27/03/18 - Pavillon Noir - Jour 15 - autour de Wan Chu


imaginer ce qui se vit
autour des deux solos taïwanais,
avancer le corps lourd,
coûte que coûte.










Mardi 27 mars, 10h50

50 minutes.
Je viens de gaspiller cinquante minutes de ma vie à trouver une place.
Et bien-sûr, trois places se libèrent au moment où je me suis garé.
La loi de Murphy, dite de l’emmerdement maximum, s’est appliquée consciencieusement ce matin.
Je reçois un coup de fil un peu long,
croise une ancienne collègue,
il est 11h20 quand je rentre dans le studio avec plus que jamais la sensation de me sentir vieux.

Tout en étirant mollement mon corps tendu, je refais la balance des musiques des Chroniques
maintenant que j’ai réglé les basses sur la table de mixage à un niveau honorable.
Je note toutes les modifications à faire dans mon carnet.
Il faudra que je vérifie quand même dans mon ordinateur,
qui servira probablement de lecteur les jours de spectacle,
si le résultat après modifications est proche de mes désirs.
L’équalization automatique d’Itunes nous fait parfois bien des surprises.

Le patch que je me suis collé tant bien que mal dans le dos ce matin,
à l’endroit où une douleur inhabituelle se faisait sentir, commence à faire de l’effet.
Il est temps d’attaquer ma barre.

Il est midi.
Comme hier.

Barre laborieuse mais complète.

13h,
pause repas.
Comme je me sens particulièrement faible,
je décide de déroger à la règle soupe et sandwich.
Ce sera un déjeuner en terrasse.
Au Darius, le restaurant le plus proche de la grande maison
où je me suis attablé plus d’une fois depuis que je viens répéter au Pavillon Noir.
Je me souviens des premières fois, c’était avec la chorégraphe Marjan Raar,
en 2009 ...

Sur le parvis devant le cube anthracite, je croise Jean-Philippe Barrios, musicien (et anciennement danseur) :
« tu es là-haut ?
- oui ... pour deux ou trois jours
- comme d’habitude … »

Comme d’habitude ...
J’aimerais bien ...

Je marche quelques mètres et m’attable donc sur la terrasse du restaurant qui longe les allées de Provence.
Poisson, pâtes, un verre de vin blanc, et un café.
Il fait beau, je tente d’emmagasiner le plus de soleil possible en espérant qu’il me donnera de l’énergie supplémentaire cet après-midi.
Autour de moi, des techniciens qui travaillent au Grand Théâtre de Provence,
des équipes administratives,
et quelques artistes qui, paradoxalement (ou pas), sont bien plus discrets que les autres.
Il y aussi la population aixoise archétypique : des talons hauts, des manteaux de fourrure,
on parle de ses vacances aux Caraïbes, dans les stations de ski ...

14h,
je finis mon café et retourne au Pavillon.
La maison est calme.

Je trouve un nouveau prétexte pour ne pas me mettre en mouvement tout de suite :
l’organisation de mes apparitions pendant le solo de Cheng Wei.
Depuis que nous avons créé ce solo, l'idée d'intervenir ponctuellement pendant toute sa danse
m'a plus d'une fois traversé l'esprit.
Une façon d'annoncer la fameuse remontée finale.
Pour cela, il faut que je visionne à nouveau nos dernières répétitions.
Je prends un autre « café » à la machine et m’installe sur le sofa noir avec ma tablette, mon carnet et mon stylo.
Play, pause, je tape et je griffonne à l’abri et au calme derrière les vitres de la salle de repos.
C’est bien agréable de revivre ces soirées de travail taïwanaises.
Ma tête s’aère un peu de ce corps qui décidément ne semble pas dire grand chose de bon.

14h20,
une ancienne danseuse de la grande maison arrive avec son bébé.
Ceux qui suivent mes pérégrinations, savent que je suis un aimant à humains de moins de 8 ans.
Surtout quand ils ont le verbe haut.
À ce moment précis, je me dis que je ne désavoue pas ma réputation.
Comme pour les événements de ce matin, il semblerait que la loi de Murphy s’applique encore.

Trop de sons parasites,
plus d’excuses pour ne plus retourner bouger dans le studio.

Je lance la musique du solo de Cheng Wei et tente de faire ce que je viens d’écrire.
Je m’accroche aux repères musicaux, à ce que je me souviens de lui, dansant,
un peu compliqué de faire sans mon petit frère de l’est.
Je sens que je suis en train de perdre un temps que je n’ai pas.
Il y a tant d’autres choses à concevoir dans ces jours où j’ai ce grand studio.

Je laisse tomber et me lance dans la danse au sol pendant le solo de Wan Chu.
C’est quand même plus utile.
Tout est à créer et à organiser.
En plus, si j’ai fini, je pourrai la transmettre à Anaïs dès demain, et à Mike mercredi prochain.
Du concret, pour presque tout de suite.

Avant ce solo, il y a une scène qui se joue entièrement à l’avant-scène cour autour d’une table basse :
« le baiser d'un ange ».
(la chronique qui s’y réfère est ici)
J’avais prévu, dans mes toutes premières notes, que Wan Chu commencerait sa danse depuis la table dans le coin.
Sauf qu’à Taïwan, on a commencé dans l’angle opposé.
Problème.

Idée :
dans le texte de la scène, la vendeuse du bureau de tabac qu’elle incarne,
se cache quand je prends la photo du comptoir.
Wan Chu peut donc quitter la table à ce moment là.
Elle peut d’ailleurs le faire en dansant.
Et il y a cette intro musicale faite de batons de pluie dont je ne me suis pas encore servi.
La danseuse disparaîtra donc au moment où le bâton de pluie commencera.
Problème résolu.

Comme pour le solo de Cheng Wei, je me replonge dans la danse de sa collègue.
Je vous en rappelle le principe.
Wan Chu commence seule,
nous sommes assis en contrepoint, et nous la rejoignons l’un après l’autre pour finir sur un choeur.
Je cale l’entrée d’Anaïs, celle de Cheng Wei,
la mienne qui annonce le choeur final, arrivera à la fin de ce que Wan Chu sait déjà.

Les deux filles dansent ensemble une grande partie de cette chorégraphie.
Enfin ... quand je dis « ensemble », elles se partagent l’espace dansant.
Vont-elle faire la même chose ?
Au début oui, probablement.
Mais dans des directions différentes.
Et après ?
Je me dis que ça serait bien de voir Anaïs dans de la danse traditionnelle chinoise façon Wan Chu, mais je ne suis pas sûr de pouvoir lui transmettre correctement.
Je pourrai attendre l’arrivée des amis dans quinze jours
mais j’ai peur que l’on ait trop de choses à faire à ce moment-là.
J’essaye cette phrase que j’ai travaillée avec les danseurs réunionnais et que la française connait déjà.
Et là, la loi de Murphy connaît son exception,
la chance revient :
le prochain point fixe dans la chorégraphie, est cet unisson qui précède le moment où Wan Chu reprend la danse chinoise mais accompagnée cette fois-ci d’Anaïs et Cheng Wei.
La durée de la phrase expérimentée à la Réunion correspond exactement à celle qui va du moment où j’ai décidé qu’Anaïs quitte Wan Chu à ce fameux unisson.
(ça n’est pas clair pour vous ? Patientez un peu vous comprendrez peut-être mieux en regardant la vidéo dans le prochain article)
Bref, c’est un parfait timing.

Pour cette partie, Anaïs aura juste à apprendre quelques mesures de mouvement hérités de Wan Chu,
le reste, elle l’a déjà dans le corps.
Sa partition est réglée, du moins dans ma tête.
On essaiera demain.

Il reste à créer ce que nous faisons au sol, en contrepoint du solo de la danseuse.
Je cherche dans les vidéos,
je n’ai pas téléchargé les essais de l’hiver.
Tant pis, je me lance en faisant confiance à ce dont se souvient mon corps.
Des respirations trois quarts dos dans un autre coin du plateau, assis en tailleur,
modulées sur des rythmes différents,
un petit développement qui amène à une position permettant de se mettre debout.
J’ai la danse de base.
Reste à décider si je la mets simplement en boucle (et si ça marche dans les durées) ou si je fais des variations.
Je testerai avec Anaïs une fois qu’elle aura appris sa partition.

Des garçons sont au sol regardant des filles danser, c’est peut-être un peu machiste comme situation.
Peut-être pas.
C’est marrant que je me pose ce genre de questions.
Ça ne me serait jamais venu à l’idée avant.
L’air du temps ?
Des restes de la création précédente où dans les jours de colère,
les filles nous traitaient de machos, Cheng Wei et moi ?
Un peu des deux peut-être.
Je garde la remarque dans un coin de la tête (mais un tout petit ... et assez loin)
Il faudra peut-être que je fasse attention.
Naissance d'une nouvelle contrainte qui alimentera la création ?
On verra bien.

J’ai les mouvements, les durées, je me lance dans la danse.
Avec la musique, que je joue en boucle.
J’ai un peu des scrupules à faire ça.
Je sais que j’ai des voisins dans le studio Bossatti,
ils n’entendent que les vibrations des basses et la mélodie du zhiter le plus aigu.
Cela ne doit pas être bien agréable.
Cela dit, je ne suis pas sûr qu’ils fassent réellement attention à comment je vis leur répétition.
Mais quand même, ça me gêne un peu.
De toute manière, je n’ai pas le choix.

Une fois que je pense tenir quelque chose, je filme.
Et je galère !
D'abord, je me trompe de direction.


Puis, je suis hors champ ...
(non, je ne vous montrerai pas ... assez de vidéos ratées !)
Comment galérer dans quelque chose d’aussi simple ?
Je ne bouge quasiment pas de ma place initiale et j’arrive à être hors champ.
C’est fou de perdre du temps pour ce genre de choses !

Je filme plusieurs versions.
Je ferai le tri ce soir.
Ou directement sur Anaïs demain.
À la dernière prise, j'en suis là :



17h25.
Je suis dehors.

Le ciel est gris.
Le vent s’est levé.
Cette maman court, sa petite fille accrochée à sa main,
elles sont visiblement en retard pour le cours de solfège.

Je regagne ma voiture à pas lents.
Il faut absolument que je me repose avec le cours de 20h30.





Commentaires