16/09/18 - 2 - Taiwan été 2018 - la création - Jour 22 (2) - Chroniques Formosanes à Taïwan - dernière ...


Une dernière pleine d'émotions,
avec le plaisir de danser tout ça une dernière fois,
et de partager l'aventure avec un public curieux et conquis
avant de quitter le 281.





 

 



Dimanche 16 septembre, 14h34.

Nous sommes dans les coulisses pour la dernière fois.

L’ambiance est plutôt à l’euphorie de pouvoir danser à nouveau cette histoire qui nous plait.
J’en suis un peu étonné mais c’est sûrement mieux comme ça.

Le bleu disparaît.

On se concentre,
on écoute.

Mike lance son : « Cijin, fort de Cihou … »
J’aurais aimé qu’il soit là,
qu'il partage aussi avec nous l'aventure de ce côté du monde.
J’aurais aimé que ça ne soit pas la dernière représentation,
qu'au moins on le rejoue quelque part en France.

Pourquoi je ne suis jamais tombé sur la bonne personne ?

Celle qui nous aiderait pour tout le reste, tout ce qui est ni technique, ni artistique,
quelqu’un qui croirait assez en nous pour se battre à nos côtés …
Telles sont plus ou moins mes pensées pendant que mon ami raconte une dernière fois mon histoire.
Je croise le regard d'Anaïs, elle a les larmes aux yeux :
« Non non non pas maintenant »
Je la serre dans mes bras et nous écoutons ensemble ce petit bout de France que nous offrons à ceux qui sont venus partager avec nous la fin de cette aventure.

Passation de voix, Çong Yen entame son texte,
et pour la première fois en quatre représentations, il accroche sur son monologue.
Il est ému.
Je repense à Mike et à ses larmes dans les loges après la dernière française.
À la sauce taïwanaise, c’est tout aussi émouvant.

 
Les repères s’enchaînent.

On entend des rires de jeunes gens quand Cheng Wei pousse son cri.
Je quitte Anaïs pour rejoindre ma coulisse.

Ne pas penser à l’après, rester concentré.



La première musique,
les premières entrées … qui sont aussi les dernières.

Nos regards, nos légers sourires qui en disent tant,
et puis la danse.


C’est parti.

À la relevée du sol, mon genou me crie qu’il faut que j’arrête.

Comme si j’avais fait autre chose que de me poser la question ces derniers mois …

Dommage.
J’aurais bien aimé savourer cette dernière sans toutes ces douleurs.
On fait comme d’habitude, peut-être plus que d’habitude, on se concentre sur ce qui se passe, ce que l’on vit, ensemble, encore une fois.



À la scène du bureau des tabacs, le public réagit.

Certains spectateurs tentent de dire au revoir et s’entraînent à à prononcer notre bien difficile r.
Un autre bout de France partagé.
Lancer des passerelles, tisser des liens.

Cette fois-ci, je n'oublie pas de dire merci,
et je réussis à capter avec mon appareil photo un tout petit moment du spectacle.


Le solo de Wan Chu,
j’aurais tellement aimé le voir.

Mais je reste concentré sur cette chorégraphie et ces comptes tordus.

Bon sang, ce chorégraphe !
Vivement la vidéo du spectacle.
Je vais la savourer.

J’ai pris mon temps pour servir le thé, ce qui m’oblige à modifier ma partition assise pour partir de ma chaise au bon moment pour commencer le duo.
Je me concentre du mieux que je peux pour les premières phrases.
C’était là que je m’étais trompé les dernières fois.
Tout content que les écueils des derniers spectacles aient été évités, je relâche un peu trop tôt ma vigilance : à la dernière phrase, je perds une mesure.
Bon, j’ai vérifié à la vidéo, ça ne se voit pas.
(et honnêtement, il a fallu que j’y regarde à deux fois pour retrouver l’erreur)
Mais j’aurais bien aimé faire un sans faute cette fois.

Heureusement, on réussit un très joli porté à la fin du duo.
Hélas, les photographes ne l’ont pas immortalisé … mais j’ai réussi à capter l’instant dans la vidéo.


Dans la traversée, je sens une douleur nouvelle dans la jambe droite.

C’est contrariant de se sentir vieillir.

Mais je sens la concentration de mes amis, ça me porte.

On avance.

Quand Çong Yen commence le poème sur la pluie, on plonge dans la douceur.

Se souvenant de mes consignes et voulant faire au mieux, il lui parle lentement, tendrement.

Qu’est-ce que c’est beau !


Il accélère sur la deuxième partie du texte, je m’inquiète pour Anaïs qui se cale sur ses mots.
J’ai peur qu’elle arrive un peu trop agitée pour le duo au parapluie avec Cheng Wei.
C’est ridicule.

Je sais qu’elle gère parfaitement.

Mais … je ne peux pas m’en empêcher.



Le second duo est tout aussi beau (évidemment !), la musique de Cijin commence.
Quand je me lève j’ai l’impression que ma jambe droite faiblit.

Je somatise.

Cette sensation-là, je l’ai déjà vécue (mais en plus grande taille) quand je m’étais fait un claquage en Finlande.

Je me raisonne.

C’est parce que j’ai senti une douleur tout à l’heure que tout va lâcher maintenant.
Il n’y a absolument aucune raison.

Je n’ai rien.

De toute manière, il faut avancer.

Et profiter de regarder la fin de Cijin si belle.

Aux couchers de soleil, quand Çong Yen dit « on ne s’embrasse pas » en mandarin, une petite chose est apparue au fur et à mesure des représentations.
Quand on se fait une accolade (que ce mot est froid pour dire que l’on s’enlace), on se regarde avant d'aller faire de même avec un autre ami.

Parfois, on sourit.
Cette fois-ci, Anaïs avait les yeux bien humides.

Et je ne pouvais rien faire.
Ces câlins sont bien réconfortants dans un moment si fort..






Cheng Wei est encore plus fatigué dans son solo.

Il met toute l’énergie qui lui reste.

Dans la diagonale de fin, contrairement à la veille à la même heure,
et encore plus qu’hier soir, je souffle avec lui à chaque pas.
Et quand nous sommes tout près de la coulisse, je lui murmure :
« encore une fois et c’est fini »
oui, c’est fini …

Les danses de fin sont déjà là, et c’est allé bien trop vite.

On réussit enfin à faire les entrées de « rentrer » comme elles devaient être.

Si on avait pu avoir une toute petite semaine supplémentaire …



Quant à l’épilogue, dès les premières notes, ma gorge s’est serrée.

J’ai regardé mes amis marcher et reprendre cette traversée que je ferai plus tard.
La fameuse phrase en canon commence.

Je regarde Cheng Wei danser la version originale, celle que je dansais il y a neuf ans.

Puis Anaïs se lance.
Avec ce départ à reculons, je vois tant de choses dans son regard.
Ne pas pleurer.

Je me retourne pour me préparer à entrer, et je ne peux m'empêcher de plonger dans les yeux de la frêle Wan Chu.
Mais que c’est dur.

Comment rester concentré ?

Impossible.
Je me loupe dans ma première phrase.

Comme dans le duo au thé, ça ne se verra pas (j’ai aussi vérifié !), mais c’est quand-même dommage.

J’aurais aussi aimé faire un sans faute pour celui-là.
Peut-être encore plus que pour le duo.

Mais bon, c’est comme ça.
C’est ce qui rend le spectacle vivant, il est fait par des humains, sensibles.

Je me reprends pour la suite et nous sommes dans un ensemble parfait avec mon petit frère quand nous nous rejoignons au sol et j’en suis bien content.


La partie suivante se fait sans moi.
Je sors de scène en marchant et en regardant l’écran.
À ce moment très précis, deux images s’enchaînent.
Les danseurs de ma toute première pièce taïwanaise en plein éclat de rire et la photo de famille à la fin de ma résidence l’année suivante.
Tant de souvenirs.
Ne pas pleurer.


De la coulisse, je regarde mes amis danser.

Ils sont beaux.

Qu’est-ce qu’ils sont beaux.




La dernière remontée vers le fond.
Celle que j’ai créé il y a vingt ans.
Élise et Marie l’avaient dansée et puis Nadia aussi.

Le duo Anaïs-Cheng Wei est un peu fébrile, c’est encore plus émouvant.

Le spectacle vivant je vous disais …



Nous voilà à la dernière phrase, lente.
Qui finit par cette fameuse position en équilibre dont je vous ai déjà parlé.
Nous sommes dans le pire des scénarios.
Juste avant que nous arrivions dans la position, on entend un « one » qui est notre repère pour passer à la suite.
C'est le « one » précédent.
Nous sommes allés plus vite aujourd’hui.
Il va nous falloir attendre que le bonhomme répète ce satané mot dans le bande son pour pouvoir bouger.
Et ça n'est pas pour tout de suite.


Je vous assure que même si elle n'a l'air de rien, cette position n'est pas très confortable.
On avait le choix.
On pouvait défaire tout de suite la forme, en considérant que le « one » qui venait de passer était le bon top départ pour passer à la suite.
C’était la facilité.

Après on va s'installer autour de la table pour regarder les photos.

Mais non, personne ne bouge.
Cheng Wei vacille un peu … mais se reprend très vite.

On attend.

Le « one » libérateur arrive.

On marche vers l’avant-scène à jardin pour regarder les images.

Tant de souvenirs, mes souvenirs, les nôtres parfois, défilent sous nos yeux.

Arrive le moment des derniers ports de bras.
Je pars le premier et lance le premier mouvement.
Sylvain apparait à l’écran.
Sylvain …
Je regarde mes amis et les invite à me rejoindre.
Leurs regards.
Bon sang … Leurs regards.



Les spirales.

Tout le monde ralentit.

On ne veut pas finir.

On est presque en retard au moment où je regarde Çong Yen pour qu’il vienne avec nous.

Ses yeux tristes derrière ses lunettes …

Tenir jusqu’au bout, garder les larmes au bord des yeux.



Le noir final envahit le plateau,
la musique s’éteint,
il ne reste que les petites lampes de Fred qui scintillent,
Fred ...
Les applaudissements commencent.
Voilà, c’est fini.

Les saluts.

À nos places.

Puis en ligne.
Noir.
Un rappel.
Je laisse mes amis saluer un par un.
Anais,
Wan Chu,
Çong Yen,
Cheng Wei,
puis je les rejoins, on se prend par la main,


et on salue en remerciant à la régie.

Ne pas pleurer.

Comme c’est la dernière fois que nous saluons tous ensemble, j’appelle nos amis de la technique.
Beï Ji nous rejoint accompagnée de son assistante.
On se rapproche du public et on salue.
Une dernière fois.


(désolé pour la qualité de l'image, c'est le cadeau d'une jeune spectatrice qui a fait ce qu'elle a pu avec son portable)

On va aux loges se transformer en humain des villes.

Je veux vite retourner sur le plateau.

Si je reste trop avec mes amis, je vais pleurer.
Mon tee-shirt se cache.

Lui aussi a décidé qu’il fallait que le temps s’étire.
Je le trouve au plus vite et repart dans l’arène.



J’arrive le premier sur le plateau.

Comme hier.
Et comme hier, je fais l’idiot le temps que tout le monde arrive.

Le premier à apparaître est Çong Yen.

Ce qui me donne l’occasion de dire que ça n’est pas lui qui va m’aider à me faire comprendre.

Le public rit.


Les filles arrivent.
Je repense à la remarque de l’adolescente hier.

C’est vrai qu’elles sont belles.
Puis Cheng Wei nous rejoint, on peut commencer.



Les retours sont semblables aux spectacles précédents.

Les spectateurs semblent conquis.

(cela dit, ceux qui n’aiment pas osent rarement le dire en public, surtout ici)

Aujourd’hui aussi, il y a quelques questions surprenantes.

On a un apprenti chorégraphe dans la salle.
Un monsieur totalement impliqué qui m’explique qu’il aurait mis la table au milieu, le parapluie dans un autre endroit.
On me demande des détails sur mes différents séjours, où je suis allé, sur quelles plages (ce qui me demande un effort certain de mémoire).
Et puis, il y a des questions autour de la danse.
Le père d’une élève que j’ai eu un stage veut connaître notre formation,
une professeur de danse d’un collège où je suis aussi intervenu me demande des conseils.
Je lui raconte ce que j’ai vu, ce que j’aimerais voir, je me lève pour faire une démonstration.
(pour celles qui lisent ce blog et qui prennent mes cours, on a forcément parlé de la qualité des pliés)



16h30,
on prend congés.

Cette fois-ci, c’est vraiment fini.

Les loges sont en ébullition.

C’est le moment du grand déménagement.

Toutes ces petites choses amenées jour après jour depuis le début de la semaine vont retourner dans les maisons, les cartons, les sacs, les souvenirs.

Chacun garde ses sentiments dans un coin de son cœur, et s’active pour que le lieu retrouve le plus vite possible l’aspect qu’il avait quand nous sommes arrivés mardi.
Quelle semaine !

Pendant que nous sommes dans les rangements, Beï Ji vient nous remercier.

Il a un cadeau.

Je lui dis que c’est à nous de le remercier.

(ce que l’on a fait à chaque représentation d’ailleurs).

Il sourit, pose la boite et retourne sur le plateau.

Lui aussi, il doit détransformer ce lieu afin qu’il redevienne la boîte vide que j’avais vue vendredi dernier.



Tout en bourrant nos sacs, on s’organise.
Il faut aussi penser à la suite de la journée.
Anaïs et William doivent acheter du thé,

les garçons ont réservé une table dans un restaurant,
et nous finirons la soirée, comme après chaque création, autour d’un verre au Goodness Bistro.

« comme à chaque création »
J’écris ça comme si j’en étais à ma quarante-troisième création ici alors que ça n’est que … la troisième.

Disons donc que comme la dernière fois, nous finirons la soirée autour d’un verre et que nous avons entre temps changé de lieu de perdition, passant du Mini Fusion au Goodness Bistro.
Un autre lieu et sans aucun doute une toute autre ambiance ...

Le planning est donc chargé pour cette soirée.
Un peu logistique s’impose.

D’abord, on emmène les français à la boutique de thé.

Wan Chu et Jim resteront avec eux et feront les interprètes pendant que je vais poser mes affaires à l’appartement.

Mon sac est bien trop lourd pour être transporté toute la soirée.
On se retrouvera tous au restaurant, dont Cheng Wei nous enverra l’adresse.
Çong Yen nous écoute sans rien dire, j’espère qu’il sera des nôtres.




Les loges se vident.

On est sur le départ.

Ces messieurs aident leurs compagnes.

Ils vont enfin les voir un peu plus que tôt le matin et tard le soir.

Et dire que ce sont les seuls qui auront vu les deux versions des Chroniques en vrai, dans le public.
Ils ont d'ailleurs vécu la même situation des deux côtés du monde.

William n’a rien compris des textes ici, comme Jim qui n'avait pas pu les apprécier en France.

Le taïwanais nous a dit que la découverte des textes rendant le spectacle encore plus appréciable.


(je crois que ça veut dire qu'il a aimé ...)

Je passe sur le plateau dire au revoir à l’équipe technique.

Beï Ji,
l’homme au bitonio,
la dame aux images (qui s’est avéré être la petite-amie de Beï Ji),
les autres techniciens.

Je ne dis que « bye bye » et « thank you ».

J’aimerais tellement aimé leur dire plus sur le bonheur que j’ai eu à travailler avec eux, malgré les contretemps, les tâtonnements, les difficultés.

Le spectacle fut beau.

Probablement bien plus que je ne l’avais imaginé.

Mais je sais que si je dis tout ça en anglais ils ne comprendront pas.

Alors je répète bêtement « bye bye », « thank you » et je suis très frustré.

Me revient à l’esprit, l’image d’une danseuse de ma première pièce en 2011.
Wu Yen.
Au moment de partir, elle était restée à la porte en secouant la main et en répétant bye bye.
Je comprends encore plus son sentiment.


Je laisse les techniciens à leur démontage.

Ils vont à une vitesse.


L’équipe se sépare pour une heure ou deux.

Les taïwanais partent sur leurs scooters et nous reprenons le métro après avoir traversé un parc très animé.

On est dimanche.
Le ciel gris cache un soleil couchant.

Dommage.

Enfin c’est peut-être mieux comme ça.



Nous descendons à la station Centre Culturel.

Elle est toute proche de la boutique pour le thé.

À la sortie du métro, Wan Chu et Jim sont déjà là.
Ils sont allés plus vite en scooter.

Nous allons tous ensemble au magasin, je présente les français aux vendeuses qui me connaissent et je rentre chez moi.

Retour vers la station de métro.

Alors que je m’apprête à descendre par l’entrée numéro 3, je vois un 248 arriver.

Mon bus fétiche.

Parfait.

Ça sera encore plus confortable avec mon gros sac.

Je prépare ma carte de bus, la porte s’ouvre, et là …
je vois le chauffeur.

Mon chauffeur.

Celui dont je parle dans le premier texte du spectacle.

Je retiens mes larmes.
« hey ! how are you ? »
J’aimerais lui raconter le spectacle.

Je me dis que j’aurais dû l’inviter.

Mais là encore, plein de frustration, je lui dis juste que je vais bien et que je sors du travail.

Allez ...
Parce qu'il fait partie de l'histoire,
même si cette photo ne sera prise qu'un an après tout ça
(dans des conditions que je vous raconterai ... peut-être)
Je vous présente mon pote le chauffeur du 248.


17h30,
je suis à la maison
.
Se doucher, se reposer, fumer une pipe sur le balcon alors que la nuit tombe,
ne pas penser à demain,
se réjouir de la belle soirée qui nous attend.


Alors que j’attends l’adresse du restaurant, Cheng Wei m’envoie un message reçu de l'élève spectatrice qui a fait la photo des saluts :

« Professeur, le spectacle était vraiment chouette.
J’ai apprécié les magnifiques photos de Kaohsiung et toutes les histoires.
J’ai été très touchée par la danse.
La scène la plus émouvante pour moi a été la dernière.
Quand le professeur français a mis dans le film tous ses souvenirs de Kaohsiung.
Merci de nous avoir invités à un aussi beau spectacle.
Mon seul regret c’est de ne pas avoir pu rester jusqu’à la fin des questions pour vous dire au revoir et prendre une photo.
Bref, merci …
La classe du professeur Claude va me manquer »


Encore un témoignage qui va me rendre le départ bien difficile.



Pour vivre la belle soirée, suivez le lien ...

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