix qu’elle avait perdue ces derniers jours
mais ça n’est pas encore ça.
Elle commence à raconter des choses alors qu’une série de scooters passe dans la rue ...
Je ne l'entends pas, je lui dis d’attendre.
Le calme revient, elle peut reprendre.
La veille, elle a eu un cours avec des 8-10 ans.
Et ici aussi, les choses changent.
Les parents se mêlent de plus en plus de ce qui se passe dans les cours.
Le goût de l’effort disparait aussi, insidieusement.

On en vient à parler du jeune homme contrarié qui vient de passer.
Cheng Wei nous explique que sa mère est propriétaire de l’école.
Il nous raconte comment elle a poussé son fils (qui à l’époque était sa fille)
à danser de manière intensive,
jusqu’à l’inscrire de force dans une prestigieuse école de danse traditionnelle chinoise à Pékin
(l’antichambre de celle de l’opéra).
À la fin de la première année, la jeune fille avait annoncé à sa mère qu’elle voulait arrêter.
Sa mère s’était mise à genoux, l’implorant de continuer jusqu’au bout ces études.
La scène se déroulant dans le hall de la fameuse école,
devant des parents, d'autres élèves, des professeurs,
elle n’avait pas été assez forte pour refuser.
Comme construire un humain sur des bases aussi chancelantes ?

13h30,
nous montons au premier étage.
En se préparant pour la répétition, nous continuons la discussion.
Je partage avec elle quelques anecdotes de parents
qui voulaient aussi m’expliquer comment gérer mon cours quand j’avais des classes d’enfants comme elle :
le « c’est très bien, continuez » d’un père banquier clamé façon inspecteur d’académie,
le « ma petite-fille veut travailler avec un chorégraphe » de cette grand-mère
à qui il a fallu que j’explique qu’un chorégraphe n’était pas un enseignant,
ou encore le « moi, c’est Amandine », joli lapsus d’une mère qui voulait,
après que j’ai vu sa fille pendant une heure, savoir si elle allait pouvoir devenir professionnelle.

Elle rit (et hallucine un peu) sur ce que je lui raconte.
On se dit que le « western world » est malheureusement « en avance » sur ces sujets,
il vaut mieux que les professeurs taïwanais s’y préparent ...

On attaque la répétition par Cijin.
C’est par là que nous avions fini hier.
J’ai téléchargé la vidéo de contrôle.
Une superposition du travail de la veille avec un filage d'Anaïs filmé avant de partir
(d'ailleurs, je me demande bien quand j'ai fait ce montage ? Hier soir sûrement)


C’est toujours aussi magique de les voir  dans la même danse
à 10 000 km de distance et presque un mois de décalage.
C’est un peu moins fabuleux de découvrir des décalages, des erreurs,
de la part des danseurs ... ou du répétiteur qui n’a pas transmis la même danse à tout le monde ...

On modifie ce qui doit l’être et on avance sur cette partie.
Cela devrait pouvoir être fini vers 15h30.
Il nous restera à revoir la fameuse scène de la traversée en scooter dont Wan Chu n’avait plus le souvenir.
On vérifiera sur la tablette vu que j’ai téléchargé la ...
Aïe !
J’ai oublié de télécharger cette vidéo-là.
Bon, on avance sur Cijin et on reviendra sur tout ça après.

Cheng Wei a toute sa partition,
je cale le sol de Wan Chu,
elle le dansera pendant qu’Anaïs est immobile et elles se coucheront au même moment.
Cela coïncide parfaitement avec ce que fait Cheng Wei.
Les dieux du temps sont avec nous.

On fait tourner le tout et on filme pour mémoire.


15h45,
c’est dans la boîte,
et - on l’espère - dans les corps et les esprits.
Retour au sept temps cauchemardesque.

Je mets la musique.
Cheng Wei et moi traversons la partition.
Wan Chu y est toujours hermétique.
Il faudrait que je sorte les tableaux,
que je me replonge dans tout ça pour lui transmettre à nouveau,
mais je dois avouer que le chorégraphe et le choréologue amateur sont déjà partis,
le pauvre répétiteur ne peut pas grand chose pour cette chère Wan Chu.
On revoit les phrases de base,
elle sent bien dans son corps que c’est quelque chose qu’elle a déjà dansé,
mais son esprit a décidé que cela ne serait pas non plus pour aujourd’hui.
La taïwanaise est mal à l’aise,
elle me présente ses excuses,
encore et encore,
je la rassure comme je peux.
Je sais qu’elle apprend vite (moins vite que les deux autres mais quand même ...)
Je n'ai aucun doute sur le fait qu'elle mettra toute son énergie quand on se reverra
pour ne pas nous faire perdre trop de temps.
Et de toute manière, on n’a plus plus le choix.

On refait le prologue.
C'est léger, ça nous fait rire.
On est sûr de s'en souvenir,
et on s’arrête.

Il est 16h30.

Il nous restera donc le 7 temps à travailler quand ils viendront en France.
Pourvu que ça rentre dans le planning ...
Je leur enverrai toutes les vidéos,
ils me promettent de ne rien oublier et de réviser dès que possible
mais je sais que dans le mois qui arrive, ils seront plongés dans la création de la Weidancecompany
dont la première est maintenant dans trois semaines.
Il n'y aura que dix jours entre la fin des spectacles et leur voyage.
Pas sûr qu’ils aient le temps et l’énergie pour ça
avec tout ce qu’ils auront à organiser pour que leur absence se passe du mieux possible.
On verra bien ...

Je range mes affaires avec le soulagement d’avoir construit tout ce que je voulais
dans le peu de temps que nous avions,
et celui d’être à l’heure pour pouvoir rentrer à l’appart,
passer à la boutique de thé,
et ...
partir.

On descend au rez-de-chaussée,
un dernier hug à la frêle Wan Chu.
Elle me sourit,
ça me fait du bien.

« Take a good care of you »
Elle part sur son scooter.


Nous quittons le studio et rentrons à l’appart’ sous un grand soleil.
Je filme encore.
Ça sera vraiment la dernière fois cette fois.
On s’arrête dans un kiosque parce que Cheng Wei a soif.
Il achète une de ces boissons, faites d’herbes dont la médecine chinoise est friande.
Il me fait goûter.
C’est amer.
Cheng Wei pense que je ne vais pas aimer,
mais il a oublié que mon cocktail préféré est l’Americano,
que j’aime la gentiane et le tonic,
il est déçu.
On rit.

16h50.
Il me laisse devant ce qui bientôt ne sera plus chez moi.
Il doit passer « au bureau » avancer sur tout ce qui va se passer
quand je serai parti.

Je me douche et remplis le sac vert
pendant que les batteries du téléphone et de la tablette se rechargent pour le voyage.
Je vérifie aussi que rien n’est resté dans les tiroirs, dans l’armoire, la salle de bains,
que les poches des sacs sont bien organisées,
les larmes montent par intermittence,
le coeur se serre.

18h,
Cheng Wei revient.
Il s’écroule sur le lit où je viens d’étendre le drap à peine sec de la lessive du matin
et s’endort comme il sait si bien le faire, presqu’instantanément.
Je vais fumer une pipe sur le balcon et profiter du coucher de soleil.
Le dernier.


18h20,
à contrecœur je le réveille.
Il est épuisé.
Mais si on veut passer acheter du thé, il faut bouger maintenant.
On descend les quatre poubelles, les trois sacs.
Cette fois-ci le vigile a un regard triste.
Il a compris
Quand nous revenons du local à poubelles, il cherche ses mots et nous dit :
« Go home ? »
Je lui fais signe de la tête la gorge serrée.

Nous organisons le scooter.
Le sac vert va à l’avant, entre les jambes de Cheng Wei.
Le marron en bandoulières passe le premier sur mon épaule
et le gros 90 litres va derrière, comme un sac à dos.
L’équilibre est précaire, mais jouable.
Nous l’avons déjà fait,
cela marchera encore cette fois.

La nuit est tombée et nous refaisons le même trajet que ce midi.
À la boutique de thé, la vendeuse n’est pas encore arrivée.
Cheng Wei regarde sa montre :
« it’s gonna be tight »
Pour gagner du temps, en attendant qu’elle arrive, nous allons au Seven Eleven récupérer mon ticket de train.
Souci.
La machine ne reconnaît pas mon numéro de passeport.
Pas grave.
De toute manière, je n’avais rien payé.
J’en achète un autre.
Du coup, j’en prends un, un tout petit peu plus tard,
à 20h.
Je devrais arriver vers 22h30 à l’aéroport.
1h30 pour déposer les bagages et passer les contrôles,
ça devrait être un parfait timing si tout se passe comme prévu.

Quand on revient à la boutique, la jeune fille est là,
sa mère l’a prévenue de notre visite,
elle nous accueille avec son habituel sourire.

Dégustations de thé vert,
les récoltes spéciales de l’hiver,
celles du nouvel an,
j’arrive à me détendre un peu même si nous gardons un œil sur la montre de mon ami.

On parle un peu du projet,
de ceux à venir,
Cheng Wei donne un flyer pour la pièce d’avril,
l’heure avance.
Ils regardent quelle route prendre pour avoir le moins de trafic possible.
Ils discutent en mandarin, je les laisse faire
(de toute manière, je n’ai pas vraiment le choix).
Une dernière tasse,
je paye,
la mère de la vendeuse a préparé mon sac avec toutes les boîtes,
et quelques friandises qu’elle m’offre pour le voyage.
J’ai les larmes aux yeux.

19h25,
on réorganise le scooter.
Le sac vert devant,
les deux autres sur mon dos ...
Les casques ...
On entend des cris depuis la boutique.
J’ai oublié ... le thé !

Je tends ma main droite,
la jeune et jolie vendeuse y installe la corde du sac,
Cheng Wei démarre en trombe,
elle reste sur le trottoir.

Cela ferait un joli couple ma foi ...

19h30,
on attaque Minzu road,
qui nous permet d’éviter les bouchons de la gare et du grand pont de Bo Ai road.

Je reconnais Shi Chuan road, où le 53 passait quand nous revenions de répétition avec les filles,
il y a dix-hut mois déjà.

19h35,
nous sommes à cet autre carrefour
avec cette rue à gauche qui nous mène dans le quartier du centre commercial de Kaohsiung Arena.
Tant de souvenirs dans ce coin aussi.

Nous remontons vers le nord,
slalomant entre les scooters plus lents,
grillant des feux presque rouges,
sans parler,
sauf pour regarder l’heure et se dire que ça va aller.

19h45,
nous sommes sous la voie rapide qui dessert la gare de Zuoying.
Ça va être juste mais nous serons dans les temps.

19h47,
le scooter est garé devant la gare.
Tout est sous contrôle.


Nous fumons,
sans dire un mot.

19h52,
je suis prêt à lui dire au revoir.
« I come with you »
Il monte avec moi jusqu’à la barrière de contrôle.
Je déteste ce moment.
Il faut que cela dure le moins longtemps possible.
On parle de l’avenir en tentant de rire,
mais le coeur n’y est plus.
« ok I go now !
- maybe you can wait three more minutes … »
Cheng Wei regarde son téléphone :
« Ha Bao is in the MRT »

Ha Bao ...
Il vient me dire au revoir.
Ma gorge se serre encore plus,
je ne pensais pas que ça serait possible.

19h55,
il faut vraiment que j’y aille.
Tant pis pour Ha Bao.
Dommage qu’ils ne puissent pas descendre sur le quai,
je suis sûr qu’il va apparaître quand je serai assis dans le train.
En même temps, l’image de mes deux amis me disant au revoir sur le quai,
ça n'aurait été que plus difficile.

Les derniers hugs.
Émotionnellement d’une violence inouïe.
« it was great this time
- … Indeed … »

Je valide mon ticket,
les portillons s’ouvrent,
le sac vert est maintenant sur mon dos,
le marron en bandoulières,
le bruit des roulettes du gros sac noir me gêne,
je n’aime pas que l’on m’entende comme ça.

Mon cœur est lourd comme jamais,
en fait non,
il l’est comme toujours,
comme à chaque fois.
Pourtant, on se voit dans moins de trois mois.
Mais quand même.
Mon cœur se serre peut-être aussi, parce que quand on va se revoir,
on sera dans la dernière ligne droite.
C'est probablement un mélange du tout :
la tristesse de la séparation a été atténuée par le stress du voyage,
et le fait qu’elle ne durera pas si longtemps,
mais le flip du grand saut de la création remet le niveau de la pression du cœur à sa saturation habituelle.

19h57,
voiture 6,
place 5A.
Je suis en sueur.
Je pense à eux,
là,
juste au dessus,
sûrement en train de fumer.

20h,
le train quitte lentement la gare souterraine de Zuoying,
ma vue se brouille un peu,
mais moins que l’été précédent.

20h10,
le steward a servi le thé de bienvenue,
je sors mon carnet noir et écris tout ce que je viens de vous raconter.
Mon sac vert est sur le siège à côté de moi.
Personne pour l’instant.

La première lune de l’année m’accompagne.
Je la vois de loin,
ici, on privilégie les places coté couloir
(se protéger du soleil ... encore)
et c'est là que la machine automatique m'a installée.

20h30,
la chef de train annonce la gare de Chiayi.
Quand elle passe dans le couloir,
elle me prévient que je vais avoir de la compagnie sous peu.
Comme c’est joliment dit.
Je range mon sac vert dans le compartiment à bagages pour laisser la place à mon futur voisin.

21h36,
Taoyuan,
le sol est humide sur la passerelle qui relie la gare TGV au métro.
Il a plu cet après-midi et il fait presque froid.
Mon téléphone indique 17 degrés.
Un avant-goût de ce à quoi je vais être confronté dans une quinzaine d’heures.

22h04, je fais mon entrée dans le hall des départs de l’aéroport international.

Timing parfait.
Le voyage retour, le vrai, commence maintenant.

Je suis sous le panneau des départs et mon vol a déjà atterri de Manille.
Nous décollerons à l’heure.
J’ai déjà quelques souvenirs de cet endroit précis.
L’an dernier, j’y étais arrivé en taxi de Taipei, après avoir quitté la petite Cha Cha,
quinze mois,
courant partout depuis peu,
avec un caractère déjà bien trempé.
Quelques années plus tôt, une partie de l’équipe de la compagnie Dancecology
dont la mère de Cha Cha est la patronne,
m’avait accompagné jusque là.
Nous avions passé plus d'un mois de création ensemble.

Eux-aussi, j'avais tenté de les faire venir en France,
dans un festival en Ardèche.
On m'avait répondu :
« Taiwan, c'est loin »
Depuis, ils ont dansé en Italie, au Portugal ...


J’aurais aimé voir un de ces amis en me retournant,
ou l’équipe du sud qui avait fait la même chose de bon matin à Kaohsiung l’été dernier.

Tous les visages que je croise, me sont malheureusement bien étrangers.
Tristesse.

Enregistrement de mon sac.
21,4 kg.
Tout va bien.
(disons que j’ai bien fait de laisser le thé dans un sac séparé du reste)
Il y a plus de monde qui attend dans la file « sky priority » que pour la classe eco.
La business class est donc complète.
Plus aucun espoir de surclassement.
Cela dit, le premier passe droit que cela m’aurait procuré,
à savoir ne pas faire la queue pour l’enregistrement de mon sac,
aurait été inutile vu qu’ils sont plus nombreux de l’autre côté.

Impossible de quitter le pays comme ça.
Je ressors fumer et dire au revoir depuis ma puce de téléphone taïwanaise
à tous ceux que j’ai croisés cette fois encore.

22h20,
contrôle de sécurité,
et contrôle de passeport dans la foulée.
L’agent de la police de l’air et des frontières cherche le tampon correspondant à ce dernier voyage.
C’est que maintenant il y en a plus d’une quinzaine sur ce passeport-là.
Elle le trouve enfin,
en ajoute un nouveau
et me tend le précieux carnet.

« I’ll be back soon »
Elle me sourit.



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