19/01/18 - Pavillon Noir - Jour 4 - danser sur la pluie

Le duo existe bel et bien,
même s'il sera dansé par un autre,
les danses d'ensemble prennent forme,
du moins dans mon esprit ...












Vendredi 19 janvier
14h05.
J’ouvre la porte du studio Bagouet,
Anaïs est déjà là.

On ne s’est pas vu hier.
Elle a été enlevée par son copain pour une soirée où la danse avait enfin disparu des plannings.

Ce jeudi, je n’ai pas eu le temps de faire grand chose.
J’ai enfin publié l’article dont je vous parlais dans .. le dernier article,
j’ai aussi partagé la musique de la traversée en scooter
pour les élèves qui avaient dansé dessus depuis maintenant un mois,
j’ai sélectionné, retouché, envoyé les photos pour Cheng Wei
et j’ai écrit dans mon carnet noir tout ce qui s’est passé.

Je suis rentré bien fatigué de mes deux cours du soir,
avec une hanche qui, particulièrement douloureuse, a alimenté mes inquiétudes d’avant la nuit.
La question étant : et si je ne pouvais pas danser cette pièce ?
Quel danseur me remplacerait ?
Combien de temps cela prendrait ?
Comment je le vivrais ?
Heureusement, quelques discussions agrémentées d’une vision intermittente d’un feuilleton télé
et d’un dîner sympathique, m’ont fait passer à autre chose.

Cela dit, la question de s’arrêter de danser se rapproche.
Il faudra bien y faire face un jour.

Pour revenir au présent, j’ai décliné la variation de la traversée pour ma classe de débutants.
Et cette nouvelle version m’a permis d’en inventer une nouvelle,
que les élèves plus avancées ont testé dans le cours qui a suivi.
Elle me plait bien cette nouvelle danse.
Je la partagerai avec mes stagiaires d’Aubagne ce week-end.

14h05 et Anaïs est là.
Au sol,
cheveux attachés et sourire aux lèvres.

Je n’avais pas de studio le matin.
(ce qui, vu mon état de fatigue et le fait que je donne un stage ce week-end,
était une bonne surprise quand j’ai vérifié la veille au soir).
J’en ai profité pour avancer sur le blog.
On a déjà quinze jours de retard.

C’est que ce blog me prend bien du temps vous savez ?
(d’ailleurs, s’il y a parmi vous des gens qui pensent que tout ça est publiable,
et surtout qui connaissent des gens qui sont susceptibles d‘être intéressés par le fait de publier mes écrits
ma foi ... je suis preneur)

14h05 et je suis content parce que j’ai trouvé une place rapidement.
(oui, j’ai encore pris ma voiture car en fait, même en payant le parking,
quand je ne viens qu’une demi-journée, cela me coûte moins cher que de prendre les transports en commun …
il y a comme un petit souci ...)

Une fois transformé en danseur moyen,
ce qui consiste à troquer un jogging contre un autre et à enlever deux pulls,
je propose à Anaïs de faire le premier exercice de la barre.
C’est ce que nous faisions quand nous avons créé « à l’heure du thé », il y huit mois déjà.

Les premières notes de musique envahissent le studio.
Un cercle d’épaules, un demi-cercle de coudes ...
Côte à côte nous faisons traverser à nos corps un paysage qu’ils connaissent presque par cœur,
l’occasion de faire la check-list de mes dysfonctionnements désormais chroniques.

Le solo.
Anaïs le danse deux fois pour se mettre en route.
Pour la troisième, je lui rappelle ce que je lui ai dit par rapport au jugement.
Voilà,
maintenant on peut vraiment passer aux corrections ...

D’abord, la mécanique.
Soucis de directions, travaux autour de ses appuis,
c’est que la danseuse a beaucoup évolué depuis qu’elle est revenue à Marseille.
L’équipe d’enseignants dont elle a suivi les cours et les ateliers lui a permis de gagner en amplitude
et en disponibilité articulaire.
Un des résultats de ces années de travail est particulièrement visible autour de son bassin :
elle a gagné en « ouverture » comme on dit dans le milieu.
ce qui l’entraîne à réenvisager ses appuis, ses façons d’appréhender les diagonales.
Tout ça, son cerveau n’a pas l’air de le savoir.
Un peu comme une ado dont le corps aura grandi bien plus rapidement que son cerveau ne l’imagine.
Il lui arrive donc de poser ses pieds un peu trop en dedans par rapport à ce que son bassin peut faire
ce qui entraîne des instabilités.
(vous ne comprenez rien ? ça n’est pas si grave …
si je résume, elle ne tient pas sur ses pattes parce qu’elle ne met pas toujours les pieds dans les bonnes directions).

Autre fausse piste généré par son cerveau :
la dernière fois, elle a appris les phrases par mimétisme.
Et il y a parfois bien des chemins pour parvenir à une forme.
Certains chemins sont lisibles sans explication sur un corps en mouvement,
d’autres moins.
Quand elle aboutit à ce qu’elle pense être la forme qu’elle voit,
je lui explique par où je passe dans mon corps pour arriver à ce moment.
Elle retravaille ces moments délicats avec ces nouvelles indications.
L’horizon s’éclaircit.


Elle le danse quelques fois,
les corrections s’intègrent.
Il y a un ou deux passages qui ne me plaisent pas.
En fait, travailler avec elle me fait me rendre compte que j’ai pris des automatismes de forme.
Des poses que j’aimais bien voir sur les corps des danseuses de l’ancienne équipe
sont ancrées dans mes processus de création
sauf qu’elles ne lui vont pas.
et lui rendent la danse beaucoup moins confortable.
Alors je transforme la première version jusqu'à trouver quelque chose qui nous va mieux.


Une fois que je la sens libre pour continuer à faire évoluer sa danse en autonomie,
j'endosse mon costume de Cheng Wei.
Aujourd’hui, j’ai un parapluie.
Quand elle reprend son solo, je tente des positions,
des interventions plus ou moins intrusives.
Certaines idées arrivent par magie, d’autres par mégarde,
des essais s’avèrent particulièrement ridicules,
on réadapte, on rit.
Et quand je me sens prêt, on filme.

Je cale l’appareil sur son dispositif désormais habituel d’échafaudage miniature
fait d’éléments glanés dans les coins du studio,
et je lance l’appareil.


Musique.
La pluie arrive.
Elle recule,
regarde au loin,
se retrouve en diagonale,
première courbe.
J’ouvre mon parapluie et me tient prêt, totalement concentré sur elle.

Tellement concentré que je n’entends pas derrière moi la porte du studio qui s’ouvre.
Et je sursaute quand Nathalie (dont je vous ai déjà parlé plus d’une fois), apparaît dans mon champ de vision.
Elle me propose un créneau supplémentaire de répétition,
mardi prochain,
je prends.

Elle repart aussi discrètement qu’elle est arrivée,
je me reconcentre,
la partie solo s’achève à peine.
La voilà revenue au point de départ,
je tente une entrée à un moment qui me semble opportun,
on verra à l’écran.
Les phrases s’enchaînent,
de nouvelles idées me viennent,
je tente tout ce qui est possible tant que je peux maîtriser corporellement
et que ça n’entrave pas ma partenaire de jeu.


Le premier filage me paraît réussi de l’intérieur,
au moins pour sa partition.
« ça va ... mieux » me répond Anaïs …
On double la prise par sécurité (et pour le travail),
c’est presque l’heure qu’elle s’en aille.
Elle a deux cours dans un peu plus d’une heure à 20 km de là.

15h55.
Je lui propose de partir.
« mais jusqu’à et quart ! »
Ok mais quand même ...
Je vérifie les vidéos,
elle a eu la bonne idée de ne pas trop sortir du cadre.
Pour cette fois-ci, moi ça me suffit,
mais pas à elle …
Alors, je lui propose de filmer de plus près et en diagonale la partie centrale du duo.


Montage simple en vue …
oui, je sais …
mais bon je crois qu’il faut que je me fasse une raison,
je n’arrive pas à m’arrêter …
et puis entre nous, ça vous permet aussi de mieux voir les choses je crois …

16h10.
Je la mets dehors.
On se dit ... À demain.
Elle vient au stage ce week-end.
Ça me fait bien plaisir même si j’aurais compris qu’elle veuille reposer son corps et son esprit de mon univers.

Pendant qu’elle quitte la grande maison, je prends un peu de temps derrière les baies vitrées ensoleillées
pour noter tout ce qui s’est passé cet après-midi près de la machine à café.
Puis je retourne au studio.
Il me reste deux belles heures.

Les danses d’ensemble sont loin d’être finies.
Le prologue, la traversée en scooter, Cijin, le retour.
Je commence par la traversée.
J’avais déjà échafaudé des choses à la maison derrière mon bureau
et consigné le tout dans mes classiques tableaux,
voilà l’occasion de voir si ce que j’ai prévu fonctionne.
Je vérifie les transitions entre les variations,
rajoute du temps, du mouvement quand c’est nécessaire,
note quand c’est périlleux
ou quand j’ai peur d’oublier.

Les partitions que j’ai prévu pour les quatre danseurs ont l’air de fonctionner.
Je commence à envisager la suite.
Tentatives plus ou moins virtuelles,
je note, je quantifie,
et j’arrive tant bien que mal à la dernière partie de la musique où je sais que je veux une danse d’ensemble.

Je note quelques repères musicaux,
il ne me restera plus qu’à consigner tout ça dans le tableau.

Dans un coin de ma tête, tourne cette nouvelle version dansée hier soir.
Elle me plait beaucoup trop pour ne pas m’en servir.
Changements en vue.
Mais ça sera pour la semaine prochaine.


D’ici là, ce week-end, je retourne à l’École de Danse d’Aubagne.
EDA, pour les intimes.
Un endroit que j’aime vraiment bien, dirigée par Aurélie Perrone,
un autre de ces personnages modestes qui creuse patiemment son sillon avec conviction.
Ensemble, nous avons tenté l’aventure « danse amateur et répertoire » l’an dernier.
Un dispositif qui permet à des écoles de danse de remonter des pièces de compagnies professionnelles.
Hélas, notre demande a été écartée d’un revers de la main :
je ne suis pas un chorégraphe reconnu.

Quand je l’ai su, je n’ai pas vraiment été étonné.
Ça n’est pas la première fois que l’on me le reproche.
C’est une des explications qui m’avait été avancée par une professionnelle de la profession
quand j’avais essuyé le refus de l’Institut Français il y a deux ans.
(situation ubuesque où quelqu’un qui te connaît en tant que chorégraphe, te dit que tu n’es pas reconnu)
Mais ça ne fait pas du bien quand tu es pleine création,
de savoir que pour une partie du paysage chorégraphique français,
tu ne crées toujours pas assez bien.

Quoiqu’il en soit, malgré les signes de fatigue évidents que me lancent mon corps,
je suis content de ne pas me reposer ce week-end pour passer du temps à EDA,
je suis sûr que comme les autres fois, il y aura de belles personnes.

Et là, certains d'entre vous se disent,
et le duo ? il n'y a pas de vidéo ?
Patience ...
Peut-être dans l'article prochain ...





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