28/07/18 - 2 - Taiwan été 2018 - Jour 1 - Un autre premier jour


Kaohsiung à nouveau,
rendez-vous presque manqué
retour à Zhongshan road
les rituels des premières soirées








Samedi 28 juillet, 18h45


Je suis dans le grand hall de la gare de Kaohsiung.

Mon sac vert est toujours solidement harnaché sur mes épaules, le sac marron flotte sur mon côté gauche
et je tire le grand contenant de 90 litres que j’ai rempli tant bien que mal il y a maintenant presque quatre-huit heures.
« Restless Cheng Wei » ne se montre pas derrière la barrière des portillons.
Comme il n’y a pas plus de wifi dans cette gare que dans celle de Taoyuan, je descends dans la station de métro me connecter au monde.
Quand j’y pense, c’est étonnant d’aller au sous-sol pour pouvoir capter des communications.

Mon esprit n’est pas encore tout à fait rentré dans le XXI° siècle ...

Message de Cheng Wei envoyé il y a une heure : « I'm late »
Message de Ha Bao à 18h40 : « In MRT »
Notre ami l’administrateur n’a toujours pas fait de progrès en anglais.

Mais bon, il s’est rendu disponible et c’est très gentil de sa part.

D’autant que connaissant Cheng Wei, il a dû être prévenu il y a moins d’une heure.
Je vois bien la scène :
au milieu de son cours, l'ami overbooké envoie ses élèves boire un coup et m'écrit son message.
À 18h30, il est prêt à partir mais ses élèves ont envie de lui parler.
Il répond vaguement aux questions en regardant son portable.
Il voit l’heure qui passe, réalise que même en scooter il n’arrivera pas à être à la gare à temps,
il envoie un message à son ami pour qu'il vienne m’accueillir.
Sacré Cheng Wei ...


En attendant l'arrivée d'Ha Bao, je remonte à l’air libre.
Mauvaise surprise : on ne peut plus fumer sur les bancs.
Je cherche une zone fumeurs, ou un endroit isolé d’où je peux quand même voir la sortie du métro.
Je ne peux pas me permettre de rater mon guide vu que d'ici, je ne pourrai pas lui envoyer de message.
C’est quand même fou qu’il n’y ait pas de wifi dans les gares quand même …
(alors je dois être honnête avec vous, il y a un moyen d’être connecté à deux services de wifi public
mais il faut au préalable avoir un numéro de téléphone taïwanais sur lequel on vous envoie un code ...
notes pour les prochains voyages : trouver à tout prix un trombone ou une épingle et le ou la garder précautionneusement dans un endroit que je ne peux oublier pour pouvoir être connecté dès la sortie de l'aéroport ... m’est-avis que je vais perdre cette note bientôt ...
fin de la digression)


Je m’installe donc dans un coin, fais la photo qui est tout en haut du texte, bourre la plus petite des pipes
et regarde la vie dans cette grande ville taïwanaise méridionale à l’heure de pointe.
Ces jeunes en baskets et chaussettes alors qu’il fait si chaud,

ces hommes d’affaires en costumes cravates,

tous ces gens qui portent des lunettes, sachant que dans le lot, certains n'en mettent que par simple souci esthétique,
un autre monde.

Je scrute les visages.

Si ça trouve je vais reconnaître un lycéen, un stagiaire, quelqu’un que je connais ?
Non pas cette fois.

18h55,
Ha Bao arrive.

Il est bien coiffé aujourd’hui.

Je sens que je vais pouvoir faire des blagues à ce sujet plus tard.
Grandes accolades.

Il a ce sourire que je lui connais quand il est vraiment content.

Cela me rappelle son séjour en France, quand on l’avait lâché dans le Palais des Papes, il était au paradis ...

Il s’empare de mon sac noir et nous descendons dans le métro.

Je comprends que nous allons directement à l’appartement sur Zhongshan Road.
Cheng Wei aurait pu me le dire, j’y serais allé tout seul !
Décidément, il n’est pas le meilleur pour ce qui est de la logistique ...

Ha Bao s’arrête aux machines pour s’acheter un jeton de voyages.

Jeune taïwanais typique, il n’a toujours pas de carte de transports :
il a un scooter, c’est nettement suffisant !

Passage des portillons (toujours aussi bas), escalator pour accéder aux quais.
Il y a déjà beaucoup de monde dans les files d’attente.
Le métro ne va pas tarder.
Nous avons juste le temps d’aller vers la fin de la rame, il devrait y avoir plus de place.

La petite musique retentit couvrant à peine le bruit caractéristique de ce métro que je connais bien.
Le MRT, comme on dit ici, est bien rempli.
Nous avons bien fait de se mettre dans le dernier wagon.
Nous descendons vers le sud les yeux rivés sur nos smartphones.

Je profite du wifi pour annoncer à mes amis que je suis bien arrivé
et Ha Bao a une bonne excuse pour ne pas faire de conversation en anglais.
Les voix égrènent dans les quatre langues le nom des stations :
Ecological district
Kaohsiung Arena
Aozhidi
Houyi
Kaohsiung Main Station

Nous remontons à la surface direction Zhongshan Road.
Quand je suis à la sortie, en haut de la petite volée d’escaliers qui sépare la chaussée de l’entrée du métro,
j’entends dans ma tête la réflexion des danseuses deux ans plus tôt :
« et maintenant on prend quoi ? le bateau ? »
Elles avaient fait le même trajet que moi (sauf qu’à Taoyuan, à la place du métro nous avions pris le bus) mais apparemment  il y avait déjà un peu de trop de changements.
On était allé les accueillir à Taoyuan pour qu’elles n’aient pas à chercher où et comment sortir de l’aéroport,
ni à demander comment aller à la gare TGV,
j’avais payé les billets de train, on leur avait acheté des cartes de métro (des collectors .. en forme de sandales)
mais ... le trajet était long, trop long ... et il y avait trop de changements …
Décidément, j'avais tout faux dès le départ ...
Je ne sais pas comment cela va se passer pour Anaïs et William.
J’espère qu'ils se plaindront moins et qu'ils se débrouilleront sans soucis si on ne peut pas venir les chercher si le planning ne le permet pas.
On verra bien.

Nous traversons le carrefour sur laquelle était connectée la gare routière.

Elle est toujours en travaux .

Cela a bien avancé .. mais un peu moins que je ne le pensais.

Zhongshan 1st Road.

La boutique de lentilles au coin de la rue,
le kiosque à jus de fruits où j’achète mes smoothies,
on descend le boulevard sous l’alcôve.
Certains commerces ont changé.

Tout bouge tout le temps ici.



Cheng Wei est devant le 311.

Il fait des grands signes quand il nous aperçoit.

Je fais mine de ne pas le voir.

Quand j’arrive à sa hauteur, forcément, je l’engueule :
« tu pourrais être plus discret ! On est à Taïwan ici !
- je peux avoir un hug ?
- il n’y a toujours de wifi dans la gare, c’est nul ce pays ...
et puis franchement, pourquoi tu as fait monter Ha Bao à la gare ?
 j’aurais pu venir tout seul ...
Je connais la route tu sais ? »
Il rit.

Je le prends dans mes bras.
Ça fait du bien de se retrouver.

Dans le hall de l’immeuble, Yung Hua, nous attend, se faisant trop discrète pour qu’on ne la remarque pas.
(Yung Hua, c’est la copine de Cheng Wei, au cas où vous auriez oublié)

Je la serre fort dans mes bras : « happy to see you again ! »
Elle me sourit.
On monte les quelques marches qui nous séparent de l’ascenseur.

Ces marches, un peu partout, qui nous rappellent qu'ici, à tout moment, tout peut être inondé.


Tout à la joie de retrouver mes amis, j’oublie de saluer le gardien, qui bien évidemment m’a reconnu.

Il demande à Cheng Wei si je m’installe ici.

Mon ami lui explique que je suis là pour deux petits mois comme l’été dernier.


L’ascenseur arrive.

J’appuie sur le bouton : 10.

Neuvième étage.

« Au cas où tu aurais oublié, la clé bleue est ...

- celle de la première porte dans le hall et la noire celle de la porte de l’appartement ...
 JE SAIS ! »
On rit.

L’appartement a changé depuis février.

Drôle de situation : j’ai la sensation que quelqu’un a squatté mon appartement,
alors que c’est moi qui vais occuper celui que mes amis ont désormais investi.
Leurs sandales d’intérieur sont à l’entrée,
Bonne nouvelle, Cheng Wei a laissé un ordinateur et un écran.

Je vais pouvoir utiliser sa souris ... et son câble Éthernet.
Si j’avais su, j’aurais pris de quoi connecter mon MacBook.

C’est plus agréable de travailler sur une plus grande lucarne.

Le couple me fait un bref état des lieux.
Ce qu’ils ont laissé, ce que je peux utiliser.

Yung Hua me montre la lessive (et insiste sur le fait que je n’ai pas besoin d’en mettre beaucoup ..
je ne comprends pas trop pourquoi ..)
Cheng Wei m'avoue ce que j'avais déjà à moitié deviné : je vais avoir un nouveau casque audio pour mon anniversaire.
Il l'avait bien acheté à Londres à son retour.
« Est-ce que tu me le donnes ce soir ?
- Oui .... mais tu dois attendre mardi ! »
Il a raison : mon anniversaire n’est que mardi ... mais ça me donne une occasion supplémentaire de râler.
Puisqu'on parle de casque, il me donne aussi mon casque marron, pour le scooter.
Ma transformation en taïwanais s'opère.

J’ai à peine le temps de me poser sur le lit que la question arrive :
« Qu’est-ce que tu veux faire ?
- J’ai faim »
Nous allons au fast-food coréen de la gare.

Pratique parce qu’il y a des cartes en anglais et que c'est ouvert plus tard que les gargotes taïwanaises de ce quartier
(et oui ... à cette heure-là, les voyageurs achètent de quoi grignoter directement à la gare et les taïwanais vont dans les night markets).
Ha Bao nous laisse, il va dîner avec sa compagne et promener son chien.

Il nous rejoindra peut-être plus tard dans la soirée.
Le dîner est rieur, autour de conversations sans grand intérêt autour desquelles on prend le temps de réinstaller les complicités.

Question cruciale de fin de repas : « comment on y va ? »
Oui, la question du « où » ne se pose même pas.

On va boire un verre.

Activité obligatoire du premier soir.
Mais nous sommes trois ...

Et il n’y a qu’un scooter.

Yung Hua nous dit de prendre un taxi, elle ira seule en scooter.

Je la remercie ... mais je n’aime pas trop ça.

Je sais que ce genre d’actions en mode « je me sacrifie » sera mentionné à ce pauvre Cheng Wei dans un futur proche.

Et quand je dis mentionné, je pense plutôt qu’il lui sera reproché.

Mais l’ambiance est bonne, Cheng Wei appelle un taxi et donne les clés de son scooter à sa petite amie.
La jeune fille s’en va et nous allons à la station juste en face.

Dans la voiture jaune qui nous mène au Goodness Bistrot, je lui demande si la situation a évolué avec Yung Hua :
« pas vraiment … »
Je lui parle du fait qu’elle a choisi de partir seule en scooter : « tu as raison ... ce coup-là ... je vais le payer un jour où l’autre ... »
Pas facile à vivre la jeune fille ...

Nous prenons les quatre dernières places du bar à cocktails.

Cheng Wei et moi d’abord,
Yung Hua juste après,
et enfin Ha Bao, de retour de ses obligation familiales.
Le serveur nous lance le « long time no see » mandarin, que j’ai cru avoir compris et qui m’est confirmé par Cheng Wei qui me le traduit.
C’est vrai que pour lui, ça fait longtemps que je ne suis pas passé boire un verre.

Il y a eu six mois entre mes deux visites.

Cela dit, c’est court par rapport à certaines années.

Je commande un cocktail plutôt sucré pour commencer.

Ce qui étonne tout le monde, même le serveur :
« But .. it’s very sweet ! » me prévient-il.
C’est étonnant (mais bien agréable) de voir qu’il se souvient de mes goûts.


Comme d’habitude à cet endroit, on parle boulot.

(oui, c’est comme ça ... on aurait pu commencer à discuter de tout ça en mangeant mais non, il faut de l’alcool pour parler travail)
Cheng Wei me parle de ses projets (et il en a plein comme d’habitude),
il m’annonce les cours qu’il m’a trouvés,
je réponds quand je peux mais je garde surtout le peu d’énergie qui me reste pour noter correctement les jours et les dates où je travaille.
Je suis trop fatigué pour faire autre chose ce soir.

Au moment où je commande mon second cocktail, on attaque un autre de ces sujets habituels de premier soir :
le monde de la danse de Kaohsiung.
Cheng Wei me donne des nouvelles de ceux que je connais.
Les profs du lycée, les danseuses que j’ai croisées,
Mimi (qui a dansé « In Wei ») dont il n’avait aucune nouvelle, 

et puis aussi Hsin Yu, qui m’a assisté sur ma première pièce taïwanaise en 2012, avant d’aller travailler avec la compagnie Käfig.

Au départ, Cheng Wei devait fonder sa compagnie avec lui mais il semble que ça ne soit plus d’actualité vu que le danseur a accepté un poste d’enseignant en Thaïlande pour un semestre au moins.
Ce garçon est un peu insaisissable.

Su Ling le voyait bien comme son assistant au lycée, il ne lui a pas dit non .. mais a fui en Thaïlande ...
De même qu’il n’a pas dit non à Cheng Wei mais n’a participé à aucun projet.

On en conclut qu’il sait peut-être ce qu’il veut mais que plus que tous les taïwanais, il ne sait pas dire non ...
« Alors ... Tu en es où de la pièce ? comment tu vois l’organisation du boulot ? »
Quand Cheng Wei me lance cette phrase, je réalise qu’effectivement, cette fois, je suis le patron ici aussi, contrairement à « In Wei » où il avait repris les rennes.

Là, il m’assistera mais c’est à moi de donner les directives.

Je lui dis un peu l’avancée des choses, lui rappelle qu’il faut que les traductions des textes soient finies au plus vite parce que la première chose à faire sera de travailler avec le Mike taïwanais,
mais surtout, je lui demande de me laisser quelques jours pour me pencher à nouveau sur tout ça,
d’autant que j’ai une super bonne excuse : je ne pouvais pas faire de planning de répétitions, tant que je n’avais pas mon planning de cours.
Ça ne sera pas pour la première semaine de toute façon ...


Il n’est pas minuit quand je lui demande de me commander un taxi.

Je suis épuisé.

Et ça n’est pas normal.

Pas plus que la nuit quasi complète dans l’avion,

ou que l’excitation d’être arrivé ne soit toujours pas là.
Étrange.
Elle semble être nappée d’une sacrée couche de lassitude.

Des restes de la création précédente ?

La fatigue de l’année ?
Le souvenir du fait que je n’ai même pas pu rencontrer Su Ling au printemps dernier ?
Je ne sais pas vraiment.

Pour l’instant, j’ai cruellement sommeil.

On paye le temps que la voiture arrive.
(tiens ! je ne me souviens plus qui a payé)
Une demi-heure après, le taxi me dépose à l’endroit où nous avons été embarqués.
Certains de ses collègues me hèlent : « hello ! Taxi ! Tainan ! »
Le dernier train pour Tainan doit juste venir de partir, ils récupèrent les retardataires.

311 Zhongshan 1st Road.
Je lance mon premier « ni hao » au gardien en attendant l’ascenseur.
Neuvième étage.

La clé bleue pour la première grille,
la noire pour la porte de l’appartement.

Pas l’énergie de m’installer ce soir.

Une douche, un bref passage sur le net pour voir ce qui se passe en Europe.

Sylvain est déjà réveillé.

Je lui souhaite une bonne journée et je m’endors.

Première soirée à Kaohsiung.
Tous les rituels sont là.

Je me languis de croiser Wan Chu et de voir Anaïs plonger dans cette histoire-là.

J’espère que cette fois-ci tout ira autrement ...


On verra bien.

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