13/09/18 - 3 - Taiwan été 2018 - la création - Jour 19 (3) - La générale


Un autre puzzle qui se met en place,
mais où tout est encore bien fragile,
les premières vraies joies,
les premiers retours.





 


 


Jeudi 13 septembre, 19h45

Tout ce qui doit être en coulisses est installé.

Nous sommes regroupés au lointain de la scène côté cour,
je croise les doigts.

La première vidéo commence.
J’espère que l’apparition de Çong Yen sera réussie.

En tous cas, lui, de ce que j’en entends, est exemplaire.

Pas de bafouillements, un rythme qui ne me parait pas trop rapide,
même si je sais ce qu’il raconte, j’aimerais tellement comprendre ce qu’il dit !

La traversée des deux zozos dans « le selfie  du matin » me fait toujours autant rire.

Wan Chu en femme soumise qui suit consciencieusement l’homme de la situation, c’est un sacré rôle de composition.

Quant à Cheng Wei et son sourire de crétin, que dire si ce n’est que c’est pour une fois la bonne occasion de l’utiliser.


Tout ça nous met dans de bonnes conditions pour entrer sur le plateau.
Les premières notes de musique.
Nous entrons les uns après les autres sur les notes du carillon.
Tous ces regards ...
C'était une bonne idée de faire en sorte que tout le monde se voit avant de commencer à se mettre en mouvement.
Un beau moment de partage de trac,
qui pourrait me déconcentrer ... vite ! on se regroupe.
Voilà les premières traversées dansées.
Maintenant, il n'y a plus qu'à.


Le prologue se passe sereinement et les dialogues de la scène du bureau de tabac où je dois repérer les mots en mandarin pour répondre en anglais s’enchaînent comme si nous avions déjà tourné la chose dans tout le pays.
Puisque je suis sensé prendre une photo de la boutique avec ses pots de tabac, j’en profite.


L’image disparaît au bon moment, le petit duo peut être dansé,
on va s’asseoir.

Wan Chu entre en scène pour solo, Anaïs la rejoint.

Je ne sais pas pourquoi je suis inquiet pour elles alors que ma foi, ces deux-là, surtout sur scène, il ne peut pas leur arriver grand chose.

Celui à propos duquel il faut être vigilant c’est moi, et justement parce que je m’inquiète pour les filles, je perds une mesure dans la danse au sol.

Des années de plantage sur scène font que je rattrape sans trop de souci mais bon, il faudrait voir à regrouper tout le monde dans les mêmes salles du cerveau.

L’eau est assez chaude pour la scène du thé avec la tasse neuve.


Premières notes de musique,
et c’est reparti :
je m’inquiète pour Anaïs qui vient de rentrer sur scène alors que le plus fragile des deux, c’est moi.
Une phrase m’échappe dans le duo, je crée en direct une nouvelle variante de la variation.
Décidément, heureusement, qu’on ne filme pas.

Se ressaisir.

Surtout pour « the scooter part » qui est en embuscade.


En coulisses au lointain à cour, j’enlève ma chemise blanche, mets mon tee-shirt bleu, ne regarde pas Cheng Wei en train de s’agiter à côté de moi mais plutôt Wan Chu qui compte consciencieusement les mesures dans la coulisse d’en face.

Voilà, je suis à nouveau concentré.
Et tout se passe bien.
 
Là, j'ai un petit quart d'heure de tranquillité.
Je suis assis à la table.
Je peux regarder mes amis depuis la scène, et m’inquiéter sans avoir à danser.

Le luxe.
Le duo au parapluie.

Ah ! Anaïs est fébrile.

Avec une journée pareille comment être confiante.

La pauvre.

Il faut vraiment que je fasse tout pour que le calme soit avec nous demain soir.


« Cijin », ma partie préférée.

Avec cette image (au bon format !) qui envahit tout l’écran.

Que c’est beau.


Ils sont vraiment … beaux.
Et je crois que les photographes sont d'accord avec moi.






Pour « les couchers de soleil », Çong Yen est aussi bon que dans le premier texte.
Son sifflement est parfait,
et il finit son histoire exactement quand la vidéo se termine.



Cheng Wei nous fait un solo magistral.
Enfin !



Ma foi, jusque là, tout va bien, à tout point de vue.
La danse est belle alors que nous n'avons pas vraiment travaillé ces derniers jours et il semble que du côté de la régie, toute l'équipe est maintenant dans la même direction que nous.


Çong Yen et moi sommes sur le point de commencer notre improvisation pour aller chercher l’addition quand … la vidéo de « rentrer » se lance.

Boulette magistrale.

L’image, le point faible.
Cela dit, je suis bien exigeant.
C'est, me semble-t-il, la première erreur depuis le début.
Cette pauvre jeune femme, qui doit être au moins autant stressée que moi, a aussi le droit de se tromper.
Enfin ... aujourd'hui.
Disons que si cela avait été une bêtise un peu plus discrète, je serais moins contrarié.

On recale tout et on reprend notre séquence de l’addition.
Cela parait jouable ...

Çong Yen finit l’avant-dernier texte, les premières notes de guitares de « rentrer » envahissent le plateau.
Belle transition.

Mais avec l’épisode du faux départ de tout à l'heure, je suis à nouveau déconcentré, ce qui me fait louper une phrase.

Et cette fois-ci, je sais que ça se voit.
Tant pis.
J'ai critiqué la technicienne à la vidéo ?
Et bien voilà.
À mon tour de faire une boulette magistrale.
Bon, ça n’est pas bien grave puisqu’il n’y a que quelques amis dans le public et que ça n’est pas filmé.
De toute façon, je ne sais pas comment je fais pour tenir avec le peu d’heures de sommeil, mon stress, celui des autres, mon corps endolori.

Je me suis planté, j’ai enchaîné, n’en parlons plus.
(maintenant que j'écris tout ça, je me dis que c'est du grand n'importe quoi de penser à toutes ces choses pendant que je continue à danser ...)


L’épilogue est doux, comme je les aime.
On n’est pas encore touchés par la situation.

J’appréhende dimanche.




Les saluts.
Toute l'équipe technique et les amis dans le public applaudissent.
Finalement, cette générale (qui avait de grands airs de filage technique) ne s’est pas si mal passé je crois.
Tout le monde a l’air content sur le plateau.

Je vais en régie, prends Beï Ji dans mes bras pour le remercier aussi chaleureusement qu’il se doit.

Je sens le projet fragile, mais possible.

Et surtout aussi beau que je pouvais l’imaginer.

Il faudrait juste que nous arrivions à être au calme pour danser sereinement,

et que demain, j’enlève toutes mes autres casquettes pour ne rester qu’un danseur … concentré.

21h30,
retour dans les loges et rangement des affaires.

(c’est pas tout ça mais il faut quand-même que l’on quitte les lieux à 22h)
Je note vite quelques corrections repérées dans les filages avant de les oublier.
(vous ne pensiez pas que j'allais nous laisser nous en tirer comme ça quand-même !)

Après avoir remercié les photographes, Cheng Wei nous rejoint, accompagné de Jin Li.
Notre généreuse traductrice tient à nous féliciter.
Elle me dit qu’elle a aimé les textes.
C’est une actrice.
Je prends le compliment.

Je dis à tout le monde :
« la journée n’avait pas si bien commencé, mais elle se finit plutôt bien »
J'espère que ça leur fait plaisir.


Cheng Wei nous offre des flyers personnalisés avec une photo et un mot ou une phrase pour chacun.
« taiwanese girl » pour Wan Chu, évidemment,
« l’après de ces pluies tropicales » pour Anais,
pour moi, il a choisi un paragraphe du texte de Cijin où j'écris être « juste un peu de côté »
(il me connaît si bien …)
et il a gardé pour lui « un jour on doit rentrer chez soi » qui fait partie du tout dernier texte.

Wan Chu, qui depuis quelques jours a eu le plaisir (enfin je crois) de découvrir tous ces textes qu’elle n’avait entendus qu’en français, me dit avoir été très touchée par l’épilogue.
« home » … chez soi.
Elle me raconte que c'est parce que Jim ne se sentait pas chez lui au Canada qu’ils sont revenus à Kaohsiung.
Mais elle ne se sent pas vraiment chez elle ici.

Jim utilise souvent une expression anglaise qui dit « home is where the heart is »

Peut-être …

Je lui dis que pour ma part, je ne me sens chez moi nulle part.

C’est probablement ce qui a fait de moi un voyageur.



Je vais voir Anaïs pour la question rituelle : « comment était le thé ? »
Je n’ai pas noté la réponse dans mon carnet …

En revanche, il est écrit qu’elle m'a dit vouloir en ramener en France.
Il faut donc absolument qu’on l'emmène à LA boutique, celle où j'achète toujours mon thé avant de partir.

Wan Chu nous entend.
Elle est étonnée car c'est une chaîne de magasins.
Il y en a plein d'autres similaires dans la ville alors pourquoi celui-là ?
C'est qu'elle n'est pas au courant de la raison de mon attachement sans faille à cet endroit.
Je lui explique donc pourquoi.
Il se trouve que là-bas, nous sommes particulièrement bien accueillis.
Il y a une serveuse, anglophone, qui sourit bien souvent à Cheng Wei …
Alors je le traîne à cet endroit à chacun de mes séjours.
Et la jeune fille (qui a d'ailleurs un autre travail mais que sa mère appelle toujours quand on est là) semble être très contente de nous servir et de passer du temps avec nous.

Mais du côté de Cheng Wei ... rien.
Alors j'insiste.
Wan Chu rit aux éclats et me rappelle qu’il est fiancé.

C’est vrai … mais quand-même.



22h10,
Ha Bao arrive et nous dit l’heure.

On fuit.

Bons gros hugs de séparation au parking des deux roues,
(ils sont tellement importants pour moi)
et nous laissons les taïwanais traverser la ville sur leurs bolides pendant que nous rejoignons le métro.


Je laisse Anaïs me montrer le chemin à travers le parc, pour tester son légendaire non-sens de l’orientation.

Je ne suis pas déçu.

Nous aurions fini la soirée vers Fongshan si on avait suivi son instinct.

On rit.

Dans le métro, la pression descend et une nouvelle couche de fatigue s’installe.
Je parle peu.

Pour une fois.

Je culpabilise un peu de ne pas être très présent mais je pense que, même si elle ne me dit rien, je dois bien souvent la saouler avec mes bavardages.
Un peu de sevrage doit être salutaire.

J’embrasse la jeune fille à Formosa,
elle me sourit,
et part sans se retourner.
Énigmatique Anaïs …

Qu’est-ce qu’elle peut penser de ces journées ?

22h40,
je remonte tranquillement Zhongshan road.

La soirée fut belle.

Je suis content.
Tout est encore un peu sur le fil mais on sait que c’est possible.

22h50,
je mange le reste de mon dîner arrosé d’un fond de bière.
En fond sonore, j'ai mis la télé.
Sur une chaîne américaine qui diffuse des séries des années 90, il y a X-Files.
C'est drôle.
Tout en écoutant vaguement Mulder et Scully sauver le monde, je convertis la vidéo du duo au thé sur lequel le logiciel de la jeune femme aux images avait bloqué ce midi.

Cela prend un certain temps, pendant lequel je traîne sur le net.
La météo confirme que le typhon va définitivement vers le sud-ouest.
Je suis soulagé.
Parce que maintenant je peux vous le dire : s’il était arrivé sur Kaohsiung, il y avait trois solutions.

Soit il prenait son temps et on ne pouvait pas prendre l’avion pour rentrer,
soit il était en avance et il aurait déjà été là, ce qui nous aurait contraint d’annuler les répétitions,
soit il était à l’heure et il n’y avait pas de spectacle.



Pour ça aussi, on revient de loin.








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