12/09/18 - 2 - Taiwan été 2018 - la création - Jour 18 (2) - les aléas de l'image


Soucis d'organisation,
problèmes techniques,
lenteurs de traduction,
le retard s'installe








Mercredi 12 septembre, 11h20


Nous pouvons enfin commencer la barre.
Pour ma part, tout est bien douloureux dans les premières exercices.
Et puis ma foi, en passant par ces chemins maintes fois éprouvés, le corps se détend et se chauffe.

Ne restent alors que les douleurs chroniques.

Le genou gauche, le bas du dos …

Je sais faire avec.


Nous sommes prêts à commencer une sorte de filage technique quand l’assistante de Beï Ji vient nous voir avec ce sourire que décidément je n'apprécie guère.
Discussion avec Cheng Wei.
Son visage ne me dit rien de bon :
« Elle vient de me dire que son logiciel pour la vidéo n’utilise qu’un seul format et ça n’est pas celui de tes films ...
Il faut qu’elle les convertisse ... et ça va prendre du temps »

J'essaie de cacher ma stupeur.
Un problème de format ?
C’est bien la première fois que j’entends ça depuis dix ans mais bon …
J’aurais peut-être dû demander avant dans quel format il fallait que j’exporte les films.

Je le saurai pour la prochaine fois.
La jeune femme me présente ses excuses pour le retard.

Je souris comme je peux et lui dis que ça n’est pas grave car nous sommes encore dans les temps (du moins pour le moment …)

Puisque nous devions fixer ce qui se passe du côté de l'équipe technique et que donc, rien n’est possible pour l'instant, je décide que nous déjeunons tout de suite.
Dommage.
J’avais imaginé pouvoir placer au moins le début du spectacle avant le déjeuner, quitte à un tout petit peu décaler le moment de la pause.
Le planning se resserre.
On va s'accrocher à ce que je viens de le dire à la jeune femme : nous sommes dans les temps,
et faire en sorte de ne pas trop s’inquiéter.

J'annonce la pause repas et ma foi personne n’a l’air de s’en lamenter.


Alors que nous sommes en phase de semi-sieste digestive, la jeune femme revient s’excuser à nouveau.

Cette fois-ci elle le fait auprès de Wan Chu, qui est assez étonnée de la démarche, du fait qu’elle n’est « que » danseuse sur ce projet et qu'elle a assisté aux excuses faites une bonne heure plus tôt.


On comprend plus ou moins que l’attente va être vraiment longue.

Chacun s’occupe comme il peut :
Ha Bao s’en dort sur le fauteuil que j’occupais la veille,


(vous remarquerez la chose verte qui traîne par terre et qui n'est rien d'autre que mon short)
Cheng Wei fait de même sur le plateau,


je sors fumer et surprends Anaïs en pleine inspection cutanée


Je risque de recevoir un message de la jeune fille à propos de cette publication car je ne suis pas sûr qu’elle apprécie vraiment que je montre ses mollets.

Tant pis, je prends le risque.

14h50,
il semble que les vidéos soient enfin prêtes, je sonne discrètement le rappel des troupes.
Wan Chu partant donner un cours à 18h, il faut que l’on avance le plus vite possible avant sa disparition.


On attaque une période ingrate pour les danseurs.

Celle des réglages des lumières et des tops pour la projection.
Ils ne vont pas beaucoup danser mais doivent être là pour que les techniciens se repèrent.
Cela implique qu'il faut rester chaud pour pouvoir danser à tout moment, mais que ça ne sert à rien de faire les choses à fond car on se fatigue inutilement (surtout qu'il arrive souvent que l'on ait à reprendre plusieurs fois certaines parties).

Cela va être d’autant moins facile pour moi puisqu'il va falloir que je sois à la fois danseur et chorégraphe, donc sur le plateau et près de la régie.
S'ajoute à tout ça, la particularité de notre travail : on est à l'étranger.
L’équipe en régie n’étant pas très anglophone, c’est Cheng Wei qui va traduire et, de ce fait, prendre un peu la main sur l'organisation et donner les instructions à ma place.
Je lui fais totalement confiance mais je ne peux m'empêcher de penser que je ne vais pas pouvoir tout maîtriser.
Je me prépare à me sentir un peu dépossédé de mon gros bébé, un peu comme pour les premières répétitions de lecture avec Çong Yen.

Mes pressentiments, hélas, se sont vite avérés exacts.
Dès le début, je sens un léger malaise.

Cheng Wei et moi n’avons pas la même manière de gérer les choses.

Quand je suis aux manettes, je donne en premier lieu à l’équipe technique tous les tops pour la vidéo.

Puis on fait un filage en l’état, séquence par séquence, pendant lequel les lumières sont affinées.
Je ne rentre dans de plus grandes explications que quand les techniciens me le demandent ou s’il y a des points très précis qui le nécessitent.
Cheng Wei ne voit du tout les choses de la même manière.
Il nous annonce que l’on commence directement.

J’en conclus qu’il a peut-être déjà donné les tops à Beï Ji.

On s’assoit dans la salle et on lance le premier film.


Nous sommes tous un peu émus d’entendre la voix de Mike.

Son absence se fait encore plus présente.

Wan Chu sourit quand elle se voit en photo

et quand elle aperçoit Jim.


(vous ne le voyez pas ? c’est la tête avec des lunettes assortie aux bras appuyée sur le bastingage le plus bas)

Je tenais absolument à ce qu’il fasse partie de l’aventure.

Ils nous a tellement soutenus.


Wan Chu me dit que la police de caractère que j’ai choisie n’est pas appropriée.
C’est vrai que j’en ai pris une au hasard parce que je la trouvais belle.
Mais je n’ai aucune idée des règles à adopter en terme d’écriture, de ce qui est lisible ou pas.
Les premières lectures avec Çong Yen et Jin Li me reviennent à l’esprit,
quand je trouvais certains textes jolis phonétiquement alors que ça ne fonctionnait pas par rapport à ce que je voulais dire.

Il va donc falloir que je change la police de tous les textes de ce premier film
(ma matinée de demain va être très chargée …).

La vidéo de « il est 7h » apparaît.
On entend Çong Yen mais on ne le voit pas.

On recale ce premier top et on continue.
Quand Wan Chu et Cheng Wei entrent pour « le selfie du matin », là encore, la lumière est en retard.

On recale aussi, et je commence à me poser des questions.
La bascule lumière entre le selfie et le prologue ne fonctionne pas non plus.

On la reprend.
Les doutes grandissent, il faut que j’en ai le cœur net.
Je demande à Cheng Wei si Beï Ji connaît les tops :
«  bien-sûr ! puisqu’on lui a envoyé la vidéo »

Je commence à comprendre.

Il ne lui a rien dit.

Beï Ji a travaillé seul, et à partir de la version française.
Cela va être long …



On reprend.

La musique du prologue défile, on « marque » les mouvements en essayant de respecter nos places.

Il n’y a pas d’effet lumière ni de vidéo, tout se passe bien.

La scène du bureau de tabacs arrive.

Nous sommes au tiers du dialogue quand la vidéo suivante s’enchaîne.
J’avais oublié.
Fred mettait l’image en pause jusqu’à un timecode précis qui correspondait au moment où l’image disparaît progressivement.
(ah … Timecode … traduction : un moment bien défini dans le film)

Quand le noir se faisait, on enchaînait sur la vidéo suivante, le solo de Wan Chu.

J’explique à Cheng Wei, il traduit.
La jeune femme cherche le moment où l’image commence à disparaître.

Elle a visiblement du mal à trouver.

Le point faible de l’aventure se présente à nous : l’image.



Le timecode est repéré, nous sommes prêts pour la suite.
J’annonce que nous reprenons le déroulement au solo de Wan Chu et demande à Cheng Wei de vérifier que l'information a été bien comprise en régie.
Là, notre ami se lance dans une discussion avec l’équipe technique dont la longueur dépasse largement la phrase : « on reprend au film suivant »
Je suis d'abord étonné, puis je me dis qu'il vient de réaliser ce qu’impliquait la réponse à ce que je lui avais demandé tout à l’heure.
Beï Ji ayant travaillé seul, aussi bon soit-il, il fallait peut-être être sûrs qu’il ait repéré tous les tops précisément.
Sur ce coup, personnellement, j’aurais au moins continué jusqu’à Cijin puisqu’il y avait peu d’erreurs possibles mais … mon collègue en a décidé autrement.
De ce que je comprends, non seulement, il vérifie les tops lumière et vidéos mais il raconte la pièce
(du moins, c’est ce que j’en déduis car on ne peut pas prendre autant de temps pour confirmer une dizaine de tops … même en mandarin !)


Les filles sont là, à attendre.

Patiemment.

D’abord sur le plateau.

Puis dans les loges.

Voyant que ça s’éternise, je les rejoins et tente de les occuper en leur montrant des vidéos de mon feuilleton québécois préféré, histoire de rire un peu.

Je suis tellement désolé.

Elles auraient pu avoir leur après-midi.

La prochaine fois, je regarderai plus en détail le contenu de ces journées au théâtre.
Il faudra peut-être prévoir un réunion juste pour ça.

Cheng Wei nous appelle.
Les explications sont finies.
Une poursuite du filage semble possible.

On se replace à la fin de l’épilogue et on enchaîne les séquences, « marquant » toutes les danses, histoire de ne pas trop refroidir les corps et de montrer aux techniciens l’organisation spatiale de chaque partie.

Quand on arrive aux « couchers de soleil », Cheng Wei demande une pause.

J’aurais dû m’en douter.

Les tops sont sur le texte.

Beï Ji ne peut pas les connaître puisqu’il a vu la vidéo en français,
et Cheng Wei ne les connaît pas.

Là encore, comme j’avais fait pour Fred, j’aurais donné les phrases clés à Beï Ji et il aurait affiné en découvrant le texte,
mais mon jeune collègue repart dans une explication bien trop longue pour le temps qu’il nous reste.
Je me dis que ça lui servira de leçon pour les prochaines prochaines fois, qu’il apprend son métier de chorégraphe - répétiteur - assistant, mais je pense surtout aux filles qui n’ont pas fait grand chose depuis ce matin, et au temps que l'on est en train de perdre.

17h,
la pluie s’invite à la fête.
(si on peut vraiment appeler tout ça une fête)
Çong Yen arrive, trempé jusqu’aux os … mais prêt pour un filage, alors que nous en sommes à peine à la moitié des réglages.
Je suis tellement gêné.
Puisqu’il est là, une fois que Cheng Wei a fini ses discussions, on reprend du début.

Cela permet aux filles de danser un peu et à ce cher Çong Yen, de prendre sa place dans le prologue.
Parce qu’avec tout ça, il n’avait jamais vu ce qu’il faisait dans cette partie.
Je lui avais promis que je lui apprendrais un jour où il y aurait tout le monde mais ce jour n’était jamais arrivé.
Cela aurait pu être hier, c’est aujourd’hui.
Bon, le jeune homme apprend vite.
Ce ne sont que des marches qui le ramènent au tabouret où il a dit le premier texte.
Il faut juste qu’il repère où il va.
Ça va aller.

Une fois que Çong Yen a appris et exécuté sa partition, je quitte la scène en même temps que lui pour regarder la suite.
Cela me permettra de signaler plus rapidement à Beï Ji les erreurs éventuelles.

Et je fais bien, car dès que je suis assis, je remarque que les latéraux sont bizarrement réglés.

J'en parle au patron des lumières.
En fait, ils ne sont pas réglés du tout.

Si on veut faire un vrai filage plus tard, il va donc falloir le faire.
Oui mais quand ?

Comme c’est presque l’heure du départ de Wan Chu, j’annonce une pause aux danseurs qui permettra aux techniciens de finir et à la taïwanaise d'aller calmement à son cours.
Avec toutes ces palabres,  on approche de 18h et on n'a pas fait grand chose.
Pauvre Anaïs …

En plus, il pleut.

Elle ne peut même pas aller voir le parc.

Comme d’habitude, elle ne se plaint pas.

Mais quand-même.



Les danseurs repartent dans les loges.
De mon côté, je profite de l’occasion pour travailler avec Çong Yen sur le rythme de ses monologues.
Il y a ce point délicat dans le premier texte.
L’apparition de la fameuse photo des cœurs gravés sur un mur, qui doit coïncider au moment où ils parlent des amoureux.
Mike aussi avait des soucis avec ce moment-là.
Je lui dis juste de s'entraîner seul avec la vidéo.
Le jeune acteur est assez consciencieux pour s'en sortir sans que je sois là.
(d'autant que je ne sais absolument pas à quoi le mot amoureux correspond en mandarin)
On travaille surtout sur les couchers de soleil où j'ai décidé de changer mon fusil d’épaule.
Il va falloir utiliser la vidéo d’un seul tenant.
En France, Fred avait découpé le film en six et il lançait les éléments en se calant sur le rythme de Mike.
Là, on allait faire l’inverse.
Comme pour le début, Çong Yen allait devoir moduler son débit en fonction de la vidéo.
Tant pis, il sera moins libre mais j’ai plus confiance en lui qu’en notre camarade à l’image.

Cela fera cinq tops en moins à retenir et du temps de gagné si on n’a pas à découper le film.

18h30,
le dîner a été livré.
Çong Yen travaille en mangeant.

On s'occupe comme on peut …



Je suis quand-même inquiet pour la suite de la journée.
Le vrai filage technique approche.
Si j’ai réglé l'écueil de la séquence des couchers de soleil, on n’a pas du tout vu ce qu’il en était des danses de la dernière partie.

Bon, les tops sont très simples, il suffit d’enchaîner les vidéos.
Sauf à la fin du solo de Cheng Wei où il y a l’intermède.

Mon Dieu ! L’intermède !
Je ne l'ai pas réglé.
En France, Cheng Wei avait fait une démonstration de danse traditionnelle chinoise.

Impossible de faire la même chose ici.

Et je n’ai rien de français à proposer.

J’avais dans l’idée de parler de bouffe.
Une chose importante dans les deux pays.
Une vidéo de recette aurait été la bienvenue mais … pas le temps.
Trouver l’idée …
La bouffe ... le restaurant ... l’addition !

Puisqu’ici payer le premier est le sport national.

Je ressors un truc que j’avais mis dans un coin de ma tête probablement un jour où je me battais avec un des mes amis pour payer quelque chose.
C’est tout prêt et facile à faire.

Les deux filles vont être assises à la table avec de grands papiers figurant la note.

On y écrira « addition » en français sur celui que tiendra Anaïs, et en mandarin pour celui de Wan Chu.

Elles n’ont qu’à attendre tranquillement à la table.

Cheng Wei ayant besoin de temps pour se changer après son solo, c’est lui qui paiera la fameuse note.
Il s’agira pour Çong Yen et moi de meubler pendant le changement de costume, en mimant une course au ralenti vers l’addition que tiennent les filles, avec toutes les tricheries possibles et les expressions comiques envisageables.

Cheng Wei apparaitra au dernier moment, et viendra tranquillement payer la note pendant que l’on sera en train de se battre au ralenti pour arriver le premier.


J'explique l'histoire à Çong Yen, il sort son grand sourire.
Il a compris et il aime l’idée.
Je raconte le gag à Cheng Wei et Anaïs.
La française aura la lourde tache d’expliquer à Wan Chu ce qu'elle aura à faire : rester assise et attendre.

Ouf !
C'est réglé.

Allez …

Il faut bien que le fait que j’ai quasiment trois ans de retard sur le moment où l’histoire s’est déroulé, ait des avantages.
La séance photos n'aura lieu que demain soir mais forcément maintenant j'ai tous les clichés.
Dans un article d'hier, vous avez déjà eu un souvenir de l'épilogue, voilà donc ce qu’a donné l’intermède de l’addition.



Cela devrait faire rire pas mal de monde ...
Enfin, j'espère.

Le théâtre fermant à 22h.

Il faut que l’on commence le filage à 20h au plus tard.
Je regarde fébrilement l’heure sur mon portable.
J’espère que les techniciens auront fini à temps.



Sacré après-midi hein ?
Alors vous pouvez faire une pause,
ou enchaîner sur la dernière partie, en cliquant ici



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