14/02/18 - Pavillon Noir - Jour 13 - la dernière fois de l'hiver
Anaïs sait,
moi un peu moins ...
Avoir l'esprit des deux côtés de la rive
Après une nuit en épisodes,
j’ai finalement réussi à m’extirper des bras d’un Morphée capricieux aux alentours de 8h.
(je n’ai pas noté l’heure précisément pour une fois mais je suis sûr que vous ne m’en tiendrez pas rigueur)
Après les rituels matinaux, alors que je prépare mon sac pour la journée,
mon œil survole les autres bagages,
les plus gros,
ceux qu’il va falloir préparer.
J’ai déjà fait une sorte de tri éminemment global de ce que je n’emmènerai pas
mais le gros, et surtout le détail, restent encore à faire.
C’est que déjà dans l’absolu, c’est beaucoup moins simple qu’en été
car je ne sais pas bien quel temps m’attend là-bas en ce mois de février.
Si on ajoute à ça que j’ai encore moins d’informations sur mon séjour que les fois précédentes :
où est-ce que je vais dormir ?
Y aura t-il une machine à laver ?
Combien de répétitions ? Combien de cours ?
Je suis dans un inconnu, qui fait certes aussi partie du piment de la chose,
mais qui, surtout quand cela touche au travail, m’éloigne de la sérénité.
L’ombre de « In Wei » plane encore.
La boule au ventre s’étale.
Remettre tout ça à plus tard,
probablement au moment où le mur n’aura jamais été aussi proche.
9h50,
je suis dans la voiture
10h30,
avenue de Pérouse.
Je suis garé et déjà fatigué.
S’accrocher à la joie d’avoir trouvé une place aussi vite
et au plaisir de passer sa journée à danser des choses qui s’embellissent jour après jour.
L’emplacement « livraisons » que je vais squatter pour la journée attire bien des convoitises.
Quand je suis arrivé, il y avait juste assez de place pour ma 107.
Puis la place voisine s’est libérée.
Alors j’ai déscotché ma voiture du pare-chocs de la voiture derrière moi,
pour occuper l’espace libéré par la dame qui venait de partir.
Ce qui permettait à une autre 107 ou à tout autre véhicule de même gabarit, de se garer derrière moi.
Un monsieur, garé sur la place réservée aux handicapés du trottoir d’en face, fait demi-jour et tente le créneau.
Sa voiture est trop grande.
Comme je suis toujours dans la voiture, il me demande d’avancer
et il n’y met pas les formes.
Malgré tout, j’obtempère, avec l’intime conviction de l’inutilité de mon action.
Le chauffeur, fort peu sympathique, tente à nouveau le créneau,
sans plus de succès.
Je sors de la voiture pendant que celui qui voulait être mon voisin
remet sa berline sur la place réservé aux handicapés,
en me jetant un regard plus sombre que les nuages d’hier.
Je commence à remonter l’avenue.
« Hooooho ! »
C’est le voisin mécontent qui me hèle à la marseillaise.
Il est le patron du salon de coiffure devant lequel je suis garé.
Je fais demi-tour.
En me rapprochant de ma voiture, je vois les clés dans la serrure de la porte avant.
« Oula ... Merci ! »
Je me fais le plus aimable possible.
Il sourit encore moins qu’avant.
Je disparais.
La pente de l’avenue de Pérouse est interminable ce matin.
Quand je suis en vue de l’hôtel Renaissance,
je me rends que le sweat-shirt que je mets en répétition n’est pas autour de ma taille.
Retour à la voiture au pied de l’avenue.
Décidément, ça va être dur aujourd’hui.
J’ouvre la 107,
la referme et m'éloigne le plus vite possible.
Je ne veux pas donner de faux espoirs à monsieur le coiffeur,
ni lui faire penser que je le nargue d’une façon ou d’une autre.
10h45,
je monte la volée d’escaliers qui me sépare du studio Bossatti
(ou peut-être de la machine à café).
Sans aucun doute, et au risque de me répéter,
ça va être dur ma foi.
Je croise Céline avec laquelle j’avais partagé le studio la veille,
elle me demande si j’ai été productif.
« J’ai fait des choses mais de là à trouver ça regardable ...
Je vais sûrement devoir m’y coller encore aujourd’hui
- Courage ! (rires)
- Oh, Y a pire ma foi ... Je ne suis pas dans une mine ni à la Poste ...».
Pourquoi la Poste ?
Allez savoir ...
Peut-être que c’est parce que quand j’y vais,
j’entends des agents se faire parfois insulter pour des choses dont ils ne sont pas forcément responsables
et que je les plains.
Pas tous, pas tout le temps,
mais quand même.
J’ai quand même une sacrée chance - malgré ... tout - de pouvoir faire ce que je fais,
et de le faire ici.
Se trouver nul au studio Bagouet plutôt que dans son 39m2,
c’est autrement plus élégant.
Je me suis finalement arrêté à la machine à café.
(c'était presque couru d'avance)
Pendant que j’écris des choses sur l’incontournable carnet noir,
Lydia (enfin je crois qu’elle s’appelle comme ça) apparaît.
Elle me reconnaît (moi pas tout de suite, comme souvent),
elle me salue et me demande ce que je fais là.
Je lui parle de mon actualité.
C’est vrai que c’est assez classe d’entendre ce que je raconte,
mais tellement flippant de l’intérieur.
Rapide passage sur Facebook.
Ce cher Fred, (notre talentueux créateur lumière),
rediffuse une photo prise au studio Bagouet pendant la création de Sisyphe.
Facebook et ses souvenirs.
Dans ce domaine-là, jour pour jour, sept ans plus tôt,
un médecin de l’hôpital Saint-Joseph m’annonçait que j’avais une sérieuse déchirure au semi-membraneux.
Traduction : « vous vous êtes niqué l’arrière de la cuisse .. mais copieux ! ».
Puisqu’on parlait d’élégance, sa manière d’annoncer la chose était presque empreinte de poésie.
Bon, ok il y a le « sérieuse » qui calme un peu le lyrisme
d’autant qu’avant l’annonce il y avait eu le :
« vous avez vu l’hématome que vous avez à l’arrière de la cuisse ? »
dit avec un air, plutôt catastrophé quand j’ai enlevé mon jogging pour qu’il puisse faire l’échographie.
Pour le coup, ça n’était pas la meilleure manière de mettre un patient inquiet en confiance.
Je me souviens avoir vaguement bredouillé une phrase
tournant autour du fait que je ne me regardais que très rarement cet endroit-là de mon corps,
pendant que mon coeur tapait un sprint et que mon cerveau avoisinait l'ébullition.
Bref, j’ai eu un claquage aux ischio-jambiers il y a sept ans,
et il me faudra un an pour être complètement guéri.
Je continue à noter mes flips quotidiens dans le carnet.
Nathalie passe prendre un café :
« ça va ?
- ma foi oui ... »
Je ne vais quand même pas lui dire que ça ne va pas du tout,
que je suis dans un état de stress conséquent parce que je pars dans deux jours,
que je n’ai rien préparé car je ne sais pas du tout ce qui va se passer là-bas,
que tout ça me fatigue, que je suis déjà fatigué du reste
et que j’en ai marre d’être nase ...
je résume la situation par :
« c’est le dernier jour, je pars vendredi matin »
11h10.
La barre.
Aux premières notes de piano, mon téléphone sonne.
C’est le conservatoire de Martigues où nous serons en résidence début mai.
Montée de stress supplémentaire.
Pourvu qu’il n’y ait pas de lézard.
Tout va bien.
Ils m’appellent juste pour confirmer la durée de mon séjour chez eux.
Graziella et Muriel me proposent plus de dates que je ne pensais.
On voit ensemble quand on peut faire la répétition publique de fin de résidence.
Avec tous les jours fériés du mois de mai et les ponts qui vont avec,
c’est compliqué de trouver un moment qui convient à tous où on est à peu près sûr que le public sera au rendez-vous.
C’est agréable de sentir des gens réellement à ton écoute.
J’ai de la chance.
Je suis crevé, mais j’ai de la chance.
Barre complète comme la veille,
avec abdos et sol rallongé.
L’ostéo a bien bossé sur ma colonne,
rien à voir avec les douleurs des semaines précédentes.
Les genoux sont encore fragiles.
Mais de sentir mon corps aussi disponible,
ça fait du bien.
Cijin.
Je regarde les vidéos de lundi.
La nouvelle fin va comme un gant à Anaïs,
sa légèreté dans les attitudes,
un bonheur.
L’attaque du sol de Nay en revanche ne me plait pas du tout.
Elle est là à regarder l’écran et d’un coup, elle se jette face contre terre.
C’est ridicule.
Je ris de moi-même quand je la vois le faire.
La pauvre.
Comment j’ai pu laisser passer ça ?
Je modifie cette transition.
13h15.
Soupe poireaux champignons et croque-monsieur.
Je m’installe sur le canapé pour avaler tout ça.
Nathalie m’invite à la grande table où techniciens et administratifs finissent leurs repas.
« t’es pas obligé de manger seul sur le canapé ... »
Je me joins à la tablée.
On parle de tout, de rien, de Marseille, de son opéra (où les techniciens sont ... pittoresques),
on rit.
Quand je retourne au studio à 14h,
j’ai un message d’Anaïs qui me demande si j’ai pris ma voiture.
On est mercredi et on part à La Ciotat ensemble.
J’ai oublié de la prévenir.
Comme je lui dis que la 107 est là, elle m’annonce que, du coup, elle aura cinq minutes de retard.
Ma réponse :
« trop tard, j’ai déjà appelé le commissariat, ils ont lancé une alerte enlèvement »
Elle entre dans le studio peu après 14h05 … en riant.
On attaque la répétition par la révision du « prologue » et de « la traversée »
Je ne me trompe presque plus et ça me rassure.
D’ici mai, et avec le travail de transmission à Taïwan, ça devrait aller.
On double ou triple les choses pour être sûrs.
« c’est bon pour la mémoire » me dit Anaïs.
La mienne sans aucun doute ...
Petite pause et on revient au duo au parapluie enchaîné avec Cijin.
Je lui dis à quel point j’ai trouvé impensable
de l’avoir laissée se jeter comme une désespérée vers le public, face contre terre.
Elle rit, bien-sûr.
On fait les changements.
Quelques mouvements supplémentaires, quelques nouveaux comptes (hélas ...),
je sens qu’elle sature un peu en terme d’apprentissage.
La pause taïwanaise va être salutaire.
Filage.
Je reviens sur son solo dans la danse au parapluie.
Il y a encore des choses qui relèvent de la mécanique d’exécution qu’elle n’a pas dans le corps.
« là, si tu croises plus en serrant ici, ça va tourner tout seul »
Elle le fait, et désespère de ne pas y avoir pensé toute seule.
« c’est parce que je le vois que je te le dis ... de l’intérieur, on ne peut pas penser à tout »
C’est aussi à ça que je sers ma foi ...
Dehors, il y a une flashmob.
C’est que dans la région, ce week-end,
il y a l’inauguration d’une nouvelle année culturelle et festive autour de l’amour.
J’aurais dû attendre cette année pour faire la Septième Nuit.
Parler des Saint-Valentin dans le monde, si ce n’est pas coller au sujet ...
(en même temps, je suis presque sûr que l’on m’aurait quand même dit que ça ne rentrait pas dans les clous)
Donc sur l’avenue Mozart,
une petite scène,
du Prokofiev remixé,
des interventions artistiques plus ou moins pertinentes.
Avant la flashmob, il y a eu une « proposition » autour de deux groupes qui s’haranguent
qui nous laisse dubitatifs :
« quand je pense au temps que je prends pour me demander si mon idée est vraiment bonne
et que je te gonfle avec mes comptes à la con, mes regards et mes qualités de mouvement ... »
Anaïs ne dit rien.
Elle rit.
Comme d’habitude.
Le Prokofiev revisité couvre la musique de Cijin par moments,
notamment pour la partie où Mike dira le texte.
On n’entend presque plus la guitare qui rythme le tout.
On tente de filmer quand même.
Je monte le son ou donne la pulsation à Anaïs
pour qu’elle puisse continuer à traverser cette danse qui n’est pas encore tout à fait la sienne.
Quand la fête est finie,
cela se passe beaucoup mieux.
Une dernière captation.
Je vais pouvoir faire un joli ... montage.
On a un peu de temps,
j’en profite pour prendre quelques photos d’Anaïs
qui n’en a pas beaucoup.
mais je sais qu’elle n’aime pas ça.
« tu me remercieras plus tard ... »
Tout est dans la boite.
On pourrait s’arrêter mais il y a le cours ce soir.
Je renverrais bien Anaïs se reposer une grosse heure chez elle mais je connais déjà sa réponse.
On reparle du planning en mon absence pour être sûr qu’il n’y a pas de souci.
Que faire ?
L’activité subsidiaire est de retour : « one »
On revoit la phrase d’entrée (qu’elle connaît par cœur).
Je regarde mon tableau, bien utile,
et je me rends compte qu’il y a une autre partie qu’elle peut faire maintenant.
Elle doit reprendre une des danses de Cijin et elle la dansera seule.
Je la laisse choisir ...
(je parie avec moi-même qu’il y aura des sauts dans ce qu’elle dansera ...
et je gagne ...)
On cale son entrée, et musicalement, sur ce 3 fois 5 plus 3, c’est toujours aussi compliqué.
On voit sa sortie.
Ces attitudes sont vraiment belles,
là aussi ...
17h30.
On arrête.
Rangement des affaires,
vérification que rien n’est oublié
(cette fois-ci, on ne reviendra pas avant ... six semaines au moins),
nous voilà passant le sas d’entrée au foyer pour la dernière fois de l’hiver.
L’avenue Mozart,
on descend à la voiture.
Quelqu’un, garé en double file, bloque la 107.
Pas grave, on a le temps.
(mais quand même …)
La solution la plus probable semble être liée au salon de coiffure
Je m’apprête à prendre mon élan pour demander très poliment
qui n’a pas eu le courage de chercher une place pour sa voiture dans le quartier,
la tête du conducteur émerge des vitres translucides,
ouf …
La 107 (et ses occupants) respire.
On arrive à La Ciotat en avance ...
Comme les autres fois où nous avons répété,
Anaïs est vraiment crevée la pauvre.
Je pense qu’en plus de la fatigue, elle couve quelque chose.
Elle toussait déjà pas mal lundi.
21h30.
Je la laisse devant chez elle où son compagnon l’attend pour une fin de soirée en amoureux.
C’est la Saint-Valentin quand même !
Quant à moi,
je retourne à mes angoisses de départ.
Couché vers minuit.
Mais réveillé à 3h30...









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