07/09/18 - 1 - Taiwan été 2018 - la création - Jour 13 (1) - dernier jour hors du théâtre


Un matin laborieux
aussi bien à l'appartement,
qu'à la répétition,
et les premiers dérapages techniques









Vendredi 7 septembre

Nous sommes à mi-chemin.

Anaïs est là depuis une semaine et nous rencontrons le public dans une semaine.
Normalement, après ce genre de constat, la phrase qui suit fait référence à une certaine vélocité du temps.

Et bien pas cette fois, ces journées sont denses, en découvertes, en rires, en douleurs, en sueur, en bonheur, en réflexions.

Non, le temps ne passe pas si vite que ça cette fois.

Il prend juste le temps qu’il lui est nécessaire.



Le début de cette journée ressemble plus ou moins aux précédentes.

Je rate le « France Inter, il est minuit » mais, en dehors des rituels du matin, je ne peux rien faire de réellement efficace avant 8h.
Et c’est dommage parce qu’aujourd’hui, nous dansons le matin.

Avant de partir, je veux quand-même avancer sur les projections.

Çong Yen nous a livré de beaux enregistrements des couchers de soleil hier.
Il y a aussi les musiques de mes cours qui doivent être finies avant que nous repartions.

Habituellement, entre les spectacles ici et la rentrée française, j’ai toujours au moins quinze jours.
Ce qui me permet de me transformer en professeur compositeur.

Là, nous dansons le dimanche et deux jours après, nous serons déjà redevenus des professeurs français.

Donc ce matin, après avoir émergé de ma nuit, j’avance d’abord un peu sur cette histoire puis je me lance dans la fabrication de la nouvelle vidéo qui accompagnera Çong Yen.

J’ai les enregistrements de notre ami, les tops repérés hier et la version française du film.

Il faut que je me dépatouille de tout ça.

Rien n’est simple.

Parce qu’il faut que je retrouve les mots-clé, écrits avec ma phonétique, dans le discours de Çong Yen,
que j’imagine quel rythme il va prendre pour nous dire tout ça le jour J,
sachant qu’il y a déjà des décalages dans les divers enregistrements du fait que parfois il ne faisait que lire, et que d’autres fois (notamment celui d’après le filage), il vivait vraiment ce qu'il racontait.

Sans compter qu’avec l’adrénaline, il est fort possible que sur scène, il accélère un peu.

Je fais un ours mal léché de ce que pourrait être la vidéo finale en mettant comme bande son l’enregistrement de Çong Yen.
Pendant que l’ordinateur édite le film, je pars sous la douche.
(vous vous souvenez ce que c’est qu’un ours ? sinon demandez-moi, je vous rafraîchirai la mémoire)


Le temps que je prépare mes affaires, la chose est prête.

C’est allé vite ce matin.
C’est bizarre.

Mais ça m’arrange.

Car je suis déjà en retard.

Une fois de plus.

J’emporte avec moi le disque dur avec la nouvelle mouture des films.
Après la répétition, on testera tout ça sur l’ordinateur de Cheng Wei dont on se servira pour le spectacle.
Ensuite, j’enchaînerai avec ma première visite au théâtre où je vais tester le vidéo projecteur.
Suite à mes demandes répétées en boucle, et pendant un temps certain, j’ai finalement réussi à obtenir un créneau spécifique juste pour cette activité dans l’emploi du temps qu'avait concocté mon ami pour notre semaine au théâtre.
Et quand je dis en boucle ... c’est vraiment à intervalles réguliers et avec insistance, jusqu’à ce qu’il lâche l’affaire, parce que pour lui, comme pour les répétitions supplémentaires, c’était inutile ...
Comme je voulais être sûr que le matériel de projection du théâtre s’entende parfaitement avec l’ordinateur et que je voulais que cette rencontre se fasse avant que toute l’équipe soit au théâtre, je n’ai rien lâché.

Je savais que c’était possible.


Cheng Wei était le dernier chorégraphe à se servir de l’espace 281 avant sa fermeture définitive.
Il était donc complètement vide ce mois-ci.
Il fallait juste que mon ami se décide à passer un coup de fil et à fixer un rendez-vous.
Cela avait donc été calé à cet après-midi,
et j’irais avec Ha Bao parce mon ami avait « des trucs à faire »
(quand il n’a pas envie ... il n’a pas envie)

Je pars donc en retard et cette fois-ci encore, j’envoie un message à Anaïs :
« si tu ne me vois pas, ne m’attends pas »
Parce qu’avec mes genoux qui ne désarment pas et mon dos qui résiste tout autant,
auquel s'ajoute le fait que je vis en direct l’installation du stress tout autour de mon plexus à cause de ... tant de choses (même si jusqu’ici tout se passe plutôt bien),
je vais aller à Formosa à petite vitesse sans pouvoir forcer la machine outre mesure.
Pas très agréable, mais je n'ai pas d'autre choix que de subir.

Le trajet est rude.
À chaque marche, pour sortir de l’immeuble, en montant ou en descendant des trottoirs, tout mon corps me rappelle que de l’intérieur, ça n’est vraiment pas terrible.

Je suis inquiet (ce qui n’arrange pas mon dos)
.
Pourvu que ça tienne.

J’ai mon casque entre les deux oreilles, un peu de musique me fera du bien.

Alors que je me demande ce que je vais écouter tout en me lamentant de mon retard et de mon état, je croise une vieille dame au niveau d’Hebei road.

Elle me regarde fixement ... et me sourit.

Tout à coup, je me sens délesté d’une part de mon inquiétude.
La bouteille à moitié pleine refait surface.

Cela ne va pas si mal, on est dans les temps.

Tout le monde est content.

Il fait chaud et presque beau.

J’aime être ici.

Voilà.
C’est comme ça qu’il faut que j’envisage les choses.

Je lance un de mes albums fétiches « the hurting » de Tears for Fears et je descends Zhongshan road d’un pas fatigué mais plus léger.

9h38,
je suis sur le quai,
exactement à la même heure que lundi.

Je serai donc un petit peu en retard mais beaucoup moins que je ne l'imaginais.

Je reçois un message de Wan Chu, elle arrivera à la même heure que moi.
Anaïs va devoir attendre.

Je réponds à la taïwanaise que je suis sur le quai et qu’Anaïs a dû part ...

Voilà Anaïs qui apparaît au bout du quai.

Je ne sais pas comment elle fait ça.

Ça m’énerve (enfin presque).

Finalement nous faisons la route ensemble.
Mais contrairement à lundi, où nous avons fait semblant de nous presser, nous avons pris le temps nécessaire à ma vieille carcasse pour rejoindre nos partenaires de jeu.
Cheng Wei allait forcément arriver après nous de toute façon.

10h10,
nous arrivons au studio.

Wan Chu arrive juste après nous.

On discute un peu.

Elle est déçue du night market.

Il n’y avait pas grand chose en dehors de la nourriture et des jeux.

Elle pensait pouvoir s’acheter de nouvelles choses pour la danse.

Quand on travaille beaucoup comme ces jours-ci, il faut faire des lessives bien trop souvent.

Je la comprends, je n’aime pas non plus faire des lessives.

Cela dit, ici, tout sèche plus rapidement qu’en France, même avec l’humidité ambiante, c’est déjà ça.

10h20,
voilà Cheng Wei.

Il va un peu mieux qu’hier mais il a une douleur persistante à la jambe qui l’inquiète un peu
(et qui du coup m’inquiète aussi ... j’étais déjà prêt à l’entendre se plaindre de son genou, comme à chaque spectacle, mais la cuisse c’est nouveau)
De ce qu’il décrit, cela semble être une contracture, de celles qu’Anaïs se masse sans dire un mot ...
À surveiller.

On est sur le point de commencer quand son téléphone sonne.

Il décroche.

Grand silence,
puis il répond, calmement.

Je regarde Wan Chu, qui peut comprendre la conversation, pour savoir si elle envisage que ça soit une mauvaise nouvelle.

Elle est aussi intriguée que moi.

Il raccroche.

C’était du démarchage téléphonique.
Wan Chu lui dit que si ça avait été elle, la conversation aurait été plus courte et plus tendue.

J’abonde dans son sens.

On a beau savoir que ces gens travaillent, le discours tout préparé pour vendre des choses dont on n’a pas besoin ou que l’on n’achètera pas après cette conversation, fait que l’on a juste envie de raccrocher.
Mais lui, il a attendu.
Ce garçon si souvent enclin à l’impatience m’étonnera toujours.


On fait une barre légère et on se lance dans une nouvelle traversée.


Le filage est très vaseux.

La fatigue est partout.
Ça n’est pas aujourd’hui que l’on se replongera dans la danse finale.

Mais je ne suis pas inquiet.
Le week-end approche et lundi les techniciens installent tout dans le théâtre.

On ne dansera à nouveau toutes ces choses que mardi.
D'ici là, les corps auront eu le temps de se reposer un peu.
Et puis, on sera au théâtre.
Ça ira mieux là-bas.

Forcément.

Enfin ... on verra bien
(ça faisait longtemps hein ?)

Vous avez remarqué sur la photo ?
Et oui, aujourd’hui aussi, le duo au parapluie s’est fait … sans parapluie.
On y arrivera bien un jour ma foi.
Au moins à la générale,
enfin j’espère.

Toujours sur cette photo, outre la coupe de cheveux approximative de Cheng Wei (à croire qu’il veut rivaliser avec moi à ce sujet), vous avez sans aucun doute remarqué le bronzage d’Anaïs.
Nous n’avions pas vraiment prévu de créneau précis à ce sujet dans notre organisation mais ma foi, sa peau a trouvé le temps de faire le nécessaire.
Vous avez aussi sans doute noté cet arrière-plan pour le moins improbable fait de tous les éléments de décor des galas de l’école (dans lesquels nous avons trouvé l’accessoire supplétif à notre parapluie).
Ce genre de détails qui nous rappelle que l'on est ... dans un autre monde.

12h50,
je lâche tout le monde.

On parle planning pour la semaine prochaine.

Wan Chu nous a annoncé lors d’une conversation sur Messenger (que je ne peux dater précisément), devoir donner des cours supplémentaires dans l’école dont elle me parlait l’autre jour.
Cette décision de la directrice est probablement lié à ce qu'on lui a reproché ...
La plus embêtée c'est cette pauvre Wan Chu car de notre côté, cela ne va pas vraiment poser de problèmes.
On va déjà être bien occupé par tous les moments où elle n’est pas sur scène.
C'est qu'ils ne manquent pas :

le solo de Cheng Wei, son duo avec Anaïs, le duo au thé, celui avec Çong Yen
(il y a plein de duos finalement)
De quoi nous occuper assez le temps qu'elle donne ses cours.
Et si vraiment on s’ennuie, on peut même réviser tout ce qui se passe au sol pendant son solo, ça ne nous fera pas de mal.


Sans compter que je la sais assez responsable pour mettre les bouchées doubles si elle se sent en retard.
On remanie sereinement le planning et on peut libérer les danseuses pour passer à la dernière activité prévue en cette fin de matinée, la vérification des films sur l’ordinateur du jeune homme contracturé.

D'abord les couchers de soleil.
Cela permet de vérifier les changements d'image que j'ai fixés en fonction de ce que dit Çong Yen, avec des gens qui comprennent ce que raconte le jeune homme.

On branche tout, on lance la vidéo ...
Pas de son.

Je ne sais pas comment je me suis débrouillé mais ce matin, je n’ai pas exporté le son.

Voilà pourquoi c’était allé si vite ...
Tout ça pour rien.

Je suis très énervé contre moi-même.

Décidément, être vidéaste, c'est un métier et ça n'est toujours pas le mien !
Cela dit (bouteille à moitié pleine), ça n’est pas du travail perdu.

Si ça se trouve, tout est juste et il n’y aura pas de modifications à faire.
(j’en doute mais ... sait-on jamais)

Ha Bao arrive au studio.

Il vient me chercher pour qu’on aille au théâtre.

Ha Bao est bien coiffé aujourd’hui.

Je lui fais remarquer, il s’ébouriffe les cheveux.
On rit.

Sacré Ha Bao.

On descend tous les trois au rez-de-chaussée.

Cheng Wei va fumer avant de partir.

Il ne dit rien mais il est inquiet.
Je tente une diversion en faisant croire aux garçons que j’ai oublié mon casque pour le scooter.

Ça ne marche plus.

Ils commencent à trop bien me connaître.


J’aimerais pouvoir l’aider mais je sais que pour que j’y arrive, il faudrait que l’on soit dans un bar devant un bon cocktail (mais il est trop tôt pour ça ... quand même ...), ou que l'on prenne le temps de fumer tous les deux et au bout de quelques minutes il commencerait à se confier …
peut-être.
Mais on nous attend au théâtre.
Il faut malheureusement laisser Cheng Wei à ses pensées.

Les casques, le scooter, en route pour la traversée de Fongshan jusqu’à Weywuyin.

Le trajet est court mais le ciel est incertain.

J’espère que l’on aura le temps d’être arrivés avant la pluie.










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