15/09/18 - 2 - Taiwan été 2018 - la création - Jour 21 (2) - Chroniques Formosanes à Taïwan - 2e !


La magie du spectacle
où tout se met en place,
une drôle de surprise
à la séance des questions








Samedi 15 septembre, 14h30

Ha Bao nous a donné le top départ.

Nous longeons le mur du fond pour rejoindre les coulisses.
Cheng Wei, qui a son portable qui lui sert d’appareil photo dans la scène du selfie, décide d’immortaliser ce moment.


En fait, je ne suis pas sûr que ça soit lui qui ait eu l’idée.
Mais c’est un sacré souvenir.


Le bleu de la scène disparaît, c’est parti.

Le texte démarre et comme en France, les automatismes s’installent.

Aux Chartreux, on écoutait Mike raconter l’histoire, on savait où ça pouvait accrocher, à quel mot se préparer, à quel mot se dire une dernière chose.

Ici, c’est la même chose.

Soupir quand la voix de Mike lance le début du spectacle,
avec son « Cijin, fort de Cihou » qu’il n’a jamais su dire correctement malgré la leçon particulière que lui avait donné Cheng Wei,
départ de Çong Yen pour la première coulisse après la première phrase de son collègue,
sourire à la photo de Wan Chu en grand écran,
Souffle retenu et partage de trac avec Çong Yen à l'apparition du nombre 200 écrit en chiffres arabes parmi tous les idéogrammes (dont maintenant tout le monde reconnait le son dans le texte),
passation de voix entre les deux narrateurs,
« beaucoup trop fort », le repère pour Cheng Wei, comme en France, pour préparer la perche à selfie
(sauf qu’Anaïs et moi nous ne reconnaissons pas les mots),
dernière parle de réconfort à mon amie française au premier cri de Cheng Wei sur le plateau
et « faufilement » dans les coulisses jusqu’à mon point de départ,
(je sais « faufilement » n'existe pas mais vous avez très bien compris ce que je veux dire)
arrivée à ma place quand la photo du cœur dessiné sur le mur est à l'écran 
(je ne saurai jamais si elle est arrivée au bon moment par rapport au texte),
fin du changement de costumes pour Wan Chu sur la fin du texte quand le film se finit avec la photo du « selfie du matin »,
concentration de tous aux premières notes de musique.
Je sens bien que c’est en place.

La tournée a commencé.


Pour une raison qui m’échappe, à ma première sortie en courant, je me suis trompé de coulisses,
ce qui a rendu ma première traversée beaucoup moins linéaire qu’elle ne l’est habituellement
(le trac se place dans des endroits parfois ..)
Cela me pousse à me concentrer un peu plus que je ne le suis déjà.

Après le sol, quand je prends appui sur mon genou gauche, je sens que l’adrénaline et le dopage ne sont pas suffisants pour calmer la douleur, on va faire en sorte d’oublier et quand c’est possible, on organisera le corps autrement pour supporter les signaux que m’envoient l’articulation.


Au chapitre des erreurs, à la fin du dialogue de la scène de tabacs, j’oublie ma dernière réplique.

Elle est pourtant simple à retenir et a un sens certain : c’est « merci »
Quand je sors mon appareil-photo du sac et que je m’apprête à me lever, je vois mes deux comparses sourire anormalement.

Trop tard.

Je le case un peu plus tard dans la transition.

Si je réussis enfin à ne pas me tromper dans la partition pendant le solo de Wan Chu.
C’est dans le duo au thé où je fais une erreur nouvelle : je me retrouve dans une mauvaise direction.

Pourquoi ?
On ne le saura jamais.

Je me languis d’en rire avec Anaïs tout à l’heure.


Voilà.

Ensuite, pour ma part, tout s’est enchaîné aussi agréablement que la veille.


On a vécu un moment de magie pendant le duo au parapluie.

Quand Cheng Wei est apparu, la pluie s’est mise à tomber dehors résonnant sur les toits de tôle.

Un autre cadeau du typhon.

Cela s’est arrêté au début de « Cijin » (magique je vous dis) qui a aussi été très réussi.


Ça flotte encore un peu pendant « les couchers de soleil » mais Çong Yen gère d’une main de maître.

Il faut vraiment que l’on lui laisse le temps de faire tourner texte et vidéo pour qu’il arrive à se caler mieux.
Entre les deux spectacles peut-être.


Cheng Wei nous a fait un magnifique début de solo.
(il s’est un peu tendu ensuite … mais bon, comme tout le monde me dit à chaque fois, on s’en fout, il n’y a que toi qui le voit)
Là encore, le typhon a voulu participer à l’aventure.

La pluie s'est remise à tomber au début de la musique.
Magique.
Encore une fois.

Pourquoi me demanderez-vous ?
Parce que quand j’ai composé la version originale en 2013, le pays était plongé dans la queue d’un typhon.
Comme celle dans laquelle nous sommes.
J’avais enregistré le son de pluie et je l’avais mis en arrière-plan.
Cela ne m'avait pas paru judicieux de le garder pour cette nouvelle adaptation mais, visiblement, les éléments en avaient décidé autrement.
Cette musique serait donc indéfectiblement liée à une tempête tropicale ?



Quand la fin de ce solo devient un duo, j’ai eu un petit coup de fatigue à notre remontée finale.

Pour la première fois dans cette sortie, je n’ai pas fait semblant de me laisser porter.

J’étais réellement vieux et fatigué,

et mon ami l’a très bien compris.

Il soufflait en même temps que moi, à chaque pas, à chaque jambe levée.
Il m’a chuchoté « c’est la dernière » quand on était près des coulisses et que je n’avais plus qu’un rond de jambes en l’air à faire.

Je suis sorti très ému de cette danse.
J’avais créé cette fin comme une passation,
la vivre pour de bon rendait le moment encore plus fort (du moins, de l’intérieur).


Je n’ai hélas pas eu le temps de vivre pleinement la chose puisqu’il fallait enchaîner avec l’addition.
C’était peut-être une bonne chose de ne pas trop s’appesantir sur ce qui venait de se passer.
En tous cas, la bataille au ralenti avec Çong Yen a particulièrement bien marché.
Surtout avec les enfants des écoles de danse.



La tristesse s’installe dans « one ».

Ça devait arriver.

Je crains le pire pour demain.
Il me semble cependant que ça le rend encore plus beau.

Nous voilà à nouveau aux saluts, dans une seconde taïwanaise où tout se met progressivement en place,
ce qui me rend bien heureux.


Je suis aussi très content de l’échange avec le public.

Outre Mimi, qui avait dansé avec nous dans la création précédente et qui en fait trop dans le plaisir qu’elle a eu de voir un spectacle d’une telle qualité (Mimi …), les retours sont aussi agréables que la veille :
« c’est un poème »
« ça m’a fait redécouvrir Kaohsiung, moi qui court tout le temps »
(et c’est vrai que même dans le sud, les taïwanais sont plutôt dans une course permanente)

Il y a surtout cette dame, avec laquelle je dois beaucoup discuter.

Elle est d’abord étonnée (à l’instar du chorégraphe présent hier soir), que cela soit plus une histoire avec de la danse dedans, qu’un spectacle chorégraphique.

Je lui explique le concept de la pièce, où se sont effectivement les textes qui sont à la base du reste.
Elle opine du chef et ajoute qu’elle n’est pas habituée à ça de la part des chorégraphes locaux.
Après une série de questions ou d’impressions d’autres spectateurs, elle revient à la charge.

Elle veut savoir comment tout ça s’articule.

Je commence ma réponse en lui demandant si elle a du temps, histoire de détendre l’atmosphère,
mais je sens que mon interlocutrice n'est pas du tout encline à la plaisanterie.
Elle veut une réponse, une vraie, et détaillée.
Alors je m’exécute.
Je décortique, partie par partie, les processus de création,
j’indique quand le texte a été la structure, quand il n’a été que l’inspiration,
comment j’ai fait le choix des rapports entre la musique, la danse et le texte,

je passe tout aux rayons X en essayant quand même de faire au plus court
car même si cela peut intéresser tout le monde
(y compris mes amis sur scène qui n’ont pas forcément accès à tout ce qui se passe dans mon cerveau),
je voudrais laisser la parole à d’autres personnes.
Le micro circule un peu … mais revient entre ses mains.
Elle veut savoir de quoi parle le solo de Cheng Wei.
C’est vrai que dans l’analyse de la pièce que j’ai fait dans sa question précédente, j’ai volontairement éludé le sens de ce solo.
Je lui ai juste fait remarquer que c’était la seule danse où on n’entendait pas le texte qui avait inspiré la danse.


Je n’ai très envie de lui raconter cette histoire, je pourrais botter en touche en évoquant une histoire personnelle mais je sens qu’elle ne me lâchera pas si facilement.
Je parle d’amitié, de vieillesse, de filiation.
Cheng Wei est bien gêné quand il doit dire tout ça en mandarin, surtout avec la façon dont s’est finie cette danse aujourd’hui.
Et je le comprends.

Je me demande bien comment il s’est sorti de cette histoire …


Beaucoup de photos d’après spectacle.

Avec des gens que j’ai déjà vu au spectacle précédent, des élèves de l’école de Fongshan, et puis Mimi bien-sûr.

C’est drôle d’ailleurs.
Il y a deux ans, Wan Chu avec les cheveux courts et Mimi les cheveux longs.
Cette fois-ci, c’est l’inverse.



Mimi me dit que c’est la plus belle pièce qu’elle ait jamais vu.
Je sais bien que ça n’est pas vrai.

Le jour où elle comprendra que ce genre de phrase, forcément fausse, ne sert à pas grand chose …

16h30,
premier retour aux loges de la journée.

On débriefe.

Tout le monde était fébrile dans la première partie du spectacle.

Il y a eu des nouvelles erreurs notamment directionnelles ou spatiales qui n’étaient jamais arrivées jusque là.
Ce que j’ai vécu dans le duo au thé, est donc aussi arrivé aux autres.

Bizarre.
Un dieu facétieux aurait-il trafiqué nos boussoles ?
On se met d’accord sur les doutes de tous, pour les directions, les comptes.

Je suis touché par cette discussion.
Mes amis sont tellement désolés de leurs erreurs.

Celui qui est le moins inquiet de tout ce qui s’est passé, c’est moi.

C’est bon de les voir comme ça, autant investis.
Pour que tout se passe bien.
Pour que le public accueille du mieux possible ce qui n’est somme toute que le résumé de mes petites histoires.

Tout le monde décompresse.
Anaïs et moi grignotons un peu.

Il reste bien assez de nourriture des lunch boxes de midi.
Wan Chu est retournée avec Mimi et d’autres amis.
On les entend rire aux éclats dans la salle.
Je me demande ce que fait Cheng Wei.

Il ne me semble pas qu’il nous ait dit avoir des amis dans le public avec lequel il passerait tant de temps …


Conséquence des courtes nuits et de la compression d’après spectacle, je sens le coup de pompe arriver.

Une petite sieste va s’imposer.

Mais l’absence de Cheng Wei m’intrigue.
Je regarde dehors, personne.

Je vais à l’entrée, il est là, en pleine discussion avec la dame aux questions.
Quand elle me voit, elle esquisse un sourire et s’adresse à moi en anglais :
« Thank you »
Ça commence bien.

Elle m’explique que la plupart du temps les pièces taïwanaises sont souvent très physiques, avec une danse fulgurante et rapide, et qu’elles traitent de sujets lourds, dramatiques.

Là, pour une fois, elle repart apaisée.
Je la remercie à mon tour et la prie de m’excuser d’avoir interrompu la conversation :
« non non, j’avais fini, j’étais sur le point de partir »
Parfait timing.



La dame s’en va,
nous repartons dans les loges.
Cheng Wei me demande :

« tu te souviens d’elle ?
- oui, c’est celle qui a posé des tas de questions
- oui mais tu l’as déjà vue avant ! C’était celle qui était resté au milieu des bancs dans ma première pièce »
En fait, cette femme est une journaliste, critique de spectacles, et je l’avais effectivement vue il y a deux ans et demi dans la première pièce de Cheng Wei où elle avait été particulièrement … présente.
Je vous raconte.

Mon ami jeune chorégraphe avait créé sa première chorégraphie dans un hall de centre commercial.

Ayant annoncé au public qu’il pouvait s’installer où il voulait, une spectatrice perfide, s’était assise sur un des bancs, au centre de la scénographie.
Un endroit où tout le monde sentait bien qu’il allait s’y passer de la danse.
S’en étaient suivis quelques péripéties que j’ai racontées ici  où les danseuses avaient dû inclure ce nouvel élément de décor …



Cette spectatrice, c’était la dame aux questions.

Ma mémoire rafraîchie, je dis à Cheng Wei que décidément, elle aime bien chercher les failles et que je comprends mieux pourquoi elle voulait que l’on aille si loin dans l’analyse.
Je poursuis la conversation :
« elle t’a dit autre chose ?
- oui ! elle trouve que je ne danse pas assez bien …
(voilà autre chose)
… selon elle, j’ai raté le début de mon solo mais je me suis rattrapé à la fin »
Intéressant et paradoxal.

D’abord, parce que je pense exactement l’inverse.

Mais surtout parce que vers la fin, il est justement retombé dans ce que beaucoup de taïwanais font, avec beaucoup trop de force et de tension.
Il a donc fait ce qu’elle disait ne pas trop apprécier chez les autres danseurs locaux.

Enfin bon, s’il n’y a eu que ça comme point négatif, on va vite l’oublier.

« elle m’a dit qu’elle nous enverrait l’article »
On va attendre ça avec impatience.

Je demande à mon ami si malgré la critique sur son solo, la conversation a été agréable :
« oh oui … d’autant que cette dame siège à la commission des subventions ! »
Une bonne chose pour son avenir.

17h30,
après avoir tenté de savourer une pipe dehors à peine abrité par la pluie qui a repris de plus belle après la représentation, je m’installe dans le fauteuil et comme prévu, je finis de bénéficier des bienfaits de la compression dans une petite sieste que j’espère réparatrice.



Reprendre des forces pour le troisième round,
qui a lieu ce soir, dans deux heures.




(et dans deux heures, c'est juste ici >>>)







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