31/08/18 - 2 - Taiwan été 2018 - la création - Jour 6 (2) - Se retrouver tous ensemble aussi dans un studio


Le plaisir de se retrouver
tous ensemble en studio
avec des corps qui n'oublient pas
et quelques anecdotes toutes taïwanaises












Vendredi 31 août, 13h30


Nous sommes en vue du studio dans lequel nous allons passer l’après-midi.
Wan Chu et Cheng Wei nous y attendent sur leurs scooters.

Tout le monde est enfin réuni.

William va partir pour sa première exploration de la ville.

On lui donne rendez-vous à 16h.

16h30 au plus tard.

On ne va pas travailler trop longtemps aujourd'hui, ils ne sont arrivés qu’hier quand même.

Je m’assure que le touriste français s’est repéré dans le quartier,
Cheng Wei et Wan Chu lui prodiguent aussi quelques conseils
et nous le laissons faire … le touriste alors que nous rentrons dans l’école de danse.

La directrice est au bureau aujourd’hui.

Cela tombe bien, on peut faire des présentations officielles.

(cette femme est trop maquillée à mon goût et ses cheveux sont anormalement ondulés ... pourquoi s’infliger ça ?
Les canons de l’esthétisme local sont impénétrables.

Cela dit je ne suis pas sûr que ça soit vraiment une question de mode, juste une question de goût peut-être ?
Nous ne le saurons jamais)

Et ça, c’est une digression de compétition !

Revenons à notre après-midi.


Après les hommages de rigueur, on ne s’éternise pas au rez-de-chaussée.

J’explique à Anaïs les trois étages et les deux studios.

(je pense que je lui ai déjà raconté, et que si ça se trouve elle a lu le blog, par exemple, cet article-là,
donc elle le sait déjà, mais elle a l’habitude de m’entendre radoter)
La française découvre l’espace qu’elle n’avait vu jusque là qu’en vidéo.
Je crois que ça me fait aussi drôle qu’à elle.



Aujourd’hui on fait une barre.
Complète.

Toute l’équipe est réunie, ça se fête,
et puis Anaïs a besoin d’une réelle mise en condition.

Je rappelle à tous le contenu du premier exercice.

La musique envahit le studio, c’est parti.

Alors là, dans mon carnet, j’ai noté : « retour des habitudes françaises, que vous ne connaissez pas encore »
et je ne sais pas du tout pourquoi j’ai écrit ça.
À moins que j’ai voulu écrire les habitudes françaises que les taïwanais ne connaissent pas encore ?
Mais quelles habitudes ?
Les blagues stupides du début de cours ?
Ça ne peut pas être ça puisque c’est la même barre qu’au printemps.
Je crois qu’on ne saura jamais ce que ces notes veulent dire.
Et c’est peut-être dommage.

Les exercices s’enchaînent,.
Un retrouve cette atmosphère bien particulière qui règne pendant le cours quand nous sommes réunis tous les quatre, avec les tics de chacun, les petites erreurs, les fous rires, les cris
(c’est peut-être ça que j’appelle les habitudes françaises, mais elles ne sont pas françaises et puis je ne vois pas pourquoi je voudrais vous en parler aujourd'hui puisque vous les connaissez déjà si vous suivez le blog,
je les ai même évoquées l’autre jour ... énigme)

La barre traversée, je laisse tout le monde finir de se chauffer comme il le sent
et - une fois n’est pas coutume - j’annonce que l’on commence .. par le début.

On jette un œil sur la vidéo, et même deux, puis on se lance.


Anaïs est inquiète.
Ça se voit,
et ça fait rire Wan Chu,
et je la comprends.

Comme je vous le disais justement l’autre jour, on sait tous que, de nous quatre, c’est elle qui a la meilleure mémoire.
Il y a de grandes chances que ce soit Wan Chu ou moi qui loupions quelque chose dans les premières tentatives.

Et puis de toute manière, si c’est à elle que ça arrive, je ne vois pas trop où est la gravité.
On recommencera.

M’est avis que ça sera utile pour tout le monde.

On essaie donc le prologue,
et ça marche du premier coup.

Mais (vous me connaissez), on refait deux ou trois fois pour se rassurer.

Évidemment, Cheng Wei fait l’idiot,
ce qui est un bel exercice de concentration pour nous, mais ça m’agace quand-même un peu.

Donc, je l’engueule.

Ce qui le fait rire (et fait aussi rire les autres, il faut bien l’avouer).
Je lance à Wan Chu, un conseil de pédagogue à pédagogue :

« ne travaille jamais avec des enfants ...
ou alors si, mais dis-leur tout de suite ce qu’il faut faire pour ne pas énerver les chorégraphes quand ils sont grands »
On rit encore.

Pour la suite, je laisse le choix à Anaïs.

Challenge.

D’autant que je la préviens qu’aucune réponse du style « ça m’est égal » ou « comme tu veux » ne sera admise.

Cela dit, le programme du jour étant réservé aux danses d’ensemble en priorité puisque nous sommes tous là, le nombre d'options se restreint.
Vu que j'ai aussi décidé que l'on laisserait les deux séquences de fin pour ... la fin, la française n'a finalement à choisir qu'entre deux parties :
« Cijin » ou « la traversée »

La même situation qu’à la dernière répétition sans elle.
Mais même ce choix-là semble bien compliqué pour la pauvre Anaïs.

Quand elle apprend que c’est à elle qu’incombe la décision, elle rit un certain temps,
puis regarde ses camarades de jeu afin de tenter de trouver un quelconque indice dans leurs regards,
mais les asiatiques sont redoutables quand ils ont décidé de cacher les choses.
Nos deux amis sont de marbre.

Elle n’a pas d’autre alternative que de faire un choix : ce sera « the scooter part »
Les répétitions se suivent … et se ressemblent.

Là aussi, on revoit la vidéo une ou deux fois pour être sûrs de ce dont on se souvient.

Et on se lance.

Cette fois-ci, ça n’est pas aussi simple que pour le prologue.

Il y a d’abord Cheng Wei qui, avec son habitude de démarrer au dernier moment, nous fait rater l’entrée.
C’est à dire que,
avant de commencer une chorégraphie, un danseur lambda se tient prêt une ou deux mesures avant son entrée.
Il adopte une posture proche d’un alignement certain, et se place sur un bord du studio s’il commence de la coulisse.

Cheng Wei, lui, peut démarrer en une fraction de seconde de n’importe où, à partir de n’importe quelle position.

Nous autres, nous savons bien qu’il en est capable mais la question est quand va-t-il le faire ?
Alors oui, en bons professionnels que nous sommes censés être, cela ne devrait pas nous poser de problèmes.
Chacun sait quand il rentre sur cette foutue musique.
Mais …
Comme c’est lui qui démarre le premier, et que l’on n’est pas au top de notre forme
(ou que tout bêtement on a la flemme d’être sérieux),
on s’appuie sur lui.
Donc quand il bondit sur le plateau alors qu’il était quasiment couché la seconde précédente, c’est la cata :
vu que je suis censé lui emboîter le pas deux temps plus tard,
je rentre en catastrophe en le traitant de tous les noms ce qui déconcentre encore plus tout le monde,
lui qui se met à rire et les filles qui rient aussi tout en se rendant compte qu’elles sont en train d’autant rater leur entrée que moi.

Bref, on recommence.
(mais pourquoi je l’ai fait rentrer le premier ?)



Une fois l’entrée dépassée, il y a ... tout le reste.
Je ne pourrais pas vous dire ce qui a marché, ou pas, chez mes collègues, tant j’ai dû me concentrer sur moi, danseur.
Toute vision autre que la mienne me perturbait.
Mes collègues dans le miroir, Anaïs à nouveau dans mon champ de vision alors qu’elle n’était pas là à la dernière répétition, le passage du fils de la directrice qui montait dans son appartement au dernier étage …
Tout était un motif de déconcentration.
Je pense que si un oiseau était passé, ça m’aurait troublé.

Alors pour cette raison et parce que visiblement, du côté de mes collègues, ça n’allait pas mieux, on s’y est pris à plusieurs fois avant d’avoir un résultat honorable.
Rien de nouveau sous le soleil, même taïwanais,
comme en France, il va falloir être super concentrés pour cette satanée partie,
et jusqu’à la dernière représentation.

Une fois que l’on a assez tourné la chose pour que ça paraisse honnêtement travaillé, on passe à Cijin et je peux donc m’asseoir.
(bon .. au début, j’ai une petite danse, mais après le « scooter » et avec quatre heures de sommeil, j’ai décidé que je l’avais assez travaillée la dernière fois et qu’aujourd’hui, je pouvais regarder
Il faut bien que la fonction de chorégraphe ait des avantages …)

Même processus que pour les deux autres chorégraphies : ils regardent la vidéo le temps de se rasséréner et ils se lancent.
Cela va aussi vite que pour le prologue.
Mais il faut que je prenne un temps pour tout préciser à nouveau.
C’est que contrairement à la première danse, il y a bien plus de raisons de ne pas faire la même chose alors que l’on est censé faire comme les autres.
J’annonce donc un nettoyage (auquel visiblement mes trois amis s’attendaient).

Alors que je m’apprête à m’attaquer aux détails, le fils de la directrice redescend de chez lui.

Le jeune homme a besoin du câble qui reliait pour le moment la chaîne hifi à ma tablette.
Pas le choix.

On lui donne son câble et je me résigne à finir la répétition avec le son de l’IPad.
Ça ne va pas être terrible mais bon …
Déjà, il y a tout le nettoyage à faire.
Ça va nous prendre un certain temps et pour ce temps-là, on n’a pas besoin de musique.
Pour la suite, et bien ma foi, à toute chose malheur étant bon, je me dis que cela va renforcer ce que l’on appelle « l’écoute » du groupe c’est à dire la capacité à être à l’unisson de tous les interprètes quelles que soient les occasions.
En résumé, je me prépare à faire avec (ou sans ... question de point de vue).


Mais ...
nous sommes à Taïwan …

Je n'ai pas le temps de commencer que Cheng Wei me dit : « je vais en récupérer un autre »
Il saute dans ses chaussures, sans trop me laisser le choix, et disparait.

C’est vrai qu’il n’habite pas très loin mais quand même.
Dans les escaliers, je l’entends me dire qu’entre les supérettes et les supermarchés, c’est bien le diable s'il ne trouvait rien.

(en fait il n’a pas du tout dit ça, il s’est juste moqué de mon pessimisme et du fait que je puisse encore imaginer que quelque chose soit impossible ici)
Il n’allait donc pas du tout chez lui, mais dans un des magasins du coin.

Pendant qu’il part chercher le précieux cordon, je profite pour travailler les duos des filles.
Il y a ces mouvements transformés avec le temps, surtout après les spectacles, et puis ces petites hésitations un peu partout où ni elles ni moi ne sommes sûrs de savoir quelle était la version originale.
Pour ces doutes là, il va falloir revenir aux sources.

Mes vidéos de répétition.

Dans ma tablette, je n’ai que la captation en plan fixe du spectacle.
Je leur dis que je vérifierai ce soir et je le note dans la foulée sur le carnet à corrections (qui aura enfin servi une fois depuis que nous avons repris les répétitions ...)
On a quand même assez de parties « nettoyées » pour que je puisse regarder en musique
mais depuis la tablette, ça n’est vraiment pas assez fort.
Elles arrivent à danser ensemble parce qu’elles commencent à bien se connaître, mais le font-elle au bon moment ?
Parfois c’est difficile d’en être sûr.

Ça me rappelle une autre répétition, que je leur raconte le temps que Cheng Wei revienne.

C’était mon tout premier contrat.
En 1982.
Nous dansions en Haute-Savoie en été dans la charmante bourgade de Faverges.
Comme souvent dans ce genre d’événements que sont les animations des fêtes de village, où tout est noyé dans un programme un peu trop chargé, les organisateurs n’avaient que très peu de connaissances de ce que nécessitait un spectacle de danse.

Ainsi, ils n’avaient pas pensé que nous voudrions répéter ...

Il leur a donc fallu nous trouver en catastrophe,
et un endroit (car la salle où allait se dérouler le spectacle, était occupée à autre chose)
et de quoi diffuser de la musique.

Nous nous sommes retrouvés sur une scène en plein air dont le plancher était fait de plaques de bois tellement mal scellées entre elles que si on avait le malheur de sauter sur un bord, la plaque sautait.

Quant à la musique, on nous avait gracieusement prêté un de ces postes à cassettes comme ça se faisait à l’époque dont le volume était si faible que l’organisatrice était obligée de nous suivre pendant qu’on dansait parce que lorsqu’on était sur un des côtés de la scène ou vers le fond, on n’entendait plus rien.

Faverges ....
Pour le déjeuner, ils nous avaient préparé un couscous !

Idéal pour danser ! Surtout au mois de juillet.

Les pendrilllons qui délimitaient les coulisses étaient constitués de rideaux des pompes funèbres municipales.
Pendant le spectacle, il avait fallu demander aux organisateurs de faire sortir le présentateur des loges parce qu’il était un peu trop passionné par les changements de costumes ...
C’était pourtant un professionnel : Jean-Marc, de Radio-Monté-Carlo !
Je ne suis pas sûr que les jeunes danseurs qui entrent dans le métier de nos jours accepteraient ce genre de plans.

C’est pourtant cruellement formateur ...

Nous avions fièrement présenté notre spectacle devant 33 personnes et un chien.

Le chorégraphe a gardé des photos de la chose.

Vous vous doutez bien que je ne vous les montrerai pas ...

Le temps que je raconte tout ça aux deux filles, qui ont bien ri évidemment, j’ai eu une petite idée.
Je les avais fait danser sur la musique originale.
Avec la captation de spectacle, où le son était plus fort (mais bien plus sale), ça serait moins pire.
On tente comme ça.
Nous avons juste eu le temps de le faire une fois que Cheng Wei était de retour avec un nouveau câble, qui serait désormais le nôtre.
Finis les problèmes de son intempestifs.
Cheng Wei avait aussi ramené un sandwich au riz.

C’était pour Wan Chu.
Elle n’avait pas déjeuné.

Comme nous avions été missionnés par son Jim de mari, pour surveiller que la danseuse se nourrisse correctement, Cheng Wei avait agi.

Pour qu’elle ait le temps de manger, je propose à tout le monde de remettre à plus tard la suite du nettoyage :
« on refait Cijin une dernière fois et on passe au duo au parapluie.
Wan Chu mangera en vous regardant »
Vendu.
On file une dernière fois et on passe au duo.

Là-encore, cela va très vite.
Malgré un petit souci qui a déclenché l’hilarité de tous :

personne n’avait pensé à amener un parapluie.
Anaïs n’avait pas de bagages (et à mon avis, avec le décalage horaire, elle n’y aurait pas plus pensé que nous)

Et nous autres, avec Luis le facétieux, qui avait enfin décidé d’aller voir ailleurs, nous avions tous rangé consciencieusement cet ustensile qui ne nous avait pas quitté depuis dix jours.

C’est donc ce bout de bois qui nous a servi d’accessoire.


Pas facile de rester sérieux …
Mais on a quand-même tout remis toute la danse en place.

Il nous reste un peu de temps.

Cheng Wei, qui est impatient de voir ce que va donner la nouvelle version de la chose, me propose de tenter ce qui précède le duo au parapluie.

C’est la danse d’Anaïs sur le texte en mandarin que nous avons travaillé avec Çong Yen, la première fois que nous nous sommes rencontrés.
En faisant ce solo, on pourrait enchaîner sur leur duo.
L'idée n'est pas mauvaise mais je n'ai pas pris l'enregistrement du jeune acteur lisant ce texte.
Cheng Wei se propose de le remplacer.
On essaie.
Et ça n'est pas très concluant.

Çong Yen est déjà le propriétaire de la chose.
Sa voix convient bien mieux et puis, il faut bien le dire, les talents de récitant de Cheng Wei sont un peu plus limités ...

On verra tout ça dimanche.



Il est 16h15.
À ce rythme, demain, on aura bouclé toutes les danses.
(sauf la fin, que je garde pour ... enfin vous savez ... Pourquoi ? Je vous l'expliquerai une autre fois)
J’annonce à tout le monde la fin de la répétition.
Cheng Wei jubile.
Il avait raison.
En deux ou trois répétitions, tout sera dans la boîte.
C’est allé aussi vite qu’il le pensait.
Quand on avait travaillé sur un premier planning, je m’étais affolé du peu de nombre de jours qu’il avait prévu et j’avais demandé quelques répétitions en plus.
J'étais revenu à la charge quand Wan Chu nous avait annoncé qu'elle avait quelques heures de plus à nous accorder.
Cela aurait été dommage de ne pas en profiter.

Nous sommes donc un peu en avance.
Et c’est mieux comme ça.
Avec plus de temps de travail, on n’en sera que plus à l’aise sur scène.

16h20,
les affaires sont rangées,
nous repassons saluer la directrice qui n’a pas l’air d’avoir bougé de derrière son bureau au rez-de-chaussée, et nous sortons sous l’alcôve.



William est déjà là.
Il nous attend tranquillement une glace à la main.
Je lui demande :
« mais où tu as trouvé ça ?
- là »
Il me montre une boutique à deux pas du studio.

C’est Cheng Wei qui lui avait montré avant que l’on monte répéter.

Forcément, j’engueule mon collègue :
« ça fait je ne sais plus combien de fois que l’on vient ici et tu ne m’as jamais emmené là-bas ? »
Il rit pendant que je continue de le traiter de tous les noms (et il a raison).
« et donc c’est quel parfum ?
- je n’en sais rien.
En fait, quand elle a vu que je ne parlais pas chinois, elle a d’abord ameuté tout le quartier pour trouver quelqu’un qui puisse traduire, 
et puis comme elle n’y avait personne, elle m’a fait tout goûter pour que je puisse choisir »

Le séjour de mes amis commence bien.

Et j’aime ça.
Mais il va falloir que j’aille voir ce glacier de plus près …







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