29/01/18 - Pavillon Noir - Jour 9 - la traversée

Une nouvelle danse d'ensemble dans la boîte,
la révision de tant de journées passées ensemble,
du travail, beaucoup, encore
un horizon qui s'apaise











Samedi 27 janvier,

Comme je l’avais espéré, le week-end a été calme.
J’ai vécu le cours de samedi comme une descente à vélo en roue libre
avec un genou qui est finalement devenu douloureux.

J’ai fait un montage vidéo du prologue pour me rendre compte de l’histoire dans sa continuité,
pris un peu l’air le dimanche en ne pensant « presque » plus aux chroniques
et mis en forme un article.
Le retard s’accumule, je n’ai rien publié de la semaine.

Au rayon bonnes nouvelles, il semblerait qu’une possibilité de montrer un extrait des chroniques
se profile du côté de Sète dans une version « lecture »
Ce qui m’intéresse bien parce que cela nous ouvrirait de belles perspectives
dans d’autres lieux que les salles de spectacle de danse.

En regardant des photos de l’été dernier,
je suis retombé sur ce cliché de Taipei,
et je me suis dit que la capitale sera la grande absente de ce spectacle.
Il faudra que j’en parle à un moment ou un autre.
D’ailleurs, il faudrait que j’écrive mes impressions sur cette ville,
trop grande et trop occidentale pour que je l’aime vraiment
mais qui offre, comme partout dans le pays, de ces instants magiques de quiétude insoupçonnée.


Je me suis posé beaucoup de questions sur le prologue.
(le samedi seulement .. promis ! Le dimanche, je suis passé à autre chose …)
Le recours à la répétition comme processus chorégraphique est à utiliser avec parcimonie.
Je crois avoir dépassé une borne.
Modifications en vue dès lundi après-midi.
Il va aussi falloir faire attention à l’espace.
C’est le souci de travailler au Pavillon.
Même en restant dans le Bossatti, on prend des aises que l’on aura pas partout.
Il faut que je me prépare à passer pas mal de temps à retravailler les compositions spatiales
dans les lieux où nous partagerons tout ça avec vous ...

Les improvisations du matin sont vraiment jolies.
D’ailleurs, je les ai partagées avec mes contacts de Facebook
parce que ma foi, c’était regardable
et aussi parce que ça me permet d’annoncer la couleur à Cheng Wei et Wan Chu.
Ils les danseront bien à un moment ou à un autre.



En tous cas, pour le moment, je n'imagine pas ces danses sur une autre musique que celle de Cijin.
Une des parties de la pièce dont il faut que je finisse la construction dans la semaine qui vient.
Il y a aussi la seconde danse de groupe à bâtir : « la traversée en scooter ».
Si je finis tout ça dans les prochains jours, je pourrai tout transmettre à Anaïs avant de partir sur l'île
et faire la même chose avec les deux autres là-bas loin.



Réfléchir,
composer,
imaginer,
mes principales activités quotidiennes de ces prochains jours.
(de ces prochains mois ?)


Tout ça nous amène au lundi 29.
J’arrive très tard dans le quartier derrière le Pavillon,
après avoir, comme tous les lundis, tourné longtemps pour trouver une place.

Je traîne un peu sous le soleil de l’avenue Mozart,
juste assez pour tomber nez à nez avec Jean-Philippe Barrios,
un musicien qui a dansé en son temps (et plutôt bien si je m’en réfère à mes souvenirs),
avec lequel j’ai eu une passion en commun,
la Finlande.
Lui est allé jusqu’à s’installer là-haut avec une danseuse fabuleusement barrée
que j’ai eu la chance d’avoir comme partenaire.
On ne s’était pas vu depuis bien longtemps,
mais on n’a pas trop le temps de se faire un résumé de nos vies,
on se cantonne à l’actualité.
Je lui parle des chroniques, lui est sur la bande son d’un spectacle qui se joue la semaine prochain à Klap à Marseille.
Klap ...
Quels souvenirs ...

Il va dire bonjour à d’autres personnes dans les bureaux,
je monte me réinstaller dans le studio Bagouet.
Quand j’arrive, il est occupé.
La compagnie que va justement retrouver Jean-Phi, a profité du grand espace,
alors qu'ils étaient prévus dans le studio Bossatti.

Toute l’équipe est mue d’une excitation,
d’un enthousiasme,
probablement lié à la première approchante,
qui fait contraste avec mon état intérieur : celui d’un lundi ...

Changement de costume,
branchement de la musique,
inspection du dos,
tout va bien,
les soucis sont ailleurs ....

Je me plonge tout de suite dans « la traversée en scooter »

Je vous en ai déjà parlé les semaines précédentes mais au cas où, je vous raconte à nouveau :
il s’agit d’une chorégraphie de groupe qui sera dansée pendant que sera projeté ...
quelque chose qui a trait aux villes taïwanaises et aux scooters qui les sillonnent
(je ne vais pas tout vous raconter en détail, vous n’avez qu’à venir voir par vous-même au printemps).
La musique est le dernier 7 temps que j’ai composé à Noël,
sur laquelle j’ai créé deux variations,
et une variante de la variation.
J’ai testé tout ça avec tous les élèves que j’ai croisés en décembre et janvier.
Les pauvres ...

Je me souviens avoir déjà imaginé des choses.
Je fouille dans le carnet blanc pour voir ce que j’ai prévu.
Je regarde aussi dans le tableau, qui est déjà bien rempli.
J’essaie de faire la synthèse de tout ça,
je m’y perds, je m’affole.
D’autant que je vois qu'avec tous les éléments que j'ai trouvés, je suis loin d’être au bout de la musique.
Inventer ce matin ? Je ne me sens pas très créatif.
Pourtant, je voudrais tout apprendre à Anaïs aujourd’hui
et elle arrive bientôt.

En relisant le carnet blanc, je tombe sur d’autres notes qui semblent être pour la même chorégraphie.
Mais qu’est-ce que j’ai fait ?

Bon, je reprends la structure du début point par point et pour chaque danseur
et dès que je ne sais plus, je fais autre chose … ou je laisse en suspens si rien ne vient.
Tant pis si ça n’est pas fini, on continuera mercredi.

Je lance la musique,
suit les notes de construction sur le carnet,
tout s’éclaircit :
j’avais toute la structure,
mais dans le désordre
et entrecoupée d’écrits concernant d’autres parties de la pièce.
« La traversée » était finie sur le papier,
mais avec la fatigue et tout le reste,
j’avais oublié.

Soulagement.
Je reprends du début en musique,
Cette fois-ci, ça a l’air de marcher, et jusqu'au shunt final.
Il ne restera plus qu’à ... le danser.

13h,
je fais (enfin !) une barre
succincte, essentiellement au sol,
la fatigue est loin de s’être évacuée
et j’ai une douleur bizarre dans la nuque.

Nouveauté ? Somatisation ?
On va essayer de faire abstraction de tout ça et d’avancer.

Je suis sur le point d’aller prendre un café quand la porte s’ouvre.
C’est Anaïs.
Il est déjà 14h.
(et elle n’est pas plus en retard que d’habitude)

On échange sur nos états de fatigue,
elle n’a pas non plus complètement retrouvé la forme.
Mais ce qui l’inquiète vraiment, c’est que je vais lui apprendre aujourd’hui.
« la traversée »
Comme elle suit une grande partie de mes cours,
elle a déjà subi toute une série de tests
(changements de direction, départs en canon, passage d’une variante à une autre),
et elle se demande à quelle sauce elle va être mangée
sur cette musique, qui, en plus, a la malhonnêteté de ne pas être binaire.

Je la laisse se chauffer pendant que je sors prendre le café que j’avais dans l’idée quelques minutes plus tôt.
Je pousse la porte,
une partie des techniciens est installée dans les canapés près de la machine.
Quand je vois leur tête,
j’imagine la mienne.
Avec mon ancien pyjama en guise de pantalon de répétition, je dois vraiment donner l’impression de me réveiller.
Ils se moquent de moi sans retenue
et ils ont bien raison.

Je retourne au studio avec mon gobelet en plastique rempli de la chose qui est sensée me donner un coup de fouet
et je m’installe près de la vitre au soleil.

14h20.
On s’y met.
Je commence à dérouler la partition
Mais je me rends compte qu’à force d’avoir appris toutes sortes de variantes,
Anaïs les mélange un peu toutes.
On prend le temps de revoir chaque version en détail.

Tout est clair pour le matériel,
on en revient à la structure :
le milieu de la deuxième phrase en diagonale,
puis les deux premières mesures de la variante de la variante,
puis la variation de décembre de dos
(ce qui veut que tu commences dans cette diagonale),
pour aller de celle-ci à celle-là il y a cette transition,
alors que pour l’autre c’est direct,
attention cette transition ressemble au bout de cette danse-là ...
Elle est plongée dans les affres des danses « d’ensemble » de Claude Aymon,
celles où tu respires quand il y a enfin un unisson.

« à ta place, je prendrais des notes
- tu as raison »
Elle va prendre un cahier.


Je serais curieux de voir comment elle note tout ça.

On se met en mouvement.
Les variations,
les orientations,
le fait que nous dansons parfois presque la même chose mais pas vraiment.
Il y a des pièges partout.
Elle râle à sa façon, en pestant contre elle-même.
Je lui dis que ça n’est pas à elle qu’il faut s’en prendre,
mais à ce satané chorégraphe (en fait, j’ai été bien plus vulgaire)
avec ces idées tordues qui font que l’on peut se planter à peu près toutes les deux mesures
Je lui précise cependant que le chorégraphe - pas très courageux il faut bien l’avouer - n’est pas là aujourd’hui :
« malheureusement, il n’y a que le répétiteur et le danseur »
(enfin le danseur n’est là que par intermittence ... et ça n’a rien à voir avec le statut de Pôle Emploi)

On essaie nos danses en musique.
Et là, c’est contre le compositeur que je râle,
il faut vraiment tendre l’oreille pour entendre le top départ.
Nous avons donc une série certaine de faux départs,
qui nous fait rire, mais qui nous fatigue un peu aussi.
Il faudra que le compositeur nous trouve une solution.

La mécanique commence à s’installer
mais mon genou me lance des signes de fatigue,
je finis par ne faire que marquer dans les dernières opérations de rodage que nous faisons avant de filmer.
(alors « marquer », en français correct, ça serait esquisser les mouvements)

On filme une première fois.
On la doublera peut-être mais la batterie de l’appareil photo est sur sa dernière brique.
Ça ne se passe pas si mal.
Quand je viens vérifier l’appareil, ça n’est pas la batterie qui a lâché
mais la carte vidéo qui est pleine des films de la semaine précédente.
Je fais le ménage et on recommence.

Cette fois-ci, c’est dans la boîte et ça a l’air plutôt bien.
Je suis assez content,
Pas Anaïs,
comme d’habitude ...



On passe au prologue.
Comme prévu, je modifie une ou deux choses.
Notamment ce qui me titillait depuis mercredi.
Je lui explique les phrases qui changent
(cette fois-ci, je suis clair .. et puis de toute façon, après « la traversée » tout parait limpide).
On fait tourner, et on filme aussi.



Il nous reste du temps.
Je me dis que l’on pourrait revoir Cijin.
Ça fait longtemps que je n’ai pas fait mon solo d’ouverture.
Depuis les premiers jours ici.

Je commence à le réviser dans ma tête quand je réalise ...
que j’ai buggé la main sur l’appareil photo
et que je n’ai rien dit à ma partenaire de jeu de tout ce que je viens de vous raconter :
« excuse-moi, j’étais parti dans mes pensées
- j’ai vu » dit-elle en éclatant de rire.
Je reviens sur terre. 
« on va faire ton entrée de Cijin et je vais en profiter pour revoir mon solo
- ok ! »
On révise chacun de son côté.


Quand je vais mettre la musique, elle me propose de filer ce qu'il y a juste avant,
le duo au parapluie :
« comme ça je m’habitue
- si tu veux mais je ne danse pas le duo, j’ai peur que mon genou le vive mal
- ok ! »
(les « ok » d’Anaïs … je ne sais pas quelle catastrophe il arrivera le jour où elle ne sera pas d’accord)


Elle danse seule le duo.
Je lance la caméra,
me mets en place
et filme tout ce que l’on a révisé aujourd’hui.



C’est étonnant comme avec cette musique, tout finit toujours par se poser quelque soit l’endroit où on est.

Mon facétieux appareil est comme moi.
Il n’a presque plus de batteries mais .. il tient ... jusqu’au bout.
Et ça tombe ma foi plutôt bien.

J’annonce à Anaïs que l’on a revu tout ce qu’elle a appris
et que du coup, on va peut-être s’arrêter plus tôt.
Impression de déjà vu.
Cette jeune femme est avare en paroles.
Chez elle, l’éloquence est ailleurs.
Dans son rire parfois
mais souvent dans ces yeux.

Et ce jour là, encore,
elle me dit sans aucun mot :
tu ne peux pas arrêter maintenant,
pas comme ça,
on n’a pas fini,
je ne veux pas savoir que tu en as marre.
Je sais qu’il y a autre chose à faire.

Se laisser porter par l’envie des autres.

Il y a bien une petite chose à laquelle, on peut s’attaquer.
L’épilogue.
« one »
Ce solo que j’ai dansé il y a presque dix ans et que j’ai réécrit pour nous cinq.
Une idée que j’aime,
qui me tient tellement cœur que je tremble de la rater,
et dont forcément je repousse l’échéance de fabrication.

Il y a plusieurs écueils à cette histoire dans l’histoire.
« one » c’était la conclusion de mon solo « jamais seul » de 2009.
J’y parlais de mes voyages solitaires,
du fait que l’on pouvait être seul, noyé dans la foule ou même entouré de gens que l’on croit proches,
mais qu’aussi et justement, en regardant attentivement, on n’est jamais seul.

Il va falloir que je me débarrasse de cette idée de solitude pour ne garder que celle du voyage.
Tenter d’évoquer tout ce que ça procure d’aller voir ailleurs,
de garder en tête tous ces moments où l’on n’est pas chez soi,
surtout quand on revient ....

Je rendais aussi un hommage aux danseuses de la compagnie, et à certains amis.
Il y avait Élise et Marie.
C’est encore bien douloureux tout ça.
Hors sujet d’exprimer tout ça là, pendant ses chroniques.
Rester sur le voyage, rien que le voyage.

Le troisième écueil,
beaucoup plus ... pragmatique.
C’est qu’étant seul en scène, je me suis approprié cette musique
sans autant la décortiquer que je le fais quand j’écris pour les autres.
Sa structure est complexe.
Et la réécriture que j’en ai fait nécessite que je m’appuie parfois sur sa construction.
Certaines phrases dansées s’appuyaient sur la mélodie.
Dans cette nouvelle version, elles le seront parfois ... mais pas toujours.
Retour aux comptes.

Le dernier récif et pas des moindres.
J’ai dix ans de plus.
Il y a des choses que je dansais à l’époque, qui ne passeront plus dans mon corps.
Même si j’ai déjà décidé que ces parties plus physiques iraient à mes camarades de jeu,
il va quand même falloir leur transmettre ...

Bref, plein de mauvaises raisons pour ne pas relever le challenge que je me suis auto-lancé.


Première étape pour Anaïs,
comprendre la musique.
La mélodie,
ses variations,
les différents sons,
les synthés, les voix d’enfants, la basse,
les voix de radios,
autant de repères possibles.

Et bien-sûr, la structure musicale,
18 temps,
3 fois 5, plus 3.

La phrase que je veux lui apprendre, comprend un module (18 temps) pour aller de cour à jardin,
puis un autre pour rejoindre la cour.
J’ai imaginé qu’elle soit dorénavant dansée en canon,
ce qui permettra de voir simultanément, la première et la seconde partie de la phrase.
Les danseurs se croiseront.
(vous n’avez rien compris ? venez-vous voir en mai ! ...
ou patientez un peu, je crois que je dois pouvoir être plus concret dans la suite de l’article).

On regarde la vidéo originelle.
Je dansais la phrase en question à un moment qui me permettait de me caler sur la mélodie et les voix.
C’est Cheng Wei qui aura cette chance.
Nous, qui partons en décalage,
module après module,
dans des moments où les mélodies ne sont pas les mêmes,
et où les voix n’apparaissent pas toujours aux mêmes moments,
nous devrons nous caler sur les comptes.

Je décortique ma danse, dans le mouvement, et dans le rythme.
Je la transmets à Anaïs, tout en l’apprenant moi-même
(quand je disais plus tôt dans l’après-midi, que le chorégraphe n’avait pas eu le courage de venir ...).

On bosse,
on fait, on refait,
les choses se posent,
Anaïs arrive à se caler musicalement bien avant moi,
en revanche, elle n’a pas encore trouvé la bonne énergie.
On en parlera plus tard.


Je regarde le tableau de l'épilogue où j’ai déjà consigné toute la structure.
Anaïs n’a plus rien à apprendre pour le moment.
Il y a un duo avec Wan Chu qui sera écrit par la taïwanaise
(ce qui inquiète bigrement la française ...),
une partie de Cijin qu’elle reprendra seule à un rythme qu’elle ne sera pas obligée de fixer
et une autre danse en duo avec Cheng Wei.
On ne pourra faire tout ça qu’en avril quand ils seront réunis.

On filme la première phrase,
au soleil couchant,
qui colle particulièrement bien à cette musique
(même si ça ne se voit pas sur la vidéo).



17h50.
Cette fois-ci, je ne mens pas quand je dis que je n’ai plus rien à lui en magasin à lui transmettre.
Elle nous autorise à partir.

Rangement des affaires,
traversée du foyer.


On se quitte au pied de l’immeuble et on ne se dit pas « à demain »
Le mardi, elle le garde pour elle,
et pour d’autres mes collègues qui ont vu en elle ce que je vois,
ou qui apprécient peut-être des tas d’autres choses que je n’ai pas encore découvertes.
Je repense à une de mes collègues jury, qui avait d'y elle, que « techniquement, elle était un peu faible » ...

Anaïs rejoint le parking,
je remonte l’avenue Mozart
comme un petit vieux.

Dans la voiture,
je me pose un peu avant d’affronter l’autoroute et me noyer dans ses bouchons.
Un peu de Kentucky Bird dans la pipe en cuir vert.

Contact.
Je descends l’avenue de Pérouse,
l’avenue Ferdinand de Lesseps,
un premier rond point,
les bouchons sont là.

Je ne vais pas faire grand chose ce soir.
À part écrire,
peut-être ...







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