Épilogue


Toutes les créations laissent en moi des traces.
Me détruisent parfois,
me nourrissent souvent,
celle-ci sera, encore moins que les autres, une exception.



 
 



Nous voilà donc rendus à la fin de l’histoire.
Une création qui s’est étalée sur quinze mois, racontée en 169 articles que j’ai mis bien du temps à écrire.

Une aventure qui fut loin d’un fleuve tranquille mais qui s’est avérée belle comme une journée mouvementée.
De celle après laquelle on se couche content, en ayant hâte d’être au lendemain pour vivre un autre épisode, tout aussi fort en événements, en surprises, en sentiments.

S’il y a un mot auquel je lierais ces « chroniques formosanes », c’est l’accomplissement.

Ce nouvel épisode du feuilleton c2a nous a enfin permis de concrétiser cette idée, née cinq ans plus tôt, aux alentours d’une soirée dans un restaurant mexicain quelque part dans Kaohsiung.
Au travers de leur art et avec le plus grand bonheur, les danseurs de cette compagnie hybride se sont plongés dans le mode de vie du pays de l’autre, en étant parfois contrariés, déroutés, mais aussi agréablement surpris,
tant par leurs différences que par ce qu'ils ont en commun.

Cette troisième aventure a été pour moi l’occasion d’embarquer pour la première fois dans mes pérégrinations artistiques, deux belles personnes.

Ce cher Mike dont j’avais pressenti, très vite après notre toute première rencontre, qu’il avait autre chose à dire que ce qu’il racontait avec son masque de clown.

Et la belle Anaïs, qui s’est enfin révélée.
Que de chemin parcouru depuis que la jeune femme timide était apparue au studio Isadora se cachant sous sa frange.
Je me souviens d’une discussion que j’avais eue à l’époque avec une ancienne élève devenue enseignante qui l’avait aussi dans ses cours.

Dès qu’on l’avait vu danser, on avait « senti » qu’il y avait du bon, du très bon chez elle.
On ne s’était pas trompés : cette jeune étudiante fraîchement diplômée (en quelque chose de l’ordre de la logistique si je me souviens bien) avait autre chose à apporter à ce monde que ce qu’elle avait appris à l’université.
Et puis au delà de ces considérations artistiques, comme je l’ai dit plus d’une fois, Anaïs est une perle.
J’ai beaucoup de chances de l’avoir à mes côtés.



Nous avons donc réussi à jeter des passerelles entre deux mondes.
Mais à une plus petite échelle, ce sont des liens amicaux qui se sont tissés.
De ceux qui laissent un goût de trop peu à chaque rencontre.
Des liens entre les danseurs bien-sûr mais aussi entre ceux qui partagent leur vie.
Ce cher Jim, le mari de Wan Chu, a accueilli Anaïs et William comme s’ils étaient des cousins.
Certes, les taïwanais mettent toujours un point d’honneur à accueillir les étrangers comme il se doit,
mais là, ça a été bien différent.
De même que Jennifer et Gaby sont maintenant indéfectiblement liés au couple taïwanais, je pressens que quelque chose de fort est en train de naître avec cet autre couple français.

D'autant que William et Jim ont encore plus à partager du fait de la place similaire qu’ils occupent aux côtés de leurs amoureuses de danseuses.

Cette amitié grandissante est au cœur de l’envie de tous de continuer notre histoire.
Avec le plaisir de retourner dans un pays qui n’est pas le nôtre mais dont nous avons su apprécier les bonheurs et les richesses.
Il y a aussi l’excitation de relancer la machine, non pas pour oublier le semi-échec d’une aventure précédente, mais parce que cette fois ça a bel et bien marché, et que, même si je n’aime pas trop ce mot, nous sommes fiers d’avoir relevé le défi.
Enfin, il y a bien-sûr, et avant tout je crois, le bonheur que l’on a de danser ensemble, aussi bien en studio que sur scène.
Tout danseur est capable de bien des sacrifices pour ça.

Je comprends bien toutes ces raisons.

Mais …
Il y a moi.

Mon corps vieillissant,
les vingt ans de bataille pour que cette compagnie existe,
l’indifférence marseillaise,
l’absence d’un bras droit administratif solide qui nous permettrait sûrement de faire encore mieux les choses et me dégagerait du temps et du stress.

Je suis rentré en France avec le sentiment d’avoir créé quelque chose de beau, entouré d'une équipe artistique solide où tout le monde est apprécié, respecté, parfois même admiré,
mais même si j’aurais beaucoup de peine de casser le jouet, il y a des petites voix quelque part qui me chuchotent un doux signal d’alarme.

À défaut de trouver l’aide qui me serait nécessaire, il va falloir que je lève le pied, que je freine, peut-être jusqu’à l’arrêt.


La rentrée s’est plutôt bien passée.
Avec des premiers cours assez hybrides, constitués de nouveautés et d’éléments de l’année précédente, aussi bien du côté de la musique que du mouvement.
La saison s’annonce belle.
Pas mal d’élèves dans les studios et une bonne série d’invitations à donner des stages.
Mais même si l’horizon est plutôt dégagé, je ne peux m’empêcher de penser à mon départ.
Est-ce vraiment le moment ?
Quand je regarde derrière moi, je me dis que j’ai déjà vécu de sacrées aventures.
Que j'ai peut-être déjà mangé tout mon pain blanc.

Vous me direz que ça n’est pas une raison pour s’arrêter en si bon chemin.

Mais est-ce que le chemin est si bon que ça ?

Alors partir ...
Mais comment ?
Comment raccrocher les gants.
Et puis il y a la question de l’après.
Si l’incertitude de mon avenir n’est pas bien importante,
eux, mes amis, ceux que j’ai embarqué dans l’histoire c2a, que deviendraient-il si … je ne revenais pas ?
Je laisse mes cours à Anaïs.

Même si elle ne l’entend pas comme ça, elle pourrait déjà prendre ma place.
Les créations vont chez Cheng Wei.
Il ne pourra plus dire non cette fois.

Finalement, tout se goupille plutôt bien.
Nul est indispensable de toute façon.


Mais il me reste un goût d'achevé que je ne sais pas bien définir.

Un matin d’automne où je nageais allègrement dans toutes ces pérégrinations mentales, j’ai repris le carnet de notes entamé dans les derniers jours de la création, et j’ai rempli les pages blanches restantes, d’un texte, que j’ai appelé :

« si je ne reviens pas »
Peut-être l’enverrai-je à mes amis le jour où la décision sera assez claire dans mon esprit.

D’ici là, j’ai décidé de ne rien décider, et de faire confiance à mes étoiles, bonnes ou mauvaises,
en entretenant tout ce qui a été lancé, sans envisager de moyen terme.


J’avançais donc prudemment, de cours en cours, et de stages en stages quand mon corps a décidé de modifier la donne.

Le dimanche 18 novembre, le lendemain des premières manifestations des gilets jaunes, je me réveille avec une migraine qui ne sera calmée que par l’intervention d’une force de frappe conséquente, une perfusion de morphine.
Mon cerveau criait alerte.

Moi qui avait toujours envisagé que ça serait la mécanique qui lâcherait la première, ou alors la gorge à cause de la pipe, c’est ailleurs que la faille s’est produite.

Du côté des émotions.

Après une rocambolesque aventure entre les urgences d’Aix-en-Provence et celles de Marseille (que je raconterai peut-être un jour), la sentence est tombée : adénome hypophysaire.

Un des noms un peu classe que peut adopter une tumeur au cerveau.
Voilà pourquoi, j’étais tant fatigué.
Toutes ces irrépressibles (ou presque) envies de dormir, tous ces problèmes de désincrustation de matelas étaient des premier signaux, que je n’avais pas du tout entendus.
Alors certaines salles sous mon crâne ont déclenché leur alarme incendie.
Pour me faire comprendre qu’il y avait une intruse.
Elle avait déjà quasiment la taille d’une grosse pile quand on l’a prise en photo.

Mais les grosses hein !
Pas celles des télécommandes, ni celles des claviers d’ordinateurs sans fil, les encore plus grosses.
Il fallait la faire déménager.
Je n'ai eu d'autre choix que de laisser faire.

Pourquoi ai-je parlé des émotions ?
Parce que la chose s’est installée sur la patronne des hormones, l’hypophyse.
Celle qui donne les ordres à tous ces agents qui libèrent les petites choses qui régulent l’humain.
Le neurochirurgien qui a réalisé l’ablation m’a expliqué que la tumeur était apparue à la suite d’un choc psychologique à la fin de l’année 2016.

Je n’ai pas eu à chercher longtemps, c’était la création précédente.

« in Wei » en France.
Cela aura décidément fait beaucoup de dégâts.



Voilà pourquoi chers amis, j’ai mis autant de temps pour finir d’écrire cette aventure.

Je vous ai laissés sans nouvelles pendant parfois trois mois, parfois même six mois …
Mais il a fallu que je lâche le monde pour essayer de comprendre ce que j’allais devenir et comment dorénavant j’allais survivre.


Ce 18 novembre 2018, j’ai fait une grosse chute de vélo et la convalescence fut difficile.

En fait … elle l’est toujours.
Moi qui pensais lever le pied en douceur,
les étoiles ont décidé qu’il fallait que je m’arrête net,
pour une durée indéterminable,
en faisant exploser les digues protectrices de mon hypersensibilité,
en me privant d’une grande partie de mon énergie,
en me forçant à m’écouter moi, pour de bon, pour une fois.


J’ai accepté comme j’ai pu cet incident de parcours, envisageant de finir tranquillement la saison avant de passer à un autre chose inconnu, quand tous ceux qui ont partagé l’aventure que vous venez de lire ont décidé que ça n’était pas encore l’heure.
Et chacun de leur côté, insidieusement, délicatement, ils m’ont fait comprendre que tout ça était trop beau pour être arrêté maintenant.
Ils m’ont rappelé que même si j’étais affaibli, que même si je ne serais plus le même,
je n’étais pas seul.
Ils étaient là.
Ils m’ont rappelé à quel point cela avait été bien.
Ils m'ont dit et redit leur envie d'encore.
Alors, je suis remonté sur le vélo, j’ai imaginé une nouvelle chose,

et sept mois après être sorti de l’hôpital, je suis retourné au studio pour commencer ce qui fera l’objet du prochain blog, une autre histoire qui s’appelle :
« si je ne reviens pas »


Voilà,
le blog des « chroniques » est bel et bien fini.
Je tiens vraiment, et du fond du cœur, à vous remercier.
Vous.
Qui m’avez suivi depuis le tout début et qui, malgré mes absences, ne m’ont pas lâché.
Vous n’imaginez pas le bien que ça me fait de partager tout ça avec vous, surtout ces derniers temps.
Je me lancerais bien dans une liste de prénoms mais j’ai peur d’en oublier.
(d’autant que si ça se trouve, il y en a que je ne connais pas)


Une collègue m’a dit que je devrais publier tout ça.
Je ne suis pas vraiment sûr que la qualité de ces écrits soit assez bonne pour qu’elle mérite que j’essaie cette nouvelle forme de bataille.
Vous me direz ce que vous en pensez
(et ma foi si vous connaissez des éditeurs, je prendrai peut-être …)
En tous cas, si le cœur vous en dit, n’hésitez pas à parler le blog autour de vous.
Les nouveaux lecteurs auront sûrement le temps de lire cette histoire-ci avant que je lance l’aventure suivante.
Parce que pour pouvoir l’écrire, il va falloir que je retrouve les carnets, et que je fasse le tri.
Un certain temps me sera nécessaire ...


Pour finir, comme je vous avais promis un petit cadeau,
je vous offre ceci.
La dernière représentation de la pièce à Kaohsiung.
En entier.

Merci encore et …
À la prochaine histoire


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