04/04/18 - Pavillon Noir - Jour 17 - Bienvenue Mike !


quand le texte entre dans la danse,
de nouveaux questionnements,
qui au bout du coup du compte 
ne sont pas si loin de ceux des danseurs









Mercredi 4 avril, 9h10

Je suis dans la voiture.
Déjà.
Et j’ai un tout petit peu d’avance.

La voiture est garée à côté de chez moi.
Je me prépare une pipe et en cette journée où une douce ambiance de printemps a envahi les rues,
je démarre vitres grandes ouvertes.
Au bout de la rue Paradis, je tourne à droite.
Je remonte la Canebière jusqu’au cours Saint-Louis et je tourne à gauche
pour prendre Cours Belsunce puis la rue Colbert en longeant les rails du tramway.
Deuxième à droite, rue Sainte Barbe.
En haut de la rue, devant le Conseil Régional, je récupère ce cher Mike qui attend déjà.

Aujourd’hui, nous « montons » ensemble à Aix.
Pour la première fois.

C’est la première lecture des textes de la pièce.
Je me demande comment ça va se passer.

Le week-end pascal fut bordelais.
Des rencontres chorégraphiques bien agréables où l’on nous remercie avec le cadeau local :
du Saint-Emilion.
Comme je rentrais en avion et que je n’avais pas de bagages en soute, c’était un peu délicat.
Mais la sympathique hôtesse au sol m’a offert une petite boîte en carton rembourrée
spécialement étudiée pour des transports comme le mien.


Il n'y a pas à dire, ils savent y faire les bordelais.

Ce mercredi matin, les routes sont bien tranquilles.
On arrive plus tôt que je ne le pensais à Aix-en-Provence.
Je ne vais pas tourner une demi heure pour trouver une place comme je le fais d’habitude.
Ces tours de circuit, supportables par l’obsessionnel que je suis, ne sont peut-être pas du gout de mon invité.
Je raconte quand même à Mike ce que je fais d’habitude et lui propose de prendre un café dans la grande maison pendant que je tourne en rond à l’affût d’une place disponible.
Il veut rester avec moi.
Non, je ne peux pas lui infliger ça.
Je sacrifie quand même au rituel en faisant, par acquis de conscience, une ou deux fois le tour du quartier
puis nous allons au parking.

10h,
nous rentrons dans la grande maison.
Une première fois pour mon ami.
Nous montons directement au premier étage.
Je lui fais remarquer les noms sur les marches des escaliers de béton brut de l’immense cube anthracite.
Ce sont ceux des danseurs de l’équipe qui a inauguré le lieu.

Aujourd’hui, nous travaillons dans le studio Bossatti.
Je voudrais montrer à Mike son grand frère, le studio Bagouet, mais une autre compagnie est déjà à l’œuvre .
Tant pis, ça sera pour une autre fois.
Pendant que l’on s’installe, je lui explique que nous sommes dans le plus petit des studios.
Le voisin étant deux fois plus grand (même un peu plus) et celui de l’étage dessus quatre fois plus.
Forcément, comme nous tous les premières fois, il est impressionné.

Nous voilà donc au début d’une répétition inédite.
Je n’ai jamais travaillé avec un acteur.
Je ne sais pas trop comment faire, par où commencer.
Pour les danseurs, j’ai l’habitude
mais là …

Aller au plus simple :
« on commence ... par le début ? »

Il sort son ordinateur,
prépare les textes que je lui ai envoyés et se met à lire le premier : le selfie du matin.
Pour la première fois, j’entends quelqu’un d’autre raconter ce que j’ai écrit.
Drôle de sensation.

Pendant qu’il progresse dans le texte, les questions arrivent.
De celles que je ne me suis jamais posées.
D’abord, il y a le découpage
parce que quand je lui ai envoyé les écrits,
je les ai laissés tels qu’ils sont dans le blog “en chemin” et la mise en page m’avait entraîné à couper des phrases.
À la lecture, respecter cette organisation n’a pas de sens.
Il faut raccrocher les wagons.
Ensuite, il y a la ponctuation.
Où et comment s’arrêter ? Où enchaîner ?
Souvent, les réponses apparaissent d’elles-mêmes à la lecture.
Parfois, je laisse Mike tenter des choses et je modifie si je n’aime pas ce que j’entends.
Et dans d’autres cas, on laisse en suspens.

Finalement, le travail n’est pas si différent qu’avec les danseurs.
Tentatives multiples, répétitions, indications,
besoin de refaire de la part de l’interprète,
besoin de réentendre de la part du créateur,
parce que l’on n’est pas sûr de ce qu’on veut,
parce que ça n’était pas comme je voulais l’entendre mais que je sens qu’à la prochaine lecture, ça va apparaître.

Quand on est à peu près clair sur comment un texte devra être dit,
on le filme et on passe au suivant.
Cela me permet d’avoir une idée de durée
et je pourrai réécouter plus tard pour faire des modifications le cas échéant.
Exactement comme pour la danse.
J’essaie de filmer le plus discrètement possible pour garder la spontanéité
(même si j’ai l’impression que ça ne change pas grand chose pour Mike).

C’est beau de voir que ce que j’ai imaginé va être possible.
Peut-être encore plus que pour la danse.
Il y a une autre magie que je découvre.
Je m’offre un sacré cadeau en faisant lire mes petites histoires comme ça.
Et en parlant de magie, à moins que ça ne soit un calcul parfait,
le temps que j’ai prévu pour les textes en les lisant moi même, est exactement celui que prend Mike.
Du moins pour le moment …
On s’achemine donc vers une pièce d’au moins 1h20.
Bien plus que longue que les précédentes.
Ça va faire plaisir aux habitués qui trouvaient souvent mes spectacles trop courts.
Espérons que l’on arrive à captiver tout le monde sur une plus longue durée.


Avec Mike, on parle de la mise en scène, de comment les textes arrivent ou s’intercalent.
Il est force de proposition,
ça fait du bien.
Comme tout se passe vraiment bien, il me vient l’idée de mélanger encore plus les choses que je ne l’avais imaginé.
Avant le duo de la pluie, j’avais prévu qu’Anaïs danserait sur la voix de Mike, mais enregistrée.
Pourquoi ne pas tenter l’expérience de la lecture du texte en direct ?
Plutôt que de le laisser entendre sa voix depuis les coulisses ...
Une nouvelle aventure, j’aime bien ça.
On essaiera la chose quand on sera tous réunis.


Dans cette première répétition, nous « bougeons » aussi un peu.
Forcément, il fallait bien que ce cher Mike danse avec nous.
Puisque nous avons décidé de faire les choses dans l’ordre, il y a d’abord dans le prologue,
où il parcourt le studio avec nous au tout début
et puis surtout la fameuse traversée de scène qui a bien fait rire les réseaux sociaux quand je l’ai filmé à Taïwan  dont il sera l’initiateur.
Écoute de la musique, repérage des tops d’entrée,
mon ami acteur a l’oreille musicale et le sens du rythme
(et c’est un sacré soulagement !).
Après la lecture du « baiser d’un ange », qui est dans la vidéo juste au dessus,
nous passons au sol du solo de Wan Chu.
« est-ce que j’ai de la danse ? »
C’est la question que je me pose après cette lecture parce que je ne pensais pas que nous ferions ça aujourd’hui.
En fait, je ne savais pas ce que nous allions vraiment faire …
Et donc, la réponse est non, je n’ai pas de danse car je suis venu sans les vidéos des répétitions précédentes.
Je lui transmets le principe : les respirations de base, les transitions.
On précisera les durées la prochaine fois.
À l’écoute des « filles d’ici » (que vous pouvez entendre ici), on parle rythme binaire, ternaire.
Ça l’intéresse et forcément il comprend d’autant mieux.
Je me sens ... bien.

On s’arrête à 13h.
Beaucoup de choses ont déjà été défrichées.
Il nous reste deux gros morceaux :
« les couchers de soleil », le plus long et « la déchirure », le plus triste.
Exactement, ce que je n’ai pas non plus attaqué en danse.
Ça sera pour notre prochaine rencontre,
avec de nouvelles questions, et peut-être des pistes nouvelles ...

Je quitte le Pavillon Noir avec la sensation que d’autres morceaux du grand puzzle ont été posés.
Pour Mike, c’est encore flou, forcément.
Comme il me dit : « toi, tu as toute la pièce dans ta tête »
C’est sûr que pour l’instant, je suis seul à entrevoir ce que cela pourra être.
Ses appréhensions sont à la hauteur de son implication.
Cela me fait du bien autant que ça me désole, j’aimerais pouvoir déjà le rassurer.
Le pédagogue s’y attachera dans les prochaines sessions de travail,
le chorégraphe aussi, un peu,
même s’il est encore lui aussi en proie à tant de doutes,
comme l’interprète,
comme tous les interprètes de cette aventure.

Une chose est sûre, cette première séance de travail me prouve une chose.
L’affaire est plus que jouable, aussi bien en danse, qu’en musique et ... qu’en texte.
C’est bon de se sentir plus près que jamais de la concrétisation de ce projet.
Cela fait peur aussi.
Pourvu que tout se passe bien.

Je dépose Mike au théâtre des Chartreux
où nous serons dans sept semaines.
Si peu de temps !
Voir le verre à moitié plein.
Sept semaines cela nous laisse presque 50 jours,
pour imaginer, composer, agencer, rectifier, danser, déclamer, raconter, rire.

Je vais me garer en banlieue et rentre chez moi en métro.
À cette heure-là, ça n’est même pas la peine d’essayer de trouver une place en centre-ville.

Bienvenu chez nous Mike.
Bienvenu chez les gens qui doutent
et qui (parce que lui aussi en est un adepte !) boivent du thé.



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