Sizhiwan

un autre de ses endroits,
si loin, si proche,
pour voir où commence le soir
encore plus prés du grand large









Mercredi 16 août
17h15.

Oui.
Je commence cette histoire à l’heure où je suis à la gare routière.
Car contrairement au reste de la journée
(dont l'intérêt est excessivement relatif),
ce soir,
j'ai quelque chose à vous raconter.
J’ai décidé d’y retourner.

Il est donc 17h15,
et comme chaque fois que je veux aller voir de plus près le soleil se coucher,
j’attends un bus.
Ce soir, ce sera le 248,
encore
(c’est à dire qu’entre temps, j’ai pris le 100, le 218A
et même le 52B, mais je vous raconterai ça ... une autre fois).

17h20,
Le voilà qui arrive.
À l’heure, comme bien souvent.

Autre chauffeur,
pas de discussion.
Je m’installe dans les sièges du fond comme d’habitude.
Le ciel est encore incertain mais ça m'est égal.
De toute manière, quoiqu’il arrive, je bouge.
Au pire je m’arrêterai à Gushan.
Le petit port est toujours une balade agréable même quand il fait gris.

On traverse la ville à l’heure de pointe.
Beaucoup de voitures, mais ça circule.
Dans le bus, et comme les autres fois,
il y a ce mélange improbable de personnes âgées et de vagues d’uniformes de lycéens.
Quelques adultes pour confirmer la règle par une exception,
et le mutant,
moi.

Au passage près de Pier 2,
je vois un tramway.
Ils auraient inauguré le prolongement de la ligne entre temps ?
Non, en fait, c’est une rame qui fait des essais.
Ça ne va donc pas tarder.

On passe Hamasen,
et je m’arrête un arrêt avant celui de l’embarcadère.
Ce soir, pas de ferry.
Je vais ailleurs.

Dans le fond de la calanque qui abrite le petit port, il y a un tunnel qui traverse la colline de Gushan.
C’est un tunnel pour les piétons et les vélos.
Il est interdit d’y fumer, d’y mettre de la musique trop fort ou d’y hausser le ton
(comme dans beaucoup de tunnels, ça résonne beaucoup ...
et l’intérêt général veut ... que l’on ne dérange pas les autres ...).
À l’autre bout, on est dans le campus de l’Université Sun Yat Sen de Kaohsiung située dans le quartier de .. Sizhiwan.

Sizhiwan.
Ce nom me fait toujours sourire.
Il me rappelle cette marque de produits exotiques asiatiques que l’on trouve en Europe.

C’est un lieu que j’aime beaucoup,
et où je suis allé souvent depuis ... presque le début.
La première année, Ya Chin, l’assistante de Su Ling, m’avait conseillé de venir ici voir le coucher de soleil.
Mais je n’avais pas osé.
Peur de me perdre, d’affronter tout seul ce monde encore bien nouveau.

Mais deux ans après, j’étais déjà bien habitué à la ville.
J’avais franchi le cap.
Un soir, à l'heure anglaise du thé, j’avais pris la ligne orange du métro jusqu’à son terminus
puis le bus de la ligne 1 pour arriver à l’esplanade de Sizhiwan.
L’endroit « officiel » où l’on voit le soleil se coucher.
Là où tout le monde fait son selfie, et où les photographes amateurs plus ou moins éclairés tentent de saisir l’instant de LA photo qu’ils pourront montrer à la terre entière.

Je n’avais pas dérogé à la règle.
Je me suis intégré au groupe et suis venu souvent.

Mais, très vite, j’ai repéré un autre endroit,
beaucoup plus sympa
où le soleil était tout aussi beau.
Un endroit qui a pour principal avantage d’être moins fréquenté,
les troupeaux de touristes n’y faisant qu'une halte rapide vu qu’il n’y a pas assez de place pour faire des selfies.
Il faut s’asseoir, regarder
et éventuellement faire des photos (avec ou sans pied).
Cela a été mon deuxième point de chute.
J’y ai écrit, dégusté des sashimis, réfléchi, regardé les gens.

De ces deux endroits, on voit les deux phares qui protègent le port, reliés à la terre ferme par des digues.
Le nec plus ultra pour les photos, c’est quand le soleil se couche pile poil au milieu ....
mais ça n’arrive pas souvent.

Voyant des silhouettes,
immobiles,
ou se promenant sur ces jetées qui relient la côte aux phares,
je me suis vite dit qu’il faudrait que j’y aille.

Petite investigation sur le net.
En restant dans la ligne 1 jusqu'au terminus,
je devrais arriver vers l'Université Sun Yat Sen.
De là, la digue nord qui m’intrigue tant, n'est plus très loin.

Après une première tentative en journée,
(où il m'est arrivé une jolie petite histoire que vous retrouverez en suivant ce lien),
cet endroit est devenu, à l'instar de Cijin, un de mes points de chute préférés pour regarder la mer et le ciel.

La digue nord, et les gens qu'on y rencontre, m’ont inspiré la fille de la jetée nord,
et aussi « Wan Chu .. ou l'heure des pêcheurs », la musique sur laquelle
Wan Chu dansait ce que je vous racontais l’autre jour.

Comme pour Cijin il y a quelques jours,
je vivais la balade avec une sacrée appréhension :
dans un coin de ma tête restait coincée l’idée que j'allais être lassé de cet endroit où j’allais jusqu’alors presque en courant (du moins mentalement, parce que bon, quand on dépasse les 30 degrés et les 75% d’humidité,
personnellement, j’évacue quasiment toute idée d’activité physique de plein air).
Je me disais qu'un jour ou l'autre, j'allais forcément éprouver le genre de déception que l’on peut avoir
quand on retrouve son école primaire et que l’on rentre dans cette cour qui nous semblait immense
et que l'on réalise à quel point, ça n'est qu'une cour … d'enfants.

Pour Cijin, le doute s’était dissipé sur le bateau.
La vue sur Kaohsiung,
le soleil,
cet instant suspendu entre deux terres ...

Là, dans le tunnel, je me disais encore :
« au pire des cas, tu prends le bus de l’autre côté, et tu rentres »
Parce le terminus de la ligne 1 dont je vous parlais plus haut, est justement à la sortie de la galerie.

Je retrouve la lumière du jour après ce tunnel calme,
je traverse le campus relativement tranquille en cette période « officielle » de vacances scolaires,
passe l’arrêt de bus,
tourne à droite,
et prend la route coincée entre le stade de base ball, celui que l’on voyait éclairé depuis Cijin,
et un parking qui est abrité de la mer par un grand mur.
Dans son prolongement, la digue.

Ce mur protège des vents et du sable,
le stade, les voitures, les scooters et les cars de touristes.
Par temps calme, on n’imagine pas que quelque chose puisse arriver,
mais je me souviens d’une année où quand j’étais revenu après un des typhons,
il y avait entre cinq et dix centimètres de sable partout.
Qu’est-ce que ça serait s’il n’y avait pas ce rempart ...

Pour accéder à la mer, il y a un grand escalier en bois en haut duquel, une fois passé la cabine du gardien,
on a une première vue sur une plage artificielle.


Il y a du monde aujourd’hui.
Si si, là ... il y a du monde ...
En fait, il y en a rarement plus.
D’une part parce que les gens préfèrent aller sur la grande plage de Cijin,
celle où on avait emmené les Françaises l’an dernier.
Elle reste libre d'accès le soir contrairement à celle-ci qui ferme à 18h.
Et puis surtout parce que de toute manière,
Taiwan fait partie de ces pays où les gens n’aiment pas spécialement se baigner, ni passer des heures au soleil.

Le bronzage signe de bonne santé ?
Ici, on n’est pas d’accord.
Le soleil est plutôt un gentil ennemi.
Et en terme d’esthétique,
la tendance est plutôt du côté de la geisha, ou de l’ancienne noblesse chinoise façon XVIIIe en Europe.
On paraît au top de l’élégance et de la forme ... quand on est blanc ...

Je garderai longtemps
le souvenir de la petite phrase de Peï Chi, lycéenne de Tsoying, lors de son séjour en France en 2014.
Le soleil de juillet commençait gentiment à agir, alors elle s’enduisait de crème.
Je lui avais fait remarquer qu’il était moins fort qu’à Taiwan et elle m’avait répondu :
« Maybe... But I’m black » avec un peu de tristesse dans la voix.
Peï Chi a des ascendances aborigènes.
Elle ne sera jamais comme les mannequins de Chanel ou de Shiseido.


Elle est pourtant magnifique, Peï Chi.

Mais je me perds en circonvolutions esthétiques.

Je suis donc à la plage de Sizhiwan.
Et comme vous le voyez sur la photo, il y a un peu de monde certes,
mais surtout,
le temps n’est pas folichon ...

En revanche, il se passe,
ce qu’il s’est passé toutes les autres fois quand j’ai regardé la mer à cet endroit-là.
Un gros poids a évacué mon plexus.

Le bonheur revient.
Pas tout à fait intact,
mais il prend le chemin.


Je reprends ma route sur la crête du mur,
passe la première barrière
(oui parce qu’officiellement, c’est interdit d’aller sur la digue au large),
et déjà, le premier pêcheur.


Quelques dizaines de mètres plus loin,
Voilà la seconde barrière.
Celle qui matérialise la fin du mur et le début de la digue, juste en contrebas.
Les moins téméraires, (ou les plus fatigués) s’arrêtent là pour regarder le coucher de soleil.



On s'était arrêtés là avec Elise il y a trois ans.
Quant à l'an dernier …

J'accède à la digue en utilisant la cagette qui sert d’escalier de fortune juste derrière la barrière et …


Voilà.
Les deux pieds sur la digue,
face au phare,
le soleil en embuscade un tout petit peu à droite,
j’avance sur ma piste d’envol.

Là, j’ai le cœur léger.
Là, je me sens vraiment bien.

Les pêcheurs du soir sont déjà là,
forcément,
il y a quelques touristes téméraires,
des jeunes avec leurs grands gobelets de thé froid,
et quelques photographes.
Ça fait des selfies,
ça se tient presque la main,
ça regarde au large, ou vers Cijin, en surveillant vaguement sa canne,
la ville est loin,
Il n’y a que la mer.

Derrière moi, du côté de la plage que je viens de quitter,
la colline de Shoushan qui plonge dans la mer de Chine,
et l'université blottie à son pied.
(il y a des endroits où il est plus facile de faire ses études que d'autres …)


Alors sur la digue, ce soir, il y a un invité,
qui, comme les gabians, à Marseille, attend sûrement de quoi dîner


Pas farouche, il passe de pêcheur en pêcheur,
en regardant lui aussi parfois la mer de Chine
(mais je ne pense pas qu’il y voit la même chose que moi).

J’avance vers le phare.
On est de moins en moins nombreux.
Le gros nuage qui cachait le soleil quand je suis arrivé à la plage, est maintenant sur Kaohsiung


De l’autre côté, le spectacle dans le ciel a commencé.



Le soleil s'est libéré des nuages pour entrer dans sa phase orangée,
me faisant une fois encore de belles surprises.



En m'arrêtant de temps à autre, pour m'émerveiller de tout,
j'avance tranquillement vers les marches du phare.

Je me poste là, immobile, au pied du bâtiment.

Me régalant du spectacle,
je suis réveillé de mon ravissement par un monsieur qui me demande de me pousser.
Je le gêne pour prendre la photo de sa femme qui pose, sourire aux lèvres, deux doigts en forme de V,
sur la plateforme supérieure sous la tour du phare.
Je me décale donc.


Pendant que je fais une photo,
la petite famille, monte sur la plateforme,
squattant les derniers espaces vaquants pour regarder le soleil.

Cela m’agace prodigieusement mais bon,
le phare appartient à tout le monde,
et puis ça me donne une autre bonne raison de revenir.

Je m’installe en dessous, sur la plateforme intermédiaire.
C’est moins bien,
mais c’est quand même joli.
Surtout quand mes bateaux préférés passent à nouveau.


J’envoie une photo en direct à quelques uns de mes amis français,
et ... je mets mon casque.
Car mes voisins de spectacle sont bavards.
Le père a beaucoup de choses à dire,
la mère n’est pas d’accord avec lui,
la plus grande des filles râle, les yeux rivés sur son smartphone,
et la plus jeune fait des allers retours dans les escaliers entre la digue et le phare en racontant sa vie.
Tant pis pour le bruit des vagues,
je m’isole avec Air.
« la femme d'argent » , ça fait longtemps que je ne l’avais plus écouté.
D’autres bateaux passent, je filme tant bien que mal.


(désolé, ça n’est pas super stable)
La nuit tombe.
Les pêcheurs du soir plient bagages,
mes voisins aussi,
il reste quelques couples,
et les pêcheurs de nuit.

Plus besoin de casque.
Juste les vagues, le bruit du fil des cannes à pêche,
et les discussions des pêcheurs de temps en temps.
C’est tellement bien.




















19h.
Nuit bleu presque marine.


J’attends le bleu nuit pour partir,
Plus rien à voir, côté mer,
(sauf quand mes petits bateaux préférés passent
mais je sais très bien que ça ne sert à rien de tenter de capter les instants).


Vers l’est aussi, l’obscurité a pris possession des lieux.
Au bout de la digue, deux grosses masses lumineuses.
À gauche, la terrasse d'un hôtel où il semble se passer quelque chose d'exceptionnel.
À droite, le stade de base ball.

Derrière moi, des pêcheurs
et à mes pieds, un couple d’amoureux, couché par terre,
écoutant main dans la main la musique diffusée par leur smartphone.

19h25,
Je suis prêt à lever le camp.
Selon le site des transports, le prochain départ de la ligne 1 est à 19h40.
C’est jouable.
Mais je prends quand même quelques dernières photos de nuit, de l’entrée du port.


Paradoxalement, le chenal d'entrée n'est pas dans la lumière.
L'esplanade de Sizhiwan à gauche et le petit port de Cijin à droite ne lui laissent aucune chance.
En hauteur, le sommet de la tour de l'85 building semble dialoguer avec le phare de Cijin qui veille sur la baie.

Comme un cargo entre au port,
je tente de filmer.

(alors j'aurais dû partager avec vous la vidéo de ces derniers moments. 
L'image n'était pas renversante mais ça vous aurait donné une idée de l'ambiance.
Malheureusement, la musique qu'écoute les amoureux n'est pas libre de droits, 
et on l'entend dans le film
donc Youtube en a interdit la diffusion … 
il ne vous reste plus qu'à imaginer)

Je repars vers la ville,
laissant les amoureux à leur bonheur,
slalomant entre les glacières balisées par les lampes frontales des pêcheurs,
suivant attentivement les petits points flous verts ou roses de leurs cannes.

J’emprunte l’escalier cagette,
passe la barrière,
et redescends par un autre escalier (astucieusement assorti d’une corde).

Je marche vers le parking,
croisant un ou deux scooters d’amoureux,
des cars où les chauffeurs attendent patiemment l’heure où ils iront récupérer les touristes.
Il y a effectivement, un sacré raffut à l'hôtel proche de la fac.
Une soirée spéciale probablement ...

19h43,
ni passagers, ni bus autour de l’arrêt de l'université.
Trop tard.
Ici, on ne rigole pas avec les horaires.
À cette heure-là, le bus est déjà à l’esplanade.
Pas grave, je reprends le tunnel,.
Ça ne peut pas faire de mal de marcher un peu plus.

Gushan,
je remonte Linhai 2nd road, la rue principale,
et m’arrête comme la dernière fois,
pour m’acheter des petits pâtés pour le soir, et des crêpes pour le petit déjeuner.

Hamasen,
j’ai raté le 248 de 20h.
Ce sera l’option métro.
Yan cheng Bu,
City Council,
Formosa boulevard,
changement pour la ligne rouge,
Kaohsiung Main Station.

L’appart’,
les pâtés,
une bière.

Je devrais écrire tout ce que je suis en train de vous raconter,
mais égoïstement, je préfère savourer.
Je vous dirai tout de mémoire.

16 août,
retour à Sizhiwan,
ce crépuscule a été presque parfait.








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