06/02/18 - Pavillon Noir - Jour 10 - un mardi seul

Seule journée de la semaine à travailler au Pavillon,
continuer à créer seul,
pour soi, pour les autres,
ici, maintenant










Mardi 6 février,
10h30.

Je suis garé avenue de Carthage après avoir convenablement attendu que quelqu’un libère une place.

Il fait gris et frais.


En fait, je sens le frais parce que sept semaines après avoir pris la décision de le faire,
je me suis rasé.
Comme j’ai l’habitude de dire, je ressemble au petit frère que je n’ai pas.

Je déplore le temps gris avec Estelle et lui demande dans quel studio je suis.
(en fait, je le sais déjà et au pire, je pourrais directement vérifier sur les plannings affichés mais j’ai la flemme)
« vous êtes au studio Bagouet »

Je monte au premier.

Une réunion d’équipe se déroule dans le foyer.
Je passe discrètement en saluant à la cantonade.
Sourires, mains qui répondent discrètement.

11h.
J’ai installé la musique et me suis transformé en danseur opérationnel.
Il ne reste plus qu’à prévenir le corps que l’enveloppe est prête.
Je lance la musique.
Tori Amos,
une reprise de l’ « enjoy the silence » de Depeche Mode,
merveille.
C’est ce que j’écoutais dans ma fidèle 107 quand l’autre voiture m’a généreusement laissé sa place.
Cela fera une belle transition pour me plonger dans Cijin.


Inspection du corps,
pas terrible,
comme si c’était lundi ...
enfin …
si lundi a vraiment du poids là où j’en suis.

Je me donne un petit sursis et écoute la nouvelle musique pondue mardi dernier.
Le son n’est pas celui que je voudrais.
Ici, la basse est correcte mais la mélodie, bien plus agréable que sur les amplis par lesquels je l’ai entendue jusque là,
ne me convainc pas encore.
Je ne suis pas encore arrivé à trouver ce que je cherche, dans mon joli logiciel.
Être compositeur, c’est comme être monteur de films,
c’est un métier.
Et ce ne sont pas les miens.

Je continuerai à chercher.
Quand j’aurais le temps ...

Pour me dérouiller, après un vague exercice au sol, je tente une improvisation debout.
Cela m’a été plutôt bénéfique jusque là.

Raté.
Mon corps a du mal à se mettre en route.
(je devrais me chauffer correctement, je sais !)
Si au moins il faisait beau ...
En plus, mon genou se réveille.
Juste là.
Maintenant,
alors qu’il m’a laissé tranquille tout le week-end.

Peut-être au sol.
Je me roule par terre sans conviction devant la caméra,
j'en tirerai bien quelque chose.



Passage par la case carnet noir.
Il y a plein de choses à noter et ça me donnera la sensation d’avancer.

11h50,
je me donne un grand coup de pied moral aux fesses
et met la musique de Cijin.
La boucle de guitare électrique,
la première nappe de synthés,
mon solo,
l’entrée du trio,
on est à l’entrée de cette nappe-là.

Je me lance dans une construction,
le sol de Nay pour les filles, l’impro longue du mercredi 24 pour Cheng Wei,
je calcule le temps que ça prend et consigne le tout dans le carnet blanc,
où je me rends compte, qu’au milieu des notes pour « la traversée »,
j’ai déjà construit cette suite,
mais que comme pour l’autre chorégraphie, j’ai oublié entre temps.

Je note la nouvelle proposition,
à priori, elle me parait meilleure mais sait-on jamais.

Midi est passé.
La porte s’ouvre.
C’est Dany, ma copine choréologue dans la grande maison.
Voilà quelqu’un qui me donne toujours le sourire.
Je lâche mes notes pour lui faire la bise et papoter un moment.
Elle était en tournée pendant que j’ai travaillé ces dernières semaines.
On n’a pas eu l’occasion de prendre un peu le temps.
Alors, on le prend.
Maintenant.
Même si on a tous les deux des choses à faire.
Parce qu’après, je n’ai plus de studios cette semaine,
et la semaine suivante,
la compagnie est repartie en tournée avec Dany dans ses bagages
(elle part à Venise ... la chance)

Donc on parle,
de plein de choses,
d’un intérêt plus ou moins important pour vous
alors je ne développerai pas.

La conversation est régulièrement ponctuée de :
« bon, allez, ‘faut qu’on y aille »
phrase qui n’est suivie de l’action qu’elle contient que vers ... 13h15.

La porte se ferme.
Je m’y remets.

Pour savoir laquelle de deux propositions du carnet blanc je vais choisir,
il faut que je remonte à l’entrée du trio pour avoir une idée plus globale.
Je regarde dans la tablette.
La vidéo n’y est plus.
J’ai un peu trop fait le ménage.
Heureusement, il y a ... le blog !
Je connecte l’IPad à Internet et je regarde les articles des premiers jours.

En fait, si je garde le sol de Nay à ce moment-là, ça me paraît un peu trop lent.
Déjà qu’en général quand c’est le rythme qui me convient, on ne le trouve pas assez rapide,
il faudrait voir à ne pas endormir tout le monde.
Je parviens à une version hybride où Cheng Wei garde l’impro du 24 en entier,
accompagné des filles sur une certaine partie du parcours.
Anaïs ne va pas être contente,
je lui avais promis qu’elle ne la danserait pas.

Je quantifie le tout et voit en écoutant la musique jusqu’où cela nous mène.
- voir en écoutant une musique, j’aime bien cette idée -
Bonne ou mauvaise nouvelle.
On est déjà dans cette partie où j’ai volontairement baissé le son et supprimé des instruments
pour que le texte soit dit.
Je n’ai plus grand chose à imaginer
mais c’est peut-être trop long ?

Je pourrais vérifier maintenant,
en dansant les trois partitions de mes collègues,
et en filmant … et en faisant un montage.
Mais ça va prendre du temps, de l’énergie et de la mémoire que je préfère garder pour la suite, quelle qu’elle soit.
Je verrai avec Anaïs.

15h20.
Sa version de « Cijin » est dans le carnet.
Objectif atteint.

Je me rends compte que je n’ai pas déjeuné.
Trop tard pour une soupe.
J’ai encore la boîte de pralines Léonidas que Nadine, une des bénévoles du concours belge m’a offert.
(Elle est folle. Personne ne lui a demandé de faire ça !)
Avec un café - même très mauvais - , ça fera une parfaite collation.

Je vais à la machine à café,
il y a une autre réunion.
Pas de chance aujourd’hui.
J'attends que « la préparation soit prête » (comme dit la machine), je prends mon gobelet
et je retourne au studio.

Dégustation de pralines sur fond de ciel gris.


J’appelle mon ostéo.
Vendredi, je ne fais rien de mon corps,
ça sera la parfaite occasion.
Ah tiens !? Il ne répond pas.
Je crois que c’est la première fois que je laisse un message sur son répondeur.

Je traine.
Je me dis que je devrais partir mais j'ai des scrupules à laisser ce grand studio,
d’autant que je ne l’ai qu’une fois cette semaine.
Mon solo.
La déchirure.
Il va bien falloir que je m’y colle.
C’est maintenant.

La première impro, celle du vendredi 26, me plait beaucoup trop pour que je ne la danse pas.
D’autant que maintenant que je l’ai transmise à mes élèves, je la maitrise bien
et que contrairement à ce que je pensais jusque là,
vu qu’ils l’ont dansée sur la nouvelle musique,
je me suis libéré de l’idée qu’il n’y a que sur « Cijin » que cela fonctionne.

Je commence ma danse par là,
mais de dos,
(j’aime beaucoup les choses de dos en fait).
De là, je me lance dans une suite que je trouve jolie …
Et que je m’empresse d’oublier.
Passer à autre chose ?
Elle était quand même très bien je trouve,
enfin je crois …
Alors je cherche.



Bon, ça ne revient plus.
Essayons autre chose.
Je reprends de l’impro du 26 (qui n’en est plus une)
et continue à bouger
mu par une énergie du désespoir et la bonne dose d’émotion que me procurent
et le texte et la musique.
Je me sens rouillé.
La sensation de ne rien faire de nouveau, tourne en boucle dans ma tête.
Mais la caméra est lancée ...
On verra bien.



Comme je n’aime pas m’avouer vaincu
(en fait, la plupart du temps je m’en fous mais là, ça ne passait pas)
je repars à la recherche de l’impro perdue,
qui finalement décide de revenir s’installer dans ma carcasse.



Je ne suis pas bien sûr que ça soit ce que j’ai fait la première fois
mais ça me convainc assez pour calmer mon besoin de revanche.

Je peux ranger mes affaires,
et mes scrupules.
Il est 17h40.
Avec ce ciel nuageux, il fait presque aussi sombre que quand je répétais les premiers jours.

Je prends le raccourci par la deuxième sortie.
Arrivé au milieu des escaliers, je vois un panneau sur la porte.
Elle est en réparation.
Je remonte et prends l’autre escalier.
(en écrivant cette phrase, je me rends compte que j’aurais pu continuer à descendre et traverser par les bureaux,
mes genoux m’auraient remercié)

Je traverse le studio, et le foyer, vides,
l’escalier,
l’accueil,
me revoilà dans l’air presque froid de l’avenue Mozart.
Le mois de février est là,
c’est le plus froid de l’année et je sens qu’il va tenir ses promesses.

Nathalie est encore à son bureau.
Je lui fais signe par la fenêtre.

6 février.
Il y a trois ans,
ils posaient le pied en Europe pour la première fois ...







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