16/02/18 - Marseille Taipei
les comportements des uns et des autres,
savourer un peu de confort,
se sentir presque prêt
10h10
L’hôtesse récite machinalement les consignes pour procéder à l’embarquement.
Il y aura d’abord les familles avec enfant en bas âge,
puis les fameux clients « sky priority ».
Ceux-là passent en priorité dans une colonne spéciale
alors que le reste des passagers sont priés d’attendre un peu.
Comme d’habitude,
dès les premières phrases de l’annonce, les plus pressés se ruent pour passer les premiers
se collant au guichet de contrôle.
Je range mes affaires et profitant du luxe de mon surclassement providentiel,
je tente de me frayer un chemin parmi les impatients.
Pas facile.
Un hollandais a plus de courage que moi.
Il avance, valise en avant, en répétant de manière forte et ferme : « sky priority ! ».
Son physique imposant fait le reste, nous avons un petit couloir d’accès à l’hôtesse.
Je le remercie sous les regards agacés de ceux qui, levés depuis moins de trois minutes,
n'en peuvent déjà plus d'attendre,
là,
debout,
alors que personne ne leur a demandé de le faire.
Les hôtesses répètent aux passagers agglutinés au comptoir,
ce qu’elles viennent d’annoncer au micro avec dans la voix une lassitude bien compréhensible.
Ce joli texte que l’on entend à chaque fois devant tant de portes d’embarquement
pourrait se résumer par :
« attendez encore un peu, on ne partira pas plus vite de toute façon »
Rien n’y fait, personne ou presque ne bouge.
Et dire que c’est leur quotidien, tant de fois par jour.
Avec le hollandais et quelques autres passagers détestés des autres, nous accédons à l’Airbus A319.
« Bonjour .. Bienvenue à bord »
À peine avoir répondu au personnel de bord, nous sommes stoppés dans notre élan.
Des hommes d’affaires hollandais embarqués avant nous, prennent leur temps pour s’installer.
Occupant l’unique couloir central, ils discutent tranquillement comme si l’avion leur appartenait,
dispatchant leurs affaires dans tous les compartiments à bagages .
Il va falloir que les collègues des voix lasses de l’autre côté de la passerelle
passent un temps certain à regrouper toutes leurs valises cabine
sinon, il n'y aura jamais de place pour tout le monde.
Siège 8F.
J’installe mon sac vert dans un petit espace laissé vacant par les Bataves.
Mon sac marron est à mes pieds, l’appareil photo est prêt.
Au 8E, une allemande taille XXL, parle avec son voisin ventripotent.
Son père peut-être ?
La tête appuyée au hublot, le passager du siège 8A s’inquiète un peu (mais pas trop quand même)
de son voisin du 8B qui pleure déjà et qui n’a pas trois ans ...
Je fouille dans mon sac.
Comment se fait-il que j’oublie systématiquement
de garder mes boules Quiès à portée de main pendant le premier vol ?
Le flot de passagers continue à se déverser dans la cabine.
Les hôtesses accueillent, souriantes,
et dès qu’elles le peuvent, commencent à gérer l’étalement des bagages hollandais.
Ils ne sont que quatre ou cinq mais leur voix couvrent presque les messages de bienvenue
et les premières consignes de sécurité énoncées par l’équipage
(aidés dans cette tache par le jeune homme du 3B qui manifeste toujours son mécontentement).
On est peut-être parti pour deux heures dans cette ambiance.
Ça va paraître plus long.
« Boarding completed »
La teutonne de grande taille repère deux places libres.
Elle va s’y étaler, me laissant de la place pour mes jambes.
Pas désagréable.
Décollage.
Cap direct au nord-ouest.
On survole l’étang de Berre,
la Sainte Victoire, le Lubéron,
la fin de la Durance est en vue.
Orgon, Cavaillon,
le mont Ventoux est enneigé.
Nous passons au dessus des nuages.
Le grand bébé s’endort,
je sors mon carnet de notes.
C’est peut-être la première fois où je me sens aussi peu fatigué.
D’habitude, je prends le premier vol.
Trois heures plus tôt.
Celui-ci est quand même plus confortable.
C’est d’ailleurs le vol que j’avais choisi pour les françaises il y a deux ans.
Je crois que j’ai bien fait.
Distribution de boissons.
Monsieur 3B se rappelle à notre bon souvenir.
Très vite rassuré par son voisin au hublot, qui semble être son papa,
il se rendort.
Le « mélange sucrééé ou salééé ? » des hôtesses se fait entendre en boucle inlassablement
avec autant de chaleur dans la voix que possible,
agrémenté du bruit de l’ouverture des sachets en cellophane entourant les sablés aux pommes
ou les bretzels qui accompagnent ... les jus de tomate.
Ça m’a toujours fasciné cette passion qu’ont les gens pour le jus de tomate dans les avions.
Je me demande s’ils en boivent autant chez eux.
Le commandant annonce notre descente sur Amsterdam.
Il y fait 5 degrés.
Le temps est presque dégagé.
Nous survolons maintenant ces grands étendues vertes cernées des canaux argentés,
les Pays-Bas sont prêts à nous accueillir.
Il y a ceux qui ne savent pas, ceux qui n'ont pas envie,
ceux qui n'ont pas entendu, ceux qui n'ont pas compris ...
Les hôtesses répètent de vive voix ce que leur collègue vient de demander,
alliant parfois le geste à la parole.
« PNC, préparez-vous à l'atterrissage »
Monsieur 8B dort profondément.
C’est vite passé finalement.
11h45,
nous sommes immobilisés porte C7.
Bruit de ceintures qui claquent.
Course au compartiment à bagages.
La moitié des passagers est déjà debout.
Probablement celle qui s'impatientait deux heures plus tôt, d'avoir attendu dans la même position.
J’ai dû mal à croire qu’ils aient tous une correspondance rapide.
Ça serait pourtant bien de laisser passer ceux qui sont réellement pressés ....
11h50.
Rythmé par le « au revoir » de l’équipage,
le flot des passagers se transvase fébrilement dans le satellite C de l’aérogare
par la traditionnelle porte avant gauche.
J’en laisse passer une grande partie.
J'ai tout mon temps.
De toute manière, je n’ai pas le choix :
il me faudrait atteindre l’autre rive pour récupérer mon sac vert
et je sens bien que l’urgence de quitter la grosse boîte métallique passe avant tout acte de bienséance.
Je récupère enfin mon sac,
me dirige vers la sortie.
Midi.
Contrairement à l’été dernier, mon ami Jos n’est pas là pour partager mon déjeuner.
L’hiver, comme un oiseau migrateur, il part souvent réchauffer ses vieux os
dans des contrées où le climat est plus clément.
(cette année, c’est l’Afrique du Sud)
Alors je m'achète une bière locale - pour laquelle on me demande une pièce d'identité ! -
m'installe au soleil sur un banc
et regarde les touristes immortaliser leur passage à Schiphol Airport.
Apprécier le soleil,
les bulles,
le Kentucky bird.
Assister impassible à la séance photo permanente devant le désormais célèbre « I Amsterdam »
J’aurais le temps d’aller en ville.
En laissant mon sac à la consigne, je pourrais y faire un petit safari photo.
Mais je ne le ferai pas.
Je vais rester en mode semi-légumineux.
D’autant que cet après-midi, je pourrai trainer dans les fauteuils des salons de la compagnie KLM,
et que les touristes me font rire.
14h
Je rentre.
Passage du contrôle de sécurité en accéléré.
(le « sky priority » c’est quand même bien agréable)
Les agents sont encore plus souriants qu’à Marseille,
où pourtant ils font de plus en plus d’efforts.
Comme je prends du temps pour remettre dans les multiples poches de mes deux sacs,
les quatre disques durs, la tablette, l’ordinateur, son plateau ventilant, et aussi l’appareil photo,
un contrôleur me demande si j’ai besoin d’aide.
Je me croirais presque déjà arrivé en Asie.
Tout est à sa place.
En route pour le Lounge KLM Crown à l’emplacement 52.
Je traverse les boutiques, les snacks, les restaurants,
et rejoins le premier étage où une hôtesse me souhaite la bienvenue après avoir scanné ma carte d’embarquement.
De grands salons où sont disposés des fauteuils,
des bureaux avec ou sans ordinateurs,
une salle ventilée pour les fumeurs,
je me trouve un coin près d’une fenêtre et pose mes affaires.
que je savoure d’abord avec des légumes croquants (si si !)
trempés dans une sauce cocktail (il ne faut pas exagérer quand même ...)
(on se demande bien pourquoi ...).
Du riz, des légumes (si si .. encore),
et de la sauce aux arachides qui vont normalement avec des boulettes de viandes
mais il n’y en a plus pour le moment.
Et je n’en prendrai pas !
(je vais très bien, je vous assure).
En revanche, je me ressers de ce sauvignon de Bourgogne dont j’aurais dû noter le nom.
Un café, des mini gaufres.
Je somnole une heure ou deux dans mon fauteuil passant de temps à autre sur Internet
pour discuter avec les Européens que j’ai laissés, et les Asiatiques qui m’attendent.
17h45.
Alors que je viens de passer un temps certain à me gaver de biscuits
trempés dans un café un peu trop léger pour être dangereux dans les prochaines heures,
je me réveille pour de bon, et rejoins un des bureaux pour écrire l’article que vous avez déjà lu.
où je vous disais justement en préambule que j’étais ... là où je suis maintenant.
Le blog.
Je suis super en retard.
Je me dis que si je garde ce rythme, je vous raconterai Taiwan quand je serai rentré en Europe
(et c’est exactement ce qui est en train de se passer)
19h45,
un dernier Sauvignon,
et je pars à l’embarquement.
Il est prévu à 20h09, porte E20.
(j’adore la précision batave).
Le temps d’apprécier ce dernier verre,
de ranger une dernière fois mon sac
et je plonge à nouveau dans ces temples de la consommation
que sont devenus ces aéroports internationaux.
Les mêmes boutiques que l’on trouve à Paris, Londres, Hong Kong, Taipei ..
De celles qui me donnent juste envie de ne rien acheter du tout.
Il est 20h.
Les panneaux indiquent qu’il faut 9 minutes pour arriver à ma porte d’embarquement,
tout est sous contrôle.
Satellite E.
Premier tapis roulant,
second,
des asiatiques et leurs amis européens se filment en train de ...
en train de marcher sur un tapis roulant,
occasionnant un bouchon que les plus rapides d’entre nous contournent
au commencement du troisième tapis.
Je suis presque arrivé.
E 18 ... E 20.
Nous y voilà.
L’embarquement vient juste de commencer.
Je vais échapper à l’annonce et à la cohue semblables à celles que j’ai observées ce matin.
(quoiqu’ici, la première palabre est faite par des voies enregistrées ... et on sent à peine la différence)
Les deux files sont plus claires qu’à Marseille ce matin.
Il y a un peu moins de monde agglutiné au comptoir.
L’Asie approche.
Un peu gêné, je passe au guichet prioritaire
pendant que les quatre cinquièmes des passagers de ce gros porteur attendent encore,
mes homologues sont déjà rentrés,
je suis tout seul.
« welcome on board »
Je montre ma carte d’embarquement et on me dirige vers le couloir du fond.
Installation au siège 3G.
Fait rarissime, je suis côté couloir.
Tous les hublots étaient déjà pris quand je me suis enregistré.
En même temps je me souviens que l’été dernier, je n’ai quasiment pas regardé dehors de tout le voyage.
Mon sac vert rejoint le compartiment bagages juste au dessus de mon siège,
je m’installe,
prends connaissance des boutons du fauteuil,
je m’attaquerai à leur manipulation plus tard.
Au moins cette fois-ci, je sais déjà où se branche le casque et où se trouve la prise électrique.
L’hôtesse ne tarde pas à venir me proposer une boisson.
Je reprends un verre de vin.
J’ai dû louper le champagne.
Petit napperon et biscuits apéritifs.
L’hôtesse sert la voisine derrière moi,
il y avait du champagne.
Il fallait juste le demander.
Je ne suis décidément pas au point pour ces voyages dans cette gamme supérieure à la mienne.
Un voyage exemplaire avec une hôtesse des plus sympathiques
et ces fameux sièges qui se transforment en couchettes
(oui, j’ai encore eu un peu de mal avec les boutons avant de trouver la position horizontale).
Un film ou deux,
je modifie l'heure de ma tablette,
et en route pour une nuit sans nuages.
13h50,
heure de Taipei.
Nous sommes à deux heures de l’atterrissage.
Le petit déjeuner ne devrait pas tarder à être servi.
En attendant, je me dis que je pourrais écrire un peu.
Je sors mon carnet, la petite pochette noire dans laquelle se trouve le joli stylo que Nadia m’a offert,
quand je la penche, le stylo glisse et s’enfuit dans l’interstice entre le siège et l’accoudoir.
Problème.
Ces sièges sont des vrais fauteuils.
Et même si je vois le stylo au sol depuis l’endroit où je suis assis,
il est difficilement accessible.
Me voilà à quatre pattes dans le couloir en train de tenter de ramener l'objet
posé là à cette distance parfaite qui lui permet de rester inaccessible.
Après avoir décidé que j’avais passé assez de temps dans cette position somme toute peu honorable
au milieu du couloir de gauche de la business class de ce Boeing 777,
je me rassois dépité.
Cela m’a coupé l’envie d’écrire.
J’ai bien-sûr d’autres stylos
mais ce cadeau de Nadia (dont je vous ai déjà parlé) fait désormais partie de l’aventure de ces chroniques.
Pour l’instant, écrire autrement me paraît impossible.
C’est bien-sûr ridicule ...
Mais c’est comme ça.
L’hôtesse passe.
Je lui explique mon malheur.
Elle revient avec des cartons,
un ceintre,
rien n’y fait,
même pire, le stylo roule encore plus loin sous le fauteuil.
« à Taipei, nous demanderons au technicien … »
C’est vrai que pour cet avion, Taipei n’est qu’une escale.
Sa destination finale est Manille.
Mais je ne crois pas qu’un technicien pourra faire quoi que ce soit.
J’enrage.
(avec calme car tout le monde ou presque dort encore).
Ça n’est que du matériel mais quand même.
J’y tenais à ce stylo.
Le petit déjeuner me fait penser à autre chose.
(non, je n’ai pas pris de vin blanc)
Taipei est en approche.
Je sors la carte pour l’immigration que l’on nous a distribué au décollage, entre l’apéritif et le repas.
Nom, prénom, date de naissance,
métier,
(ça me fait toujours drôle d'écrire « danseur » dans cette case)
le numéro de vol,
l’adresse en France,
la taïwanaise ..
Ah ! …
En général, je mets celle de mes employeurs.
Tsoying les premières années,
celle de la WeiDanceCompany les autres fois.
Je fouille dans mon portefeuille,
je n’ai pas oublié mes cartes de transports mais je n’ai plus la carte de visite de Cheng Wei.
Tant pis, je regarderai sur la page Facebook quand on sera arrivé à l’aéroport.
Il y a du wifi partout là-bas.
J’écris quand même un peu pendant la distance qui nous sépare de l'Ilha Formosa
mais sur ma tablette avec mon clavier portatif.
La descente vers Taipei est annoncée.
On nous fait choisir la petite maison blanche et bleue.
Je ne me souviens plus de celle que j'ai prise l'été dernier.
J'aurai peut-être des jumelles.
Retour de la couchette dans sa forme initiale de fauteuil.
(toujours pas vraiment compris la logique de fonctionnement des boutons de réglage).
Je suis un peu frustré de ne pas être au hublot.
De loin, j’aperçois les tours d’une ville,
Taichung probablement,
puis les champs,
les petites maisons,
les temples,
je souris.
Je suis content d’être là.
« Welcome at Taoyuan International Airport,
la température est de 23 degrés »
C’est pas très chaud mais c’est quand même autre chose.
Claquement des ceintures,
agitation tous azimuts,
je prends le temps de savourer,
ce que je viens de vivre,
ce que je m’apprête à vivre.
Troquer le bonnet noir contre celui de Gilian,
ranger le sous pull qui m’a été bien utile à Amsterdam,
mettre le portefeuille dans la poche intérieure gauche de la veste en cuir,
le passeport et la carte pour l’immigration dans la poche intérieure droite,
sortir par la porte avant où il n’y a maintenant plus personne,
dire fièrement « tot siens ! » à l’hôtesse hollandaise qui sourit,
poser son pied sur la passerelle en se disant :
« Taiwan, me voilà, encore ».









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