26/07/2017 - Taiwan - Jour 6 (2) - Pier 2 et Glory Pier

Un autre rituel de bienvenue,
redécouvrir ce nouvel endroit magique que m'avaient fait découvrir Wan Chu et Jim,
savourer la soirée,
apprendre une bien triste nouvelle






Mercredi 26 juillet,
15h,
(plus ou moins).

Je me réveille d’une sieste que j’estime être bien méritée,
après un joli cours ce matin et une chaleur accablante.

Alors que je m’installe au bureau pour aller dire bonjour aux amis français,
un bruit très particulier arrive du dehors.
Ce bruit sourd qui souvent ici, vient du sud ou de l’ouest.
J’ouvre la fenêtre et regarde le ciel.

Les nuages blancs se compriment et virent très vite au gris perlé,
arrivent les premières gouttes, isolées,
qui deviennent meute, foule, déferlement :

C’est ma première pluie.
Une sorte de déluge de poche où le ciel n’a pas le temps de s’assombrir.

Je ne sais pas pourquoi
mais je suis si heureux de revivre ça.
Comme si ça faisait partie du rituel dans mon éternelle intégration à cet endroit.

Mon tripode va enfin servir !
Depuis que je l’ai acheté dans un bazar près de Sanduo, je ne l’ai quasiment jamais sorti de sa housse.
Il passe tous les voyages dans le gros sac attendant désespérément que j'ose …
J'installe l'appareil photo sur le fameux dispositif à trois pieds et je vais filmer la scène sur le balcon.

Vu de mon neuvième étage, tout a l'air figé en dessous.
Comme si le décor du film de nos vies, s’arrêtait pour un petit nettoyage.

Tout en regardant ce spectacle, qui procure comme autre bonheur de faire tomber la température
d’un ou deux degrés (ça n’est pas grand chose, mais c’est toujours ça de pris),
je me dis qu’il y a sûrement quelque chose d'autre à en dire que ce que je vous raconte là.
un texte pour En chemin ?
une chronique formosane musicale et dansée ?

Probablement les deux.
Comment danser la pluie ?
Une pluie tropicale,
de celle où tu transpires sous ton imperméable.
À suivre ...



(Alors là vous avez une séquence de sept minutes que j'ai accéléré mais le spectacle a duré en tous trois quart d’heures.)
Ça me rappelle la Guyane, où dans l’ouest du pays, quand j’y allais l’été,
il pleuvait comme ça quasi quotidiennement à cette heure précise.
Juste avant le goûter.
C’est peut-être aussi pour ça que ça me réjouit à l’intérieur.
Un rappel de la terre de mes ancêtres.

Maintenant que la pluie a cessé,
toute cette eau si rapidement accumulée chante une rumeur sourde semblable au flot d’un torrent souterrain.
La meute des gouttes cherche par tous les moyens à rejoindre la terre ferme,
déferlant par les canalisations, les gouttières, débordant parfois des toits.

Dans cette atmosphère de nouveau apaisée,
je retouche et remets au format les photos qui iront avec le texte écrit ce matin.


Le ciel se dégage.
Aussi vite qu'il s'est légèrement assombri.
Je décide de sortir.
Souvent après ces épisodes pluvieux, on a de jolies surprises.
Je vais retourner au Glory Pier où j'étais l’autre soir avec Wan Chu et Jim.
J'y arriverai plus tôt, ça va sûrement être intéressant.

Dans le sac, parapluie et tripode ont rejoint la tablette remplie de musique, le portefeuille, deux pipes et du tabac.
Les clés, la carte de transports.
Je descends les neufs étages et dit bonsoir au gardien souriant.
Il fait presque doux.
Plutôt que de prendre le métro à la gare, je décide d'aller directement à pied à la station suivante.
Elle est juste après le Liouhe Night Market, cinq cent mètres tout au plus.








Donc au lieu du tourner à gauche vers la gare, je tourne à droite en direction d'Hebei road.


L'85 building, bâtiment le plus haut de la ville a encore la tête dans les nuages.
J'ai tenté de prendre une photo …
Pas terrible
(mais je la partage quand même avec vous)








À Liouhe, la circulation n’est pas encore totalement coupée,
Les forains sont en cours d’installation.
Je traverse la rue et rejoins un des carrefours les plus importants de cette ville.
Là où Zhongshan road arrivant du nord croise ZhongZheng road arrivant de l'est.
La station de métro juste en dessous, correspondance des deux lignes de métro aurait donc dû s'appeler
Zhongshan-ZhongZheng, comme Strasbourg-Saint-Denis ou Saxe-Gambetta.
Heureusement pour moi (parce que Zhongshan ZhongZheng c'est à la limite du prononçable),
ils ont décidé de l'appeler Formosa boulevard.

J’ai habité sur ce carrefour deux ans d’affilée.
Seul en 2013, quand j’ai créé la deuxième pièce pour Tsoying,
et l’année suivante avec Élise pour la création de la Septième Nuit.
Su Ling avait réussi à me négocier un plutôt bon pris dans un hôtel sur ZhongZheng road.
J’étais dans une chambre modeste mais dans les derniers étages.
Difficile de garder la fenêtre ouverte passé 7h du matin à cause de la circulation
(en même temps avec la chaleur ça n'aurait pas été possible de toute façon)
mais la vue sur le carrefour, et le ciel au loin, au levant, m'a fait bien des cadeaux.


Je descends dans la station,
où ils ont fait les choses en grand :
il n’y a pas moins de onze sorties qui convergent toutes vers le point central, pile poil sous le carrefour,
dont le plafond est recouvert de vitraux.
Beaucoup de touristes se prennent en photo ici.
Il faudra que je revienne en faire.
Un matin tôt, quand il y aura moins de monde.

Je prends la ligne orange,
direction Sizhiwan,
prochain passage dans quatre minutes.
Ça me laisse un peu de temps pour discuter avec la seconde salve de réveils de français, grâce au wifi gratuit.
La petite musique retentit,
le métro arrive.
Souvenirs.
Je m’en étais servi pour la bande son de ma première pièce.
Ça avait été une jolie chose que de découvrir qu'ici, on annonçait l'arrivée des rames par une petite musique.
Mimi s'en était plaint l'an dernier (ou était-ce Marie ? Je ne sais plus) :
« Mais pourquoi ils ont pris cette musique ? … ils pourraient au moins en changer régulièrement
- oui mais s'ils la changeaient, on ne reconnaîtrait pas la nouvelle musique
on ne saurait pas qu'on la joue parce que le métro arrive ... »

L'avantage quand on prend la ligne orange à cette station, c'est qu'il y a toujours beaucoup de gens qui y descendent.
Il y a plein de places assises disponibles.
Je m’installe.
Quand le métro démarre, je me rends que je n’ai plus mon tripode.
Je l’ai oublié quelque part entre l’appart’ et ici.
Peut-être en prenant la photo de l'85 ?
ou en attendant la rame ?
Je ris tout seul :
aussitôt sorti, aussitôt perdu.
Ça n’est pas bien grave, je retrouverai bien quelque chose de similaire dans le même bazar,
ou dans un autre.
De toute manière, au vu de la fréquence de son utilisation, je pense qu'il ne va pas beaucoup me manquer ...

O4, City Council,
la station où je descendais quand j’habitais à Da Tong road,
O2, Yanchengpu,
c'est la station où je descends.
(alors il n'y a pas de station O3, probablement qu'une station intermédiaire avait été prévue,
mais qu'ils ont changé d'avis en cours de route)

Je regarde le plan.
Sortie 1.
Je traverse la station vers l’ouest, remonte les deux Escalators,
et remonte Dayong road en direction du Pier 2, faisant ainsi la route inverse de celle que j'avais fait avec Wan Chu et Jim.

Ces anciens entrepôts transformés en toutes ces choses artistiques,
c’est quand même une réussite.
Dommage qu’ils n’aient pas voulu de moi.
J’essaierai à nouveau pour mon prochain séjour.
Au nouvel an Chinois ... si tout va bien.



Je longe les rails qui accueilleront le tramway quand il ira jusqu’à Sizhiwan,
Les façades des bâtiments sont toutes décorées.


Le tramway part dans onze minutes.
Ça me laisse le temps de prendre des photos des plasticiens qui exposent ces temps-ci.





Le tramway est toujours aussi plein.
Nous remontons la rampe qui est exactement dans l’axe de l’85,


puis obliquons vers la gauche en longeant la future salle de concerts dont vous voyez les échafaudages sur la gauche.
Comme dans le métro, les stations sont annoncées dans les trois langues officielles (mandarin, taïwanais, hakka) puis en anglais.
« The next stop is : Love river »
nous dit suavement la dame après avoir hurlé la même chose dans la langue précédente.
La rame s'immobilise.
La station est installée sur la rive droite du fleuve, juste à son embouchure.
On distingue par la vitre toutes les installations colorées le long des quais.
Peu de gens montent et descendent à cette station, cela changera sûrement avec l'ouverture de la salle de concert.
Sonnerie de fermeture (semblable à celle des tramways français ... bien décevant)
Nous repartons.
Le tramway est maintenant sur les eaux, le fleuve à gauche, le début du port de l'autre côté.
La ligne oblique ensuite à droite pour longer les quais.

« Glory Pier »
Je descends.
Le gazon est encore bien humide de l’averse de l’après midi.
Je monte sur un des cubes dont je vous parlais l’autre jour.
La vue vaut quand même le détour.


Je redescends pour m’installer le long du quai.
Je suis encore arrivé un peu trop tard pour voir le soleil disparaitre.
À renouveler une demi-heure plus tôt.

J’enlève l’eau sur ces cercles qui ferment ces fausses canalisations qui nous servent de sièges.
Voilà.

Je suis bien.

Au loin (mais vraiment loin), les rumeurs de la ville,
s’il n’y avait pas ce couple qui semble être en train de se disputer,
ça serait parfait.
Heureusement, ils ne restent pas longtemps.
À la nuit tombée, les pêcheurs qui ont investi les lieux,
un vélo passe de temps en temps,
des amoureux.

Je sors ma pipe, mon tabac,
j'ai oublié le briquet.
Et comme je ne vais pas aller m'aventurer à demander du feu au pêcheur, je ne vais pas fumer.
Ça ne peut pas me faire de mal ...


Une sirène de bateau.
Un cargo va quitter le port.
Deuxième appel.
Je sors mon appareil pour enregistrer le son.
Évidemment, il n’y aura pas de troisième chance.
Dommage.

Je distingue le pont tournant de Cijin qui se déplace.
Le cargo apparaît et s'en va vers l'ouest traverser la mer de Chine dans la nuit.
Un autre bateau arrive.
Je filme.
Peut-être cornera-t-il à son arrivée ?



Alors que le bateau traverse la darse,
mon téléphone s’allume,
un message de mon amie Carole Soler :
« C’est fini »
Notre collègue Babeth Angelvin Pons que le cancer avait depuis bien trop longtemps pris sous son bras
respirait quelques dernières fois.
Sa fidèle assistante et amie, Valène, une bien belle personne, était à ses côtés.

Ce crépuscule prend une toute autre dimension.
J’en parle avec mes autres amis : Patricia, Fabienne, Agnès, Daniel,
on a beau savoir que l’épée de Damoclès est là,
le choc est toujours le même quand elle tombe.

Je filme la Love River, pensif,
en lisant les premières réactions de tous les gens qui ont côtoyé de loin ou de très près,
cette dame qui a beaucoup fait pour la danse en France.
Je préviens mon amie Nadia, qui a dansé dans la même compagnie qu'elle, celle de Matt Mattox,
ce grand nom de la danse jazz dont Babeth faisait partie de ceux qui en incarnaient la filiation directe.

Il va falloir passer le cap,
tous ensemble,
et s’aimer plus que jamais.


Je repars vers l’arrêt du tramway,
il y en a un qui passe.
Dix minutes avant le prochain.
Je retourne admirer la vue, notamment le pont sur le petit fleuve,
sur lequel, comme sur mon film, le tramway passe à présent.


Il arrive à la station Love Pier,
et disparait ...


La lune s’est levée.
Je la prends en photo.
Babeth la rejoindra bientôt.


Le tramway ne devrait plus tarder.
Je retourne à la station.
Love River,
Pier 2.
Tout le monde descend.
Je croise des touristes américains :
« is it really for free ? »
Et oui, le tramway est bien gratuit ...
Je fais le même chemin qu’avec Jim et Wan Chu pour aller au bar à jus de fruits.
Le Rainbow Juice est fermé aujourd’hui.
Allons bon !
Ils ont un jour de fermeture !
Ici ?
Ou alors c’est juste qu’ils ferment plus tôt,
enfin ... moins tard,
à 20h par exemple.

Je retourne à la station de métro.
Cette fois-ci, je vais jusqu’à la gare en changeant de ligne à Formosa boulevard.
Le hall de transfert résonne du bruit des valises à roulettes d’un groupe de jeunes filles qui va prendre le train.

À la gare, où tout est sec maintenant,
je passe au Seven Eleven, acheter de l’eau.
Ils n’ont pas de grosses bouteilles.
Dommage, c’est quand même plus pratique.
J’en prends deux d’un litre et demi.
(alors pour ceux qui me connaissent, et qui n’ont pas suivi les saisons précédentes,
non, je n’ai pas ici plus qu’ailleurs, un amour démesuré pour l’eau,
c’est juste qu’elle n’est pas potable partout,
alors dans le doute, et par réflexe, beaucoup de taïwanais en province se servent d’eau minérale.
Il y a même des stations à eau, comme celles pour l’essence.
J’aurais sûrement l’occasion de vous en reparler si je vais m’y approvisionner pendant le séjour)

Je passe par le bar à thé.
Je prends un thé vert au kumquat et un smoothie à la mangue.
(Oui ... Encore ...)

9e étage.
L’appart’ est aussi chaud et humide que dehors.
J’avais laissé la fenêtre ouverte, histoire de changer un peu l’air vicié.
C’est un des inconvénients de vivre dans de l'air climatisé, on ouvre moins les fenêtres qu’on le devrait.

Sur TV5,
l’histoire de Guy Môquet.
Ça ne s’arrange pas point de vue bonne humeur ...
Je transfère les photos et les vidéos sur le disque dur externe, et je vais me coucher.

Les lumières sont éteintes.
Mon téléphone s’allume.

Babeth nous a quittés.
Je pense aux amis qui étaient proches,
à Valène désormais orpheline de cette seconde mère qu’elle a suivi pendant des décennies.
Quand je travaillais avec Josette Baïz, nous avions fait un spectacle, « Tribali », qui parlait de la vie,
de la naissance à la mort.
Nous étions vingt sur scène, dix enfants, dix adultes dont quatre musiciens.
La création était émaillée de textes pour chaque période de la vie.
Au moment de la mort, Josette avait eu la belle idée de demander aux enfants d’en parler.
Et c’est Sinoun, une jeune cambodgienne qui avait dit :
« la mort, c’est surtout dur pour ceux qui restent »

Il est 1h, la dernière fois que je regarde sur mon téléphone.

Au revoir madame.







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