01-06/08/18 - Taiwan été 2018 - Jour 5 - 11 - La première semaine


Quelques soirées agréables,
deux couchers de soleil,
une visite au lycée,
les marques semblent être prises 









Enfin


Un épisode qui commence sans date.

Je suis sûr que certains d’entre vous l’attendaient depuis longtemps.
Mais probablement autant que certains le déplorent.

C’est qu’en ce début de séjour, le chorégraphe est toujours en relâche.
Le professeur s’est remis en route, il est accompagné du médiateur culturel mais le reste de l’équipe artistique logée sous mon cerveau est au repos.
Alors ces premières semaines d’août seront survolées et ce n'est que quand je me replongerai dans la création que je me remettrai à vous raconter jour après jour comment les choses vont avancer.

D’ailleurs, souvenez-vous,
au tout début de ce blog, ces chroniques formosanes étaient avant tout le journal de la création éponyme.
Depuis, c’est vrai que je vous ai mal habitué en débordant un peu de temps à autres sur le quotidien de ma vie, surtout à Taïwan.
Mais là, mes carnets me disent que je n’ai pas eu envie de beaucoup raconter.
Peut-être parce que justement il ne se passait pas grand chose.
Donc les prochains articles seront comme celui-ci, un peu moins précis sur les jours et les heures.

Je vous avais laissé la nuit de mon anniversaire, voilà comment ce sont passés les jours qui ont suivi.
Comme je l'écrivais, nous n’avons pas encore relancé le travail chorégraphique.

J’ai continué mon installation dans ma vie taïwanaise rythmant mon quotidien par les visites au petit studio du 5e étage,
et l’agrémentant de siestes, d'agréables couchers de soleil et de quelques sorties nocturnes.

Mais avant de vous raconter tout ça, je dois partager avec vous la seule chose qui ait vraiment bousculé la routine de cette première semaine : une visite à la Tsoying Senior High School.

C’était le vendredi.

Pour y aller, j’ai pris le 205.

Le même que pour aller au petit studio mais dans l’autre sens.

C’est direct jusque devant le lycée.

(en fait non, l'arrêt se situe devant l’entrée du théâtre du lycée qui est à l’arrière de l’entrée principale.
De là, je n’ai plus qu’à faire le tour du pâté de maisons).


J’ai donc traversé la ville dans un vieux bus trop climatisé cousin de celui dont je vous parlais l’autre jour, avec de la musique plein les oreilles grâce à mon joli cadeau, regardant les personnes âgées parfois masquées se rendre dans des centres médicaux ou dans des destinations que je ne peux même pas soupçonner.

J’ai assisté comme les autres fois au bal des uniformes de lycéens, allant de la station de métro à leur stage d’été, ou revenant de leurs heures de travail pour redevenir enfin vacanciers.

Je suis rentré dans l’enceinte du lycée le cœur emplie d'une nostalgie joliment étalée sur un tout petit lit d'appréhension.
J’avais prévenu que je passerais aujourd’hui mais bon, le souvenir de la dernière visite était encore une plaie un peu vive dans mon esprit.

J’ai été soulagé quand en arrivant dans la salle des profs en sifflotant la Marseillaise, j’ai vu qu’il y avait presque tout le monde.

Yi Fan qui m’avait assisté pour la dernière pièce que j’avais fait ici,
Tin Wen le bras droit de la patronne,
et donc Su Ling, la capitaine du navire, toujours aussi occupée.

Bien évidemment, je n’ai pas pu parler tout de suite avec elle.

Après m’avoir fait le hug de circonstances, elle est repartie dans je ne sais quelle direction.

Elle avait des tonnes de choses à régler.
Comme d’habitude ...

Assis dans le canapé des invités, je l’ai regardé s’affairer,
allant de son bureau dans la grande salle où j’étais, au couloir extérieur où il y a toujours quelque chose à dire aux lycéens qui passent, en passant par son bureau privé un peu plus loin dans le couloir intérieur,
dans lequel elle ne rentre jamais chaussée, (c’est d’ailleurs un très bon moyen de savoir qu’elle est là-bas : on regarde si les chaussures sont devant la porte)
Everywhere Su Ling.

Avant qu’elle ne se pose et prenne éventuellement un thé avec moi, Tin Wen m’a demandé si j’étais libre une semaine en septembre.
J’ai jeté un oeil à mon planning.

C’était hélas la semaine où nous travaillions le plus pour le spectacle, j’ai été obligé de décliner l’invitation.

Je crois que c’est la première fois que ça m’arrive depuis que je viens sur l’île.
Ça m’a fait tout drôle.
J’étais désolé de ne pas pouvoir leur rendre service (tout en me faisant sacrément plaisir)

En même temps, cela prouve que j’ai du boulot ici et je pense que ces dames doivent être contentes pour moi aussi.

(c’est vrai ça ! Il n’y a que des dames ! Les profs masculins sont assez rares dans la maison)

Avant que Su Ling ne se pose, cette chère Ally est aussi passée par la salle des profs avant d’aller donner un cours.

Ally ...
Vous vous en souvenez ?
C’est une professeur de classique, née la même année que moi, dansant encore dans des compagnies, et complètement décalée par rapport aux collègues de sa génération.

Je me souviendrai toujours de la gueule des gamins ébahis quand ils l’ont vu sauter dans mes bras un jour où elle m’a vu apparaître dans le studio alors que j'arrivais au lycée, comme aujourd'hui, pour la première fois d'un de mes séjours.
Elle avait juste crié : « Claoud ! »,
avant de prendre son élan et de se jeter à mon cou d’une façon très … contemporaine ...
Ally ne parle pas anglais mais on arrive toujours à se comprendre.

De même qu’elle est toujours contente de me revoir.

À chaque fois que l’on se revoit, elle m’inspecte sous toutes les coutures :
ma coupe de cheveux, mes cernes, mon ventre ...

Il faut que tout soit à son goût sinon ...
Donc là, elle m’a trouvé fatigué mais pas trop gras.

Bon pour le service.
Je suis toujours fasciné de voir comment on arrive à se comprendre avec trois mots d’anglais et plein de gestes.
Une fois l'inspection passée, elle a regardé l’heure et elle m’a montré le planning.
Traduction : « il faut que j’y aille, les élèves m’attendent »

Avant de quitter la grande salle, elle m’a invité à boire un verre samedi soir à 20h30, dans un bar dont elle m’enverrait l’adresse par Messenger :
« 8:30 p.m ? Tomorrow »
 assorti d'un geste évoquant le sirotage d'un cocktail.
Ally ...
(non, le mot sirotage n'existe pas mais tant qu'à partir dans des explications dans des langues étrangères ...)

Finalement Su Ling est venue s’asseoir et m’a offert une tasse de thé.

Je suis aussi passé au scanner du regard de la directrice.

Même constat, je suis fatigué (et encore un peu gros selon elle).
On est ensuite passé au rituel « communication » : mon nouveau numéro de téléphone et ma réinscription sur Line, le Whatsapp asiatique (dont je ne me sers qu'avec elle).
Une fois tout ça posé, on a pu parler de nos vies.

Elle a noté les dates du spectacles, elle viendrait avec Ally,
puis elle a pris des nouvelles des françaises.

Je lui ai donc raconté la fin de l’histoire « In Wei » (à laquelle elle n’a absolument pas réagi, j’ai bien scruté les regards, les sourcils, les mains ... je connais la réserve de la dame ... rien ... elle a bu son thé et il y a eu un silence )
Alors j’ai repris la conversation en parlant du voyage en Australie des lycéens que j’avais suivi de loin via les réseaux sociaux.

Ils étaient rentrés il y a quinze jours :
« It was better than Paris ! »
J’ai eu un peu honte d’entendre ça.

Mais je la comprenais tellement ....
Elle a enchaîné sur les prochains projets dans lequel elle avait lancé les gamins, notamment celui qui avait motivé son absence lors de la visite du printemps.
Je lui ai redit de ne pas trop en faire, de déléguer à son assistante.
Et comme d'habitude, elle a plongé son nez dans sa tasse de thé.
J'ai juste eu le temps de lui parler du petit studio au 5e étage et de l'autre endroit où j'allais travailler et répéter (celui où nous avons travaillé au printemps) qu'elle devait déjà me quitter.
Je lui ai emboité le pas, saluant ceux qui restaient dans la salle et nous avons quitté le département danse ensemble.

Un passage éclair mais néanmoins loin d’être désagréable même si quand je l’ai quittée dans la cour du lycée alors qu’elle courait à une réunion, j’ai eu une drôle de sensation.
Surtout quand elle m’a relancé sur l’éventualité d’un projet de jumelage avec une école de Marseille, la chose amorcée en 2013 et avortée à cause d’un manque patent de volonté (lesté d’une sacré dose d’incompétence) côté français.

J’ai eu tout le voyage en bus du retour pour y penser.
Quel était mon statut dans le lycée maintenant ?

Étais-je encore un professeur invité ?

Étais-je devenu le grand cousin d’Europe un peu bizarre ?
 (ce que j’ai toujours été de toute façon)
Étais-je devenu l’ami de France de Su Ling ?
Sûrement un peu de tout ça ou alors peut-être autre chose que je n’avais pas encore décelé dans les codes des fonctionnements de ce pays tellement différents du mien pour ce qui est des relations humaines.

En tous cas, je me suis senti moins déçu que les fois précédentes (mais un peu quand même que l’on ne propose pas d’autres cours ... en même temps je n’avais pas tant de temps libre que ça de toute façon)

Peut-être qu’un jour j’arriverai à ne venir qu’en touriste, sans la cruelle envie de partager ce que j’aime avec ces jeunes si talentueux ?

Comme beaucoup de gens me l’ont fait comprendre en Europe, cela fait longtemps que je reviens ici.
Comparé à des aventures précédentes, certains diraient trop longtemps.
Je me souviens d’une ancienne élève, Michèle Courbon,
(qui fait de jolies aquarelles dans l’atelier de Jean-Louis Garcin, l’homme aux kimonos, vous vous souvenez ?
Non ? alors l’histoire est là.
Le monde n’est pas bien grand hein ? Enfin, il est plus grand que cette digression que je vais donc arrêter immédiatement)
Michèle Courbon m’a dit un jour alors que je lui disais que j’avais quitté un des lieux où je bossais après cinq années de services que j’espère avoir été bons et loyaux :
« de toute manière, tu changes tous les cinq ans ... »
C’est mon huitième été sur l’île et ... je suis toujours là.
Et je suis toujours attaché à ce lycée qui est le premier lieu du pays à avoir accueilli mon travail.
Aurais-je peur du neuf en vieillissant ?
Serais-je fatigué d’avoir à tout recommencer ?
 Possible.
À moins que je m’attache plus aux choses qu’avant ?
Là aussi, un peu de tout ça probablement.

J’ai revu Su Ling plus tôt que je ne le pensais.

Dès le lendemain soir avec Ally.
Comme prévu la ballerine joliment déjantée m’a envoyé l’adresse du bar.

En fait, je le connaissais déjà.

C’était le Lighthouse.
Nous y étions allés plusieurs fois.
Quand j’ai reçu le message indiquant le lieu du rendez-vous, j’ai demandé si Cheng Wei pouvait venir, histoire d’avoir un traducteur en cas de vraie impasse dans notre conversation.

Elle avait accepté bien sûr.
Je m’attendais à passer une soirée à quatre avec Kuo Chang, un chorégraphe taïwanais qui a travaillé en Europe (notamment à Marseille quand il suivait Frédéric Flamand) et bien pas du tout.

Quand nous sommes arrivés, Ally était entourée de Jeong Yun Lee, le chorégraphe coréen dont j’avais déjà vu le travail l’année précédente dans le Young International Choreographer Project cru 2017.

Il était en charge des terminales comme je l’avais été quatre ans plus tôt.

Il y avait aussi un couple de parents avec un jeune danseur, Lien Hsu, un jeune homme prometteur qui en 2014, avait remplacé son camarade bachelier lors du voyage du lycée en France.

Je me souviens m’être dit que l’on ne voyait pas la différence entre lui et ses aînés quand il dansait, alors qu’il finissait tout juste sa première.
À l’heure où je vous écris, ce jeune vient d’intégrer la prestigieuse Batscheva dirigée par le désormais célèbre Ohad Naharin, alias docteur Gaga.
Il y avait aussi un autre élève que j’avais eu quand il arrivait juste au lycée mais il n’est pas resté longtemps.
Avec tout ce petit monde, il y avait donc aussi cette chère Su Ling.

La soirée fut bien agréable.

Yun Lee qui m’avait paru très hautain après le spectacle l’année précédente, s’est révélé être super drôle.

J’ai aussi découvert ce que pouvait être un artiste asiatique charmeur.
Les regards, les petites phrases en anglais, la manière de passer les plats …

Le jeu de séduction qu’il a déployé avec Su Ling et Ally était très intéressant à observer (d’autant que le coréen a très vite compris que je n’étais pas dupe).
Une chose fondamentalement rassurante,
ce collègue, pourtant voisin de Taïwan (ok il y a bien 2000 bornes mais tout est relatif), avait le même problème que moi pour dire le chiffre sept en mandarin.

Nous avons longuement échangé sur les parades que nous avions adoptées pour échapper à la prononciation du chiffre maudit.

Sinon, événement de taille, Su Ling et Cheng Wei ont enfin eu une vraie, longue, conversation.

Ce que j’espérais de tous mes vœux depuis ... que je l’ai rencontré.

Espérons que cela débouche un jour sur quelque chose ...

Puisque l’on en est à parler des soirées.

Le vendredi, Cheng Wei a débarqué sans me prévenir dans mon appartement (qui est en fait le sien) alors que je comatais de mon cours de l’après-midi et de la forte chaleur.

Le temps virait à la pluie et il faisait encore plus chaud que d’habitude.
(ce qui me fait penser que j’ai oublié de vous dire que, sur le site de la météo locale, j’ai vu pour la première fois apparaître des alertes ... « canicule » ! Et oui, ici aussi, le climat débloque complètement)
On a partagé une bière et on a fait le point sur les répétitions à venir.
J’en ai profité pour lui demander si la chorégraphie que les danseurs du petit studio répétaient à la fin de mon cours était bien de lui.

Je ne m’étais pas trompé, c’était bien son travail.
J’ai eu l’autorisation de les faire avancer en son absence.

Dimanche soir, j’ai regardé West Side Story.

Il avait plu, comme on le sentait depuis vendredi (et comme l’annonçait la météo) alors j’avais passé la journée à écrire.

Et j’avais aimé ça.

En fait, et ce pour beaucoup de choses, je fonctionne comme un moteur diésel.

Lent au démarrage (j’y vais même à reculons parfois) mais une fois que je suis lancé ... c’est pour longtemps.
West Side Story donc.

Mais quel film !
On devrait remontrer ça dans tous les établissements scolaires.

Aussi bien pour la forme (vous ne savez pas ce qu’est une vraie comédie musicale ? Et bien voilà !
Vous ne voyez pas comment on peut adopter un classique de la littérature ?

Et bien voilà Roméo et Juliette à New-York)
La forme donc et puis le fond !
Cette fin.

J’ai pleuré.

Comme d’habitude.

Voilà pour les soirées marquantes de cette première semaine (et de celle qui a suivi d’ailleurs), à part quelques bons moments passés avec mon ami à refaire le monde au Goodness Bistrot, il ne s’est pas passé grand chose qu’il vaille vraiment la peine d’être raconté.


À part peut-être que le jeudi, j’ai enfin mangé ce que je voulais savourer le soir de mon anniversaire : des bouchées de mon snack préféré, celui qui est tout près du métro Sizhiwan.
J'en ai pris à la viande (dont un très épicé), au chou, à toutes ces choses vertes cousines des épinards que j’aime tant, bref, j'ai emporté tout ce qui était possible de l'être.

Je suis arrivé au snack par le tramway, qui est en correspondance avec le métro.
Il longe tous les ports de la ville et comme je suis allé voir le soleil se coucher au port ce jeudi-là, je me suis offert à la nuit tombée, une balade en « cable car » comme dit Wan Chu.


Forcément, j’ai pris quelques photos.









Et j’avais fait la même balade la veille, le mercredi, le 1er août.
C’était mon tout premier coucher de soleil de la saison.
Ce soir-là, j’ai particulièrement pensé à ceux qui ont partagé l’aventure des Chroniques et qui sont restés en France.

Sylvain, et sa passion pour les poulpes, dont il a fait le symbole de son lieu à Sète,
pour lequel j’ai été obligé de prendre ce cliché et de l'envoyer dès que j’ai appuyé sur le bouton de ma tablette.
(merci la puce taïwanaise !)

Et puis Mike et Fred, qui étaient aussi dans mon cœur quand, au loin, je voyais l’entrée du port séparant Gushan de Cijin.
J’aurais tellement aimé que ces trois-là, soient là, au moment précis où j’ai pris cette photo.


Comme souvent, je n’étais pas le seul à immortaliser ce moment magique.


Il faudra que je vous reparle de Cijin, où je suis retourné évidemment.
La prochaine fois.
Promis.


Voilà ce que je peux vous dire de mes petites aventures lors de cette première semaine de mon huitième été et de ce que j’en ai ressenti.
Il n’y aura pas eu de matin blême ou de véritable coup de blues comme souvent les fois précédentes.

Peut-être parce que je suis dans le même appartement et le même quartier.

Cela ne m’a pas nécessité d’adaptations nouvelles, je n’ai juste eu qu’à continuer à découvrir.
Le détachement du début du voyage semble être persistant.

La pilule Tsoying est (presque) passée sans encombre et ma foi je suis relativement serein.
Je ne suis pas sûr d’aimer ça.
Comme je dis (bien trop) souvent : on verra bien.

En tous cas, cette semaine a eu le goût du bon.

D’autant qu’en rentrant du snack à Sizhiwan, j’ai eu la bonne idée de prendre le bus plutôt que le métro et j’ai recroisé ... le chauffeur du 348,
qui m’a lancé le « long time no see » dont j’avais eu la version mandarine le premier soir de mon séjour.
Ce genre de petite attention qui te fait te sentir chez toi,
même si tu sais que tu ne l’es pas vraiment ...







Commentaires