26/08/18 - Taiwan été 2018 - la création - Jour 1 - Jordan


Première plongée dans les Chroniques à la sauce taïwanaise
par ce qui va changer le plus
le texte en mandarin
et celui qui le dira








Dimanche 26 août, 15h15.


Je descends du premier étage de l'école de danse de Fongshan où je viens de donner mon dernier cours aux adolescentes de la maison.
Contrairement aux autres jours de la semaine, je ne regarde pas à quelle heure va passer le 248 en mettant mes chaussures, je m'installe dans le canapé.
Je fais une pause, le temps d'un changement de casquette.
Cheng Wei est déjà là.
Il a fini sa répétition et s'est installé dans le fauteuil.
Lui aussi décompresse et s'apprête aussi à changer de fonction.
Il va redevenir danseur de la compagnie c2a, et moi j'endosse à nouveau le costume de chorégraphe.


Les Chroniques Formosanes façon Taïwan, ça commence officiellement aujourd’hui.


Normalement, ce dimanche, je n’avais que cette heure et demie d'enseignement au programme de ma journée avant d'enchaîner avec ce que je vais vous raconter, mais comme je vous l’ai expliqué, j’ai dû rattraper ce matin-là un des cours de l’école de Hsu Ling qui avait été annulé à cause des fortes pluies.
Alors quand j'arrive au rez-de-chaussée pour prendre ma pause, en terme d'énergie, je commence déjà à puiser dans mes réserves, et c'est un peu trop tôt.
Il va falloir faire avec ...

Je m’assois proprement sur un coté du grand canapé mais très vite, je me retrouve en position couchée avec les pieds en l’air appuyés sur le dossier.

Yung Hua revient du Seven Eleven, elle m’a acheté une bouteille de thé froid.

C’est très gentil.

(d’autant qu’elle n’a rien apporté à Cheng Wei ... elle a souvent ce genre de petites attentions pour moi et pas pour son petit ami, ce qui parfois me met un peu mal à l’aise ...)

Durant cette pause, nous avons peut-être discuté de quelque chose mais rien n’est moins sûr.

Dans mon carnet, j’ai écrit : « je crois que j’ai fait une micro sieste »
Faisons confiance à celui qui a écrit cette phrase …
Une chose est sûre, Cheng Wei et moi n’avons pas mis le nez dehors.
La pluie nous a dissuadé de toute sortie non indispensable.
Même fumer sous l’alcôve humide n’est pas vraiment agréable (et finalement, c'est plutôt une bonne chose ...)
On n'a donc pas fait grand chose à part se poser et attendre ... le nouveau.


15h45 pétantes,
la grande baie vitrée s’ouvre.

Un tout jeune homme entre timidement.
Dieu qu’il parait jeune !
Je sais que les asiatiques ne font pas leur âge mais j’ai vraiment l’impression d’avoir en face de moi un  bachelier fraîchement diplômé.

Enfin bon, peu importe qu’il soit jeune ou pas, si c’est un bon acteur, ça me conviendra.

Cheng Wei m’a dit qu’il l’était,
je lui fais confiance.
Il faut bien.
Enfin bon (désolé, là je n’ai pas le choix), on verra bien.

Vous l’avez peut-être compris.

Aujourd’hui, je rencontre pour la première fois, celui qui aura la lourde tache d’alléger le regret de ne pas avoir emmené Mike avec moi, en le remplaçant d’une voix de maître.
Rentre donc dans notre histoire celui que Sylvain a décidé d'appeler « pas Mike ».

Les présentations sont très conventionnelles.

Il a un sourire gêné quand il s’approche, secoue poliment sa main en disant :
« Hi! »
Bon, il va falloir que je le détende parce qu’on ne va pas pouvoir travailler comme ça pendant les trois semaines à venir.

Nous montons au petit studio.
Celui qui est au dessus de l’endroit où je viens de faire des photos de fin de stage avec quelques adolescentes enfin détendues.
On n’est mieux ici.
On n'a pas besoin de beaucoup d'espace, et si jamais la directrice de l’école décide de venir travailler, ni elle ni nous ne seront dérangés.

Pour notre première rencontre, j’ai prévu de commencer par un texte court mais néanmoins complexe,
celui du duo avec Anaïs : « que faire de beau lorsque tombe la pluie ? »
C’est un texte que notre jeune ami n’aura pas à apprendre par cœur, on peut presque le travailler en conditions réelles (il manque juste un « détail » : la danseuse)

La vidéo du spectacle français est dans ma tablette.
Elle me permettra de contrôler la vitesse de récitation.
Je demande à Cheng Wei de sortir le texte en mandarin.
Il sort crânement deux feuilles.
C'est bien un texte de la pièce ... mais pas le bon.

Heureusement, ces jeunes taïwanais sont à la fois modernes et connectés, ils ont tout sur leur smartphone.
La lecture se fera donc sur trois écrans,
Cheng Wei et le jeune homme scrutant leur compagnon de vie,
et moi lisant mon Ipad (qui, il faut bien l’avouer, me devient aussi de plus en plus indispensable).
On s’installe confortablement et on se lance.


C’est très intéressant de voir le jeune acteur lire le texte.

Il l’interprète bien plus à travers son visage et ses mains que le faisait ce cher Mike.
Je me demande ce qu’il en sera quand il sera sur scène.

Dans les premières tentatives, il y a beaucoup de pauses.

Le jeune homme demande des choses à Cheng Wei ou peut-être lui donne t-il ses impressions ?
Je n’en sais rien.

Le tout se fait dans leur langue de tous les jours, le mandarin.
Alors que je ne peux qu'attendre.
Qu'ils me demandent des précisions ou ... qu'ils soient disposés à travailler avec moi.
Je dois avouer que ça n’est pas très agréable de se sentir exclu de l’histoire, surtout qu’après tout, c’est surtout la mienne.
Je me sens un peu dépossédé de mon bien, mais je n’ai pas d’autre choix, pour l’instant, que de faire confiance à mon collègue.

Bon, il a vécu la pièce, vu le duo avec Mike, sait de quoi ça parle.

Il ne peut pas vraiment être dans l'erreur.
Alors j'attends.
Cela dit cela m’a permis de faire tranquillement quelques photos au retardeur, sans même qu'ils ne s'en rendent compte.

Après ces plusieurs essais entrecoupés de discussions, je crois entendre au ton de la conversation qu’ils se sont mis d’accord sur ce que nous allons traverser.

Cela se confirme : Cheng Wei m’annonce que l’on va pouvoir tenter des choses.
Mais il a besoin d’une dernière précision :
« comment il doit vivre le texte ? comme un lecteur ou comme s’il vivait la situation ? »
Une dernière précision un peu fondamentale ...
Je lui fais presque une réponse de normand.
Ce que je veux est probablement entre les deux propositions.
Comment lui expliquer ?

Je lui raconte un livre que l’on m’avait fait lire quand j’étais adolescent.

Il s’appelait le livre dont vous êtes le héros (ou peut-être que c’était le sous-titre du livre).
C’était un bouquin où on pouvait agir sur l’histoire en faisant des choix dans certains chapitres, ce qui nous forçait à nous identifier au personnage.
C’est un peu ça que je voulais.

Il ne fallait pas forcément qu’il le vive, mais qu’il s’imagine ce que j’avais écrit pour donner envie au spectateur de se mettre à ma place.

Et puis il y avait, au delà du sens, un autre élément important : la danseuse.

Il fallait qu’il y ait un dialogue entre eux.
Que certains sons puissent peut-être inspirer le mouvement.

Que certains élans puissent insuffler le rythme d'une phrase.
Bon, pour ce qui est de ces deux dernières phrases, on verrait quand Anaïs serait là.
(et ça sera bientôt ... Oh mon Dieu ! Oui ! C’est bientôt maintenant ! Au milieu de la semaine prochaine ! Ne pas stresser ... Rester concentré sur aujourd’hui et le travail que l’on est en train de faire)
Pour le reste, j'avais tenté de donner toutes les clés en ma possession pour que le jeune puisse tester des interprétations.

Cheng Wei explique tout ça à son jeune collègue et on commence.
Enfin presque.
Parce que quand-même, je ne vais pas passer par Cheng Wei tout le temps :
« What’s your name ?
- Jordan ?
- Aaaah ! So you understand English !
- Yes » me répond-il timidement.
Dieu que ce gamin est tendu !
D'ailleurs Jordan ça ne lui va pas du tout.
Je suis sûr que son prénom chinois lui convient parfaitement.
(d'autant que c'est le vrai)
Je lui demanderai ... Plus tard ... Quand il sourira.

« Ok ! Let’s try ! »

Je cale la vidéo d’Anais et on commence.
Je le laisse faire une première fois.

Il finit bien avant elle.

Je vois dans son regard qu’il est désolé.

Je tente de le détendre :
« it’s ok ! Don’t worry ! Try again but a little bit slowly …
He’s soooo stressed ! »
Cheng Wei éclate de rire.
Jordan s’exécute.

Cela va déjà mieux, mais il arrive quand même encore un peu tôt.
Bon, déjà, à l’oreille, ça parait plus détendu et donc plus agréable.
Et pour ce duo, il faut que la douceur soit partout.
Il y a donc sûrement d’autres raisons pour ce décalage.
La traduction !
Forcément !

C’est qu’avec le mandarin, tout est possible ...

On repart du texte anglais, que j’avais découpé en fonction des moments où Anaïs et Mike avaient des points de rencontre,
et on avance étape par étape pour voir où les deux lecteurs se désynchronisent.

Quelle drôle de langue ...

Pour certaines parties, Anaïs va devoir ralentir, suspendre
« can she do it ? » me demande Cheng Wei.

Évidemment qu’elle peut le faire !
Pour d’autres paragraphes, c’est l’inverse, elle accélèrera ou il ralentira :
« he can also wait »
Quand je dis cette phrase, je vois le regard du garçon s’illuminer.

Il a peut-être une idée ?

Il ne dit rien pour l’instant.

Nous verrons ...

On avance à tâtons, réajustant chaque paragraphe,
je commence à reconnaître les repères des mots mandarins sur lesquels Anaïs va devoir s’appuyer, il faudra que je les retienne pour lui dire au moment voulu.
On reparle de l’interprétation, parfois un peu trop déclamée à mon goût,
le jeune homme se corrige tout de suite, on sent un esprit vif et adaptable.
J’aime ça.


À la reprise suivante, quand je m’apprête à lui dire qu’il est en avance, j’entends : « Sorryyy » 

Bon, il sait déjà.
En fait, c’est pour ça que son visage s’était illuminé.

Il n’avait pas tout compris jusque là (et n’avait probablement pas osé demander ...)
Maintenant, il a vraiment toutes les clés.
On prend une vitesse de croisière.
Et elle est rapide.


Je comprends pourquoi Cheng Wei m’a dit de ne pas m’inquiéter.
Jordan est à notre service.

Il travaille vite, et bien.

On sent qu’il a envie de faire partie du projet.
Mon cerveau passe de « on verra bien » à « ça va aller »

17h20,
Cheng Wei me dit qu’il ne nous reste qu’une petite demi-heure.

Le jeune homme travaille comme placier dans un théâtre à Dadong à 18h.

Je connais l’endroit.

C’est là que nous avons dansé « la Septième Nuit » version taïwanaise.

En métro, c’est la station suivante.

Il n’est pas loin.
J’enregistre plusieurs versions, j’essaierai de faire un montage avec le solo d’Anaïs.

17h40 :
« I think you should go »
Le jeune homme s’exécute.

Il nous remercie, salue, et disparaît sur son scooter.

De nouveau, sur le canapé du rez-de-chaussée, Cheng Wei et moi discutons de cette première rencontre.
Je lui dis que je le trouve super dans le boulot mais quand même très, très tendu.
« c’est normal, il est impressionné »
C’est vrai que c’est la première fois que l’on se voit.
Je suis un étranger, un chorégraphe.
Il n’a jamais travaillé comme ça, avec des danseurs.

Cheng Wei est content que je le trouve rapide.

Lui, il est déçu, il pensait que l’on aurait dansé la partie au sol que nous faisons tous les trois dans le solo de Wan Chu.
Je savais que ça aurait été trop court pour cette fois.
Mais il va vite, on sera dans les temps.

18h,
nous fermons le studio.

J’aurais bien pris le temps de fumer, vu que le temps est un peu moins humide, mais j’ai oublié mon tabac.
Cheng Wei me lâche au métro.

Le temps d’arriver au centre-ville, il faut que je me décide sur le contenu de mon dîner.
Le snack de Sizhiwan et ses fantastiques bouchées ou le restaurant japonais ?
Finalement, ça sera le snack, c’est juste en face de la sortie de métro et cela me permet de rentrer chez moi plus tôt.

19h30,
je savoure mon dîner en écoutant de la musique.
Un des programmes que FIP diffuse par internet.
Très agréable.
J’ai un message de Hsu Ling me donnant l’adresse de l’endroit où elle nous invite à dîner demain soir pour nous remercier d’avoir fait travailler ses élèves.

Ah tiens ! c’est un restaurant d’hôtel .. et ça sera un buffet.

Comme à Taipei avec la famille Segawa.
À croire que c’est un must d’aller dîner dans ce genre d’endroits.

Ou alors c’est parce que comme il y a le choix, on est sûr que l’invité ne sera pas déçu de la nourriture.
Je m’allonge un peu pour détendre mes jambes de cette longue journée.
Fip diffuse la parfaite playlist pour ce que j’ai à faire, (c’est à dire : rien)
Je ferme un peu les yeux et je pense à ...

22h30,
la musique me réveille.

Je n’ai pas dû penser à grand chose.

Et là, le classique cercle vicieux que tous les insomniaques connaissent, s’installe.

Je me dis qu’il faut que je dorme car demain à 10h, il faut que je sois en pleine forme avec les gamins qui eux auront assez dormi,
et le fait de ne pas dormir m’inquiète,
ce qui m’empêche encore plus de dormir,
alors qu’il faut que je dorme puisque demain à 10h …

Je réussis à rompre la chaîne vers 2h du matin.

Ça va piquer un peu tout à l’heure.








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