27/07/2017 - Taiwan - Jour 7 - le drôle de rendez-vous
Nuit courte et déconvenues d'un temps plus que variable,
traversée la ville en bus,
discuter avec la patronne
et rentrer chez soi
Jeudi 27 juillet,
4 h.
Je me réveille en sursaut d’un rêve où j’étais aphone.
Cela doit sûrement vouloir dire quelque chose mais je n’ai pas trop envie de savoir quoi.
Comme mardi, je tourne dans tous les sens dans mon lit tentant en vain de me rendormir
vant de capituler devant la lumière de l’aube.
Premier thé.
Je passe du thé au jasmin au oolong,
fini l’âcreté, bienvenue à la rondeur.
(en tous cas, c’est comme ça que je le vis)
Ce magnifique ciel,
bardé quand même au loin de jolis nuages blancs extrêmement menaçants,
me donne plein d’énergie.
Ça me donne envie de passer du temps dehors.
J’installe tout :
bouffe, cahiers, lunettes, stylo, téléphone radio, haut parleur, chaise, pipe, tabac
et je reviens avec ma tasse de thé.
Postant régulièrement le regard vers le sud-ouest, comme une sorte de vigie à la retraite,
je rédige les articles des articles de mardi et mercredi.
En guise de pause, je passe sur le net parler avec mes amis.
Tout le monde parle du décès de Babeth.
Comment réagir ?
Une photo, une vidéo, un texte ?
Il n’y a bien-sûr aucune solution parfaite, mais il y a toujours quelqu’un qui pense avoir fait la meilleure chose.
Pour ma part, quand on me l’a demandé, j’ai prévenu que je ne réagirai pas par de l’écrit.
Je ne fais ni partie des proches, ni des amis, ni des élèves,
ça n’était pas mon mentor.
Je n’ai pas ma place dans le cercle de ceux qui ont à partager des souvenirs,
même si j’en ai quelques uns.
Je garde pour moi des discussions, des rires réels et virtuels, le bien qu’elle aura fait aux autres
et le souvenir du moment : le « c’est fini » de Carole a transformé ma soirée tranquille en une singulière veillée puisqu’ici, la nuit était tombée.
Cette lune juste en face de moi.
Cette sixième lune naissante.
C’est elle qui représentera tout ça.
Donc
sur mon balcon,
le soleil éclairait les immeubles et le temps était presque frais quand je m’y étais installé vers 8h.
(enfin … quand je dis frais … disons moins chaud que d’habitude, ça sera plus honnête).
Entre temps, poursuivant son petit chemin vers le zénith, il a avait quelque peu plombé l’ambiance.
Sueur.
Je rapatrie tout le matériel à l’intérieur.
Je passe sous la douche et m’installe sur le lit piégeux qui hélas me renvoie dans les bras de Morphée.
Ce qui me fait perdre le reste de ma matinée.
il est 13h, quand je redécouvre le ciel, devenu bien gris.
Au moins, j’aurai rattrapé les heures qui manquent à la nuit précédente.
Alors, aujourd’hui, je retourne à Tsoying pour discuter avec Su Ling.
Je passe toujours la saluer une première fois avant de commencer à travailler au lycée.
Il m’est parfois arrivé de ne pas avoir eu le temps de cette formalité quasi protocolaire
quand, par exemple, pendant qu’on discutait pour la première fois de la saison,
elle me tendait mon petit papier en me demandant si j’avais mes affaires.
Là, c’était la situation opposée :
il allait se passer trois semaines entre cette visite et mon premier cours.
Bizarre,
aussi bizarre que nos retrouvailles dimanche dernier où j’avais quasiment dû prendre rendez-vous
pour pouvoir la voir ce jeudi.
Tout ça ne me donnait pas, mais alors pas du tout envie d’y aller,
et c’était bien la première fois.
Je refais un petit déjeuner (avec des Oréo pour changer),
et je mets en forme l’article de samedi dernier.
Je traîne.
Cette fois-ci quoiqu’il arrive, je prendrai le bus direct.
Il y en a un toutes les 20 minutes.
En partant d’ici dix minutes avant l’horaire de départ, je devrais ne pas trop attendre.
15h30,
je quitte enfin l’appart’.
15h38,
je suis à l’arrêt du bus 218.
15h43,
me voilà assis dans les derniers sièges du fond.
Le bus est plein.
Essentiellement des personnes âgées.
Enfin quand je dis plein, je veux dire qu’il y a une personne sur chaque rangée de deux sièges
et qu’il y a des gens debout …
Pour parler un peu des bus ici,
il y a plusieurs compagnies qui desservent la ville,
mais chacune sur son trajet, et au même tarif.
Elles se mènent cependant une petite guerre concurrentielle,
(celle-ci a du wifi, celle-là a des prises pour recharger les téléphones)
Pour payer, pas de soucis, la carte de transports municipale fonctionne partout.
C’est une carte sans contact que l’on passe devant le lecteur en entrant …
et parfois en sortant.
Pour savoir s’il faut le faire en sortant, il faut suivre les instructions sur le lecteur.
Et si on ne sait pas lire le mandarin … on regarde comment font les autres …
Ma curiosité m'a poussé à tenter l'expérience de passer la carte sur le lecteur inutilement,
j’ai vu « 0 » s’afficher donc il ne doit décompter plus d’argent que nécessaire.
Si on n’a pas de carte, on paye en liquide, mais il faut faire l'appoint.
12 dollars,
que l'on glisse dans la fente d'une sorte de grosse tirelire transparente située à côté du chauffeur.
(l’européen que je suis s’est tout de suite dit, mais comment le chauffeur sait-il qu’on met 12 euros et pas 10 ?
Je n’ai pas la réponse, je crois qu’il fait juste … confiance).
Sinon, le tarif de correspondance n’existe pas.
Chaque fois que l’on remonte dans un bus, on paye, même pour une station.
(bon après je vous rappelle que 36 dollars font un euro …)
Comme le trajet en métro dépend de la distance que tu parcours, il n’y a pas de correspondance non plus.
(enfin j’ai crû à un moment que je payais quand j’enchaînais métro et bus, mais je n’en suis pas sûr).
Mais à propos de correspondance, le système est quelque piégeur :
il y a les lignes « normales » et celles « de rabattement » qui partent obligatoirement des lignes de métro.
Elles ont chacune leur numérotation.
La seule chose qui les différencie, c'est que celles de la seconde catégorie ont un idéogramme devant le numéro.
On trouvera 红, qui veut dire rouge, devant les numéros des lignes qui ont leur terminus sur la ligne rouge.
et 橘 qui veut dire orange, devant ceux des lignes qui vont vers l'autre ligne.
Du coup, il y a deux lignes 53 :
la 53 que j'utilisais l'an dernier pour aller de mon appart' au studio de répétition,
et la 红 53 qui passe à Tsoying.
Heureusement en général, elles ne desservent pas dans les mêmes quartiers.
(vous n'avez pas tout suivi ? est-ce réellement important ?)
Point de vue fréquentation, il y a surtout des personnes âgées,
avec des flots de jeunes aux heures de sortie des collèges et des lycées.
Mais ils descendent souvent quelques arrêts plus loin ou à une station de métro.
Alors où sont les gens ?
Et bien déjà, à l'heure où je prends le bus, ils bossent …
Mais plus généralement, ici, on circule en scooter, que l'on a après le bac (non non .. pas avant).
La voiture arrive une dizaine d’années après.
Quand on en pense à se marier.
On est encore beaucoup dans le schéma traditionnel ici : école-collège-lycée-université,
armée (pour les garçons), recherche du boulot et de l'âme soeur, mariage, enfants.
On reste chez les parents jusqu'au mariage.
Dans mon 218A, il y a donc surtout des personnes âgées quand nous quittons la gare.
Nous remontons JianGuo road.
Et j’ai la boule au ventre.
Heureusement que la musique me calme un peu.
On tourne à droite dans Zili road,
on passe sur les voies ferrées et on tourne à gauche sur JiuRu road.
Il y a ces terrains encore vierges de toute habitation, des réserves foncières probablement.
Au loin,un temple accroché à la colline de Gushan.
Ça vaudrait peut-être le coup d’y aller un jour.
Il me rappelle Fo Guang Shan, et son Bouddha géant …
Nous remontons maintenant vers le nord, à travers des quartiers populaires.
Cela semble être l’ancienne route qui reliait le village de Zuoying à Kaohsiung qui était alors regroupé autour du port, vers Pier 2.
Des grappes de gens attendent aux carrefours.
Au loin, la petite musique qui les a fait réagir.
L’heure des petits camions jaunes.
Les poubelles.
Plein de gargotes un peu partout.
La bouffe ici, c’est fondamental.
Un self !
C’est ça qui me faudrait pour manger un peu correctement certains soirs.
Il doit surement y en avoir un vers chez moi.
Il faudra que je cherche.
Un autre temple, entouré d’un marché,
beaucoup des vieux montés à la gare y descendent.
Le bus est quasiment vide le temps de quelques arrêts avant qu’une vague de lycéens en uniforme orange
envahisse le véhicule.
Ils descendront dans des cités un peu plus loin.
C’est aussi pour ça que j’aime prendre le bus,
on voit les gens,
si on prend le soin de le faire.
Mais dans ce voyage, malgré la musique qui ne me quitte pas, ça ne m’empêche pas de ruminer.
Pour m'aérer la tête, après avoir noté tout ce que je vous raconte, je vais sur les réseaux sociaux.
Les photos de vacances sont presque partout.
Quelques collègues en stage montrent des vidéos de fin de cours.
Il y a toujours mon cercle d’amis qui postent des choses belles, ou drôles ...
Quand je lève la tête, on est en plein coeur de Zuoying
(vous vous souvenez que Zuoying et Tsoying c’est la même chose ? non ?
bon … j’y reviendrai un autre jour)
Je reconnais cette partie de l’avenue que j’avais traversé seul pour aller au Lotus Pond un matin très tôt.
Et puis aussi, ce restaurant où nous avions déjeuné avec les filles avant qu’elles partent l'an dernier.
Nous passons devant l’entrée du théâtre du lycée où nous étions dimanche.
Le carrefour avec Caigong road,
le bus tourne à gauche,
je demande l’arrêt.
Je descends en remerciant le chauffeur d’un signe de la main.
Je n’ose pas dire merci en mandarin cette fois.
Me revoilà devant la grande grille du lycée,
avec la guérite du gardien,
le porche sous le premier bâtiment,
la cour aux nénuphars
(tiens ! elle est en travaux)
puis la seconde cour au bout duquel trône le département danse.
Le hall.
Je pousse la porte et sa petite clochette retentit.
Le patio,
la salle des profs.
Je pousse la double porte moustiquaire.
L’ambiance y est pour le moins, bien différente de dimanche.
Tout est calme, rangé,
et il n’y a ... personne.
Je m’installe à ma place habituelle dans le canapé en osier,
Su Ling va sûrement arriver.
Mon téléphone a retrouvé tout seul le réseau wi-fi, il se sent comme chez lui.
Je retourne sur le net.
16h35,
Francesco sort de cours.
On discute un peu.
Alors Francesco est italien (comme son prénom le suggère), il a épousé une taïwanaise
et ils ont petit garçon de 3-4 ans qui est déjà trilingue.
Je l’avais croisé à Taipei en 2013 quand je bossais pour la compagnie Dancecology.
Il y avait un showcase en ville et nous étions les deux compagnies chorégraphiques présentées.
On s’était ensuite revu ici, il y a deux ans, où ils ont monté une pièce pour les terminales
comme moi l’année précédente.
Ça me fait drôle de parler italien ici.
Mais on bascule assez facilement en anglais.
C’est plus agréable pour mon cerveau et il a pris l’habitude de parler anglais avec tout le monde ici,
même avec sa femme.
Et justement, il s’inquiète qu’elle ne soit pas encore là.
Elle aurait dû finir en même temps que lui mais elle n’a pas l’air de se presser (et apparemment c’est un souci ...)
Pendant qu’il va la chercher, une autre collègue débarque.
Je ne sais plus son prénom mais c’est une amie de Mimi, que ceux qui ont suivi l’aventure « In Wei » connaissent bien
(pour les autres, disons qu’elle est une bonne copine de Wan Chu et qu’elle a dansé avec nous l’an dernier).
Cette jeune trentenaire dont j’ai oublié le nom est une ancienne de Tsoying (comme la femme de Francesco).
Elle travaille à Leipzig.
On parle de l’Europe, de Marseille.
Elle n’y est passée que quelques heures et en a un très mauvais souvenir :
elle s’est fait draguer par un chinois qui s’était bien intégré à la coutume du « cake » marseillais (ou du « mia » d’IAM si ça vous parle plus) et l’a invité d’emblée à boire un verre et plus si affinités ...
Comme en plus, se rendant à la police pour porter plainte pour ce qu’elle considérait comme un harcèlement, le policier lui a aussi proposé une soirée où il lui ferait découvrir la ville, Marseille n’est définitivement pas un endroit où elle a envie de retourner.
Sur ce coup, Francesco me sauve.
Il revient de son tour dans les studios du lycée où il n’a pas retrouvé sa femme.
Ils échangent leurs souvenirs d’Allemagne où il a aussi bossé.
On parle du boulot en Europe.
Enfin plutôt, je les laisse parler.
Ils ont le même parcours de danseurs classiques dans des grosses compagnies allemandes,
à qui on a demandé des restrictions de budget, des restructurations ...
Elle se plaint beaucoup, ça me fait sourire ...
Quand je l’entends dire qu’ils ont encore des compagnies à 30-40 danseurs, je pense à l’affaire de l’opéra de Bordeaux, et au peu de compagnies classiques qu’il reste en France ...
On en vient à parler des danseurs taïwanais.
Et là aussi assez vite, je me tais.
Je me sens très éloigné de la description très mécanique qu’ils en font :
leur travail du pied n’est pas assez bon, leur plié trop en force.
Ça n’est pas faux, mais je ne suis pas certain que ça soit la chose la plus importante à transmettre à ces jeunes
qui, à mes yeux, exécutent plus qu’ils ne vivent les choses, ont besoin de se détendre, de respirer et d’explorer des façons peut-être un peu moins académiques d’envisager le mouvement.
Mais bon, après tout, je ne suis ni un expert en sciences de l’éducation, ni en pédagogie de la danse,
et si Su Ling - qui fait son entrée dans la salle des profs et va s’installer à son bureau -
a décidé de constituer une équipe de formateurs similaires
(car Lewis l’australien, qui fait un passage éclair dans le sillage de la patronne, est aussi issu de ce type de formation),
c’est peut-être ce que la maison veut.
Notre collègue féminine va se changer et part donner son cours.
Entrent en scène Ya-Ting (que j’avais croisé à l’entrée du théâtre dimanche vous vous souvenez ?)
qui vient de dispenser une session de kung fu,
et Ting Wen, le bras droit de Su Ling, qui a dû accompagner au piano le cours de la femme de Francesco, puisqu’elles arrivent ensemble.
Les gamins me voient à travers les vitres depuis le patio.
Ils me font des petits signes de la main.
Les plus courageux me sourient.
Je leur fais des clins d’oeil.
Le couple italo-taïwanais s’en va très vite.
Ya-Ting me demande :
« quand est-ce que tu as cours ?
- pas avant trois semaines .. »
Silence.
J’embraye sur son récent mariage.
Elle me dit qu’elle nous organisera un dîner avec son conjoint
(et comme elle m’a déjà fait le coup du dîner une ou deux fois, il y a de grandes chances que je ne le rencontre pas).
Elle part elle aussi de la salle des profs.
Nous ne sommes plus que trois.
Su Ling et Ting Wen discutant à leurs bureaux,
et moi, assis sur mon fauteuil en osier, à quelques mètres de là.
Je regarde les deux femmes parler en mandarin.
Ça n’a pas l’air d’être quelque chose de sérieux.
D’important,
mais pas de sérieux.
La conversation s’achève,
elles vaquent à leurs occupations, chacune à son bureau.
Je n’ai bougé …
j’attends.
....
Ting Wen s’en va.
Me demande quand est-ce que j’ai cours ?
Même réponse.
Même silence.
« Bye bye ! »
Il y aura encore un temps certain dans un silence quasi absolu,
avant que Su Ling vienne s’installer à sa place habituelle : à ma droite, sur le fauteuil en osier assorti au canapé,
près de la bouilloire qui est posée sur une plaque électrique.
« so ! how are you ?
- tired » me répond-elle en levant les bras en l’air.
Je compatis.
Elle m’énumère tous les projets auquel le département danse participe et c’est vrai qu’ils ne chôment pas.
« je ne sais pas d’où ni comment, mais les projets arrivent sur mon bureau sans que je ne demande rien »
Elle m’avait déjà écrit cette phrase dans un mail.
Je lui réponds que c’est sûrement parce qu’ils avaient fait du bon boulot et que c’est la rançon de cette gloire.
Elle hoche la tête en se servant du thé.
À son tour, elle me demande comment je vais.
Je lui raconte la fin de « In Wei ».
Elle non plus ne comprend pas.
« mais vous vous connaissez depuis longtemps pourtant ...
alors ? … quels sont tes plans pour cet été ?
- pas grand chose, juste quelques cours .. hier et avant-hier, j’étais chez Solar Site
- aaah ...
- mais sinon après je n’ai pas grand chose pendant quinze jours ... je vais aller voir à Taipei si je trouve des trucs,
et si je ne trouve pas, ce sera l’occasion de voir des amis
- ah et bien si ça te dit d’y aller en bus, on y va mardi.
- ah tiens ! ça peut être sympa de partir avec vous
- bon, c’est 5h de voyage mais si ça ne te dérange pas, ça te fera économiser des sous
- en plus, c'est juste après mon anniversaire ... d’ailleurs il risque d’y avoir un typhon
- oui, et ils en annoncent un gros ...
alors Cheng Wei s’occupe de toi ?
- non il est au Canada
- ah bon ?
- oui pour le congrès de la World Dance Alliance comme celui d’Angers
- aaaah, près de Toronto !
- oui
- moi, j’ai abandonné pour cette année : trop de choses, les billets étaient trop chers,
et l’organisation n’a pas l’air géniale : il n’y a qu’un studio pour les répétitions et les cours !
C’est pas assez pour les petits ... »
Je lui parle de la mort de Babeth.
« tu sais que j’ai perdu ma mère ?
bien sûr Su Ling, j’étais là ! »
Je me souviens très bien quand elle est rentrée dans la salle où nous sommes, toute vêtue de noir
après avoir été exceptionnellement absente une … demi-journée !
Comment a-t-elle pu oublier ?
Changement de sujet.
Il y a une nouvelle principale au lycée.
Su Ling me l’avait présentée dimanche.
(cela m’avait d’ailleurs redonné un petit peu confiance et puis …)
Je lui demande ce qu'elle en pense.
Elle ne sait pas encore, la jeune femme ne prend ses fonctions qu'à la rentrée prochaine.
Mais elle est déjà dans les murs … et partira à Taipei avec eux ...
La directrice prend des nouvelles de mes amis français qu’elle a rencontrés en 2014,
me demande si je bosse toujours sur le projet de les faire venir à Marseille.
Je lui dis que je ne désespère pas mais que ça n’est pas facile.
« Why ? »
Je ne vais pas lui raconter en détail l’épisode du premier jumelage gâché par l’équipe d’un centre social pour qui il était trop difficile de loger huit personnes chez l’habitant ...
J’ai déjà perdu assez de crédit comme ça.
Je lui parle plutôt des projets qu’à le bureau français de Taipei de se rapprocher de la Friche
« à Marseille, les choses prennent du temps ...
mais si ça n’est pas Marseille, ça sera peut-être ailleurs en France tu sais ?
en tous cas, je n’abandonne pas »
(il faut juste que je retrouve l’énergie d’aller démarcher)
Les prochains projets du lycée, ma non sélection à Pier 2, la prochaine collaboration avec Cheng Wei,
le reste de la conversation reste très professionnel,
trop professionnel,
comme si elle était allée trop loin les étés précédents,
comme si elle s’était trop livrée et qu’elle avait besoin de remettre de la distance entre nous,
(mais alors .. quelle distance !)
Subitement, elle se lève et repart à son bureau.
J’attends un peu,
et prends congé.
« je te fais signe pour Taipei !
- OK
- prends bien soin de toi !
- je ferai de mon mieux ... » me répond-elle le nez déjà plongé dans ses papiers.
Je quitte la salle des profs,
le patio, le hall d’entrée, la première cour, la seconde cour avec la marre aux nénuphars, je suis déjà à la sortie.
J’ai traversé le campus comme un zombie, tout abasourdi de vivre ce que je pressentais bien ces derniers temps.
Je prends le premier bus qui passe, le 51.
Je pense.
Est-ce que je mets une croix sur toutes ces graines plantées dans ce lycée ? dans ce pays ?
Revient l’idée de tout lâcher ici, et même là-bas ...
Les restes de l’hiver remontent à la surface.
Mais j’aime ce pays, j’aime ces gens, j’aime mon métier.
Je mets de la musique pour arrêter de penser.
Le romantisme de Lloyd Cole and the Commotions ira très bien à mon état.
Je regarde mon téléphone.
Ha Bao m’avait appelé, il a trouvé une bouilloire.
« merci beaucoup mon gars, mais j’en ai acheté une ... pas la peine de quitter le boulot pour ça »
Quand je sors du métro à la gare, le ciel est lourd d’une masse de coton gris, trop foncé pour être rassurant.
Puisqu’il n’est pas trop tard, je vais m’acheter des raviolis pour le dîner.
En revenant à l’appart’, je vois un autre snack avec un menu en anglais (écrit tout petit petit),
ça a l’air de quelque chose pas loin du burrito, ou de la crêpe.
J’ai la flemme de sortir mes lunettes pour savoir exactement et puis j’ai mes raviolis.
Je dis au vendeur que je reviendrai.
Il est bien déçu …
Soirée maussade, presqu’autant que le temps.
Bière blanche, raviolis et Killing Joke.
Je tente la télé,
Un feuilleton québécois sur une fille qui retrouve ses parents après avoir été enlevée dans son enfance. Profondément déprimant ...
Une fois de plus.
En finissant ma bière,
je sens le retour de cette fatigue morale revenir.
Se battre, encore ...
Rester positif,
j’ai une création à venir,
des choses à écrire, à composer, à vivre.
Une résidence autoproduite en somme.
Alors,
dans mes notes,
je n’ai pas écrit à quelle heure je m’étais couché ni comment s’était passée la fin de cette soirée.
Et rien de plus n’est resté gravé dans mon esprit.
Un coup de minuit comme d’habitude sans doute …
Mais à partir de maintenant chers amis, j’écrirai un petit peu moins.
Je mets au repos la formule quotidienne.
Il y aura de temps à autre un ou deux textes sur des histoires un peu jolies,
qui je l’espère, m’arriveront dans ces quinze jours ultra calmes.
La raison de ce semi-silence ?
D’une part, parce que c’est beaucoup de boulot,
et que comme je vais enfin recommencer à donner des cours bientôt,
j’espère avoir moins de temps pour vous écrire, tellement je serai crevé et occupé …
D’autre part, parce que ce blog, je l’écris surtout pour parler de la création à venir,
plus que pour parler de ma petite vie aussi exotique qu'elle soit ces temps-ci
(et comme on me l’a fait remarqué tantôt, je n’ai pas envie qu’on imagine que j’aime me raconter).
Donc moins de choses,
mais des choses quand même.
D’ailleurs si vous avez bien suivi les articles de ces derniers jours, vous devriez avoir une petite idée du thème d’au moins deux articles suivants.
Sinon, comme beaucoup d’entre vous ne sont arrivés dans mes aventures qu’à la saison dernière,
vous pouvez aussi aller jeter un oeil ou deux aux saisons précédentes,
notamment la création de « la Septième Nuit »
et aussi ma résidence au Bamboo Curtain Studio qui commence avec cet article-ci,
ou encore des choses voulues plus poétiques de ce côté-ci.
Jeudi 27 juillet,
quelque part entre 23h et 1h,
à bientôt.
traversée la ville en bus,
discuter avec la patronne
et rentrer chez soi
4 h.
Je me réveille en sursaut d’un rêve où j’étais aphone.
Cela doit sûrement vouloir dire quelque chose mais je n’ai pas trop envie de savoir quoi.
Comme mardi, je tourne dans tous les sens dans mon lit tentant en vain de me rendormir
vant de capituler devant la lumière de l’aube.
Premier thé.
Je passe du thé au jasmin au oolong,
fini l’âcreté, bienvenue à la rondeur.
(en tous cas, c’est comme ça que je le vis)
Ce magnifique ciel,
bardé quand même au loin de jolis nuages blancs extrêmement menaçants,
me donne plein d’énergie.
Ça me donne envie de passer du temps dehors.
J’installe tout :
bouffe, cahiers, lunettes, stylo, téléphone radio, haut parleur, chaise, pipe, tabac
et je reviens avec ma tasse de thé.
Postant régulièrement le regard vers le sud-ouest, comme une sorte de vigie à la retraite,
je rédige les articles des articles de mardi et mercredi.
En guise de pause, je passe sur le net parler avec mes amis.
Tout le monde parle du décès de Babeth.
Comment réagir ?
Une photo, une vidéo, un texte ?
Il n’y a bien-sûr aucune solution parfaite, mais il y a toujours quelqu’un qui pense avoir fait la meilleure chose.
Pour ma part, quand on me l’a demandé, j’ai prévenu que je ne réagirai pas par de l’écrit.
Je ne fais ni partie des proches, ni des amis, ni des élèves,
ça n’était pas mon mentor.
Je n’ai pas ma place dans le cercle de ceux qui ont à partager des souvenirs,
même si j’en ai quelques uns.
Je garde pour moi des discussions, des rires réels et virtuels, le bien qu’elle aura fait aux autres
et le souvenir du moment : le « c’est fini » de Carole a transformé ma soirée tranquille en une singulière veillée puisqu’ici, la nuit était tombée.
Cette lune juste en face de moi.
Cette sixième lune naissante.
C’est elle qui représentera tout ça.
Donc
sur mon balcon,
le soleil éclairait les immeubles et le temps était presque frais quand je m’y étais installé vers 8h.
(enfin … quand je dis frais … disons moins chaud que d’habitude, ça sera plus honnête).
Entre temps, poursuivant son petit chemin vers le zénith, il a avait quelque peu plombé l’ambiance.
Sueur.
Je rapatrie tout le matériel à l’intérieur.
Je passe sous la douche et m’installe sur le lit piégeux qui hélas me renvoie dans les bras de Morphée.
Ce qui me fait perdre le reste de ma matinée.
il est 13h, quand je redécouvre le ciel, devenu bien gris.
Au moins, j’aurai rattrapé les heures qui manquent à la nuit précédente.
Alors, aujourd’hui, je retourne à Tsoying pour discuter avec Su Ling.
Je passe toujours la saluer une première fois avant de commencer à travailler au lycée.
Il m’est parfois arrivé de ne pas avoir eu le temps de cette formalité quasi protocolaire
quand, par exemple, pendant qu’on discutait pour la première fois de la saison,
elle me tendait mon petit papier en me demandant si j’avais mes affaires.
Là, c’était la situation opposée :
il allait se passer trois semaines entre cette visite et mon premier cours.
Bizarre,
aussi bizarre que nos retrouvailles dimanche dernier où j’avais quasiment dû prendre rendez-vous
pour pouvoir la voir ce jeudi.
Tout ça ne me donnait pas, mais alors pas du tout envie d’y aller,
et c’était bien la première fois.
Je refais un petit déjeuner (avec des Oréo pour changer),
et je mets en forme l’article de samedi dernier.
Je traîne.
Cette fois-ci quoiqu’il arrive, je prendrai le bus direct.
Il y en a un toutes les 20 minutes.
En partant d’ici dix minutes avant l’horaire de départ, je devrais ne pas trop attendre.
15h30,
je quitte enfin l’appart’.
15h38,
je suis à l’arrêt du bus 218.
15h43,
me voilà assis dans les derniers sièges du fond.
Le bus est plein.
Essentiellement des personnes âgées.
Enfin quand je dis plein, je veux dire qu’il y a une personne sur chaque rangée de deux sièges
et qu’il y a des gens debout …
Pour parler un peu des bus ici,
il y a plusieurs compagnies qui desservent la ville,
mais chacune sur son trajet, et au même tarif.
Elles se mènent cependant une petite guerre concurrentielle,
(celle-ci a du wifi, celle-là a des prises pour recharger les téléphones)
Pour payer, pas de soucis, la carte de transports municipale fonctionne partout.
C’est une carte sans contact que l’on passe devant le lecteur en entrant …
et parfois en sortant.
Pour savoir s’il faut le faire en sortant, il faut suivre les instructions sur le lecteur.
Et si on ne sait pas lire le mandarin … on regarde comment font les autres …
Ma curiosité m'a poussé à tenter l'expérience de passer la carte sur le lecteur inutilement,
j’ai vu « 0 » s’afficher donc il ne doit décompter plus d’argent que nécessaire.
Si on n’a pas de carte, on paye en liquide, mais il faut faire l'appoint.
12 dollars,
que l'on glisse dans la fente d'une sorte de grosse tirelire transparente située à côté du chauffeur.
(l’européen que je suis s’est tout de suite dit, mais comment le chauffeur sait-il qu’on met 12 euros et pas 10 ?
Je n’ai pas la réponse, je crois qu’il fait juste … confiance).
Sinon, le tarif de correspondance n’existe pas.
Chaque fois que l’on remonte dans un bus, on paye, même pour une station.
(bon après je vous rappelle que 36 dollars font un euro …)
Comme le trajet en métro dépend de la distance que tu parcours, il n’y a pas de correspondance non plus.
(enfin j’ai crû à un moment que je payais quand j’enchaînais métro et bus, mais je n’en suis pas sûr).
Mais à propos de correspondance, le système est quelque piégeur :
il y a les lignes « normales » et celles « de rabattement » qui partent obligatoirement des lignes de métro.
Elles ont chacune leur numérotation.
La seule chose qui les différencie, c'est que celles de la seconde catégorie ont un idéogramme devant le numéro.
On trouvera 红, qui veut dire rouge, devant les numéros des lignes qui ont leur terminus sur la ligne rouge.
et 橘 qui veut dire orange, devant ceux des lignes qui vont vers l'autre ligne.
Du coup, il y a deux lignes 53 :
la 53 que j'utilisais l'an dernier pour aller de mon appart' au studio de répétition,
et la 红 53 qui passe à Tsoying.
Heureusement en général, elles ne desservent pas dans les mêmes quartiers.
(vous n'avez pas tout suivi ? est-ce réellement important ?)
Point de vue fréquentation, il y a surtout des personnes âgées,
avec des flots de jeunes aux heures de sortie des collèges et des lycées.
Mais ils descendent souvent quelques arrêts plus loin ou à une station de métro.
Alors où sont les gens ?
Et bien déjà, à l'heure où je prends le bus, ils bossent …
Mais plus généralement, ici, on circule en scooter, que l'on a après le bac (non non .. pas avant).
La voiture arrive une dizaine d’années après.
Quand on en pense à se marier.
On est encore beaucoup dans le schéma traditionnel ici : école-collège-lycée-université,
armée (pour les garçons), recherche du boulot et de l'âme soeur, mariage, enfants.
On reste chez les parents jusqu'au mariage.
Dans mon 218A, il y a donc surtout des personnes âgées quand nous quittons la gare.
Nous remontons JianGuo road.
Et j’ai la boule au ventre.
Heureusement que la musique me calme un peu.
On tourne à droite dans Zili road,
on passe sur les voies ferrées et on tourne à gauche sur JiuRu road.
Il y a ces terrains encore vierges de toute habitation, des réserves foncières probablement.
Au loin,un temple accroché à la colline de Gushan.
Ça vaudrait peut-être le coup d’y aller un jour.
Il me rappelle Fo Guang Shan, et son Bouddha géant …
Nous remontons maintenant vers le nord, à travers des quartiers populaires.
Cela semble être l’ancienne route qui reliait le village de Zuoying à Kaohsiung qui était alors regroupé autour du port, vers Pier 2.
Des grappes de gens attendent aux carrefours.
Au loin, la petite musique qui les a fait réagir.
L’heure des petits camions jaunes.
Les poubelles.
Plein de gargotes un peu partout.
La bouffe ici, c’est fondamental.
Un self !
C’est ça qui me faudrait pour manger un peu correctement certains soirs.
Il doit surement y en avoir un vers chez moi.
Il faudra que je cherche.
Un autre temple, entouré d’un marché,
beaucoup des vieux montés à la gare y descendent.
Le bus est quasiment vide le temps de quelques arrêts avant qu’une vague de lycéens en uniforme orange
envahisse le véhicule.
Ils descendront dans des cités un peu plus loin.
C’est aussi pour ça que j’aime prendre le bus,
on voit les gens,
si on prend le soin de le faire.
Mais dans ce voyage, malgré la musique qui ne me quitte pas, ça ne m’empêche pas de ruminer.
Pour m'aérer la tête, après avoir noté tout ce que je vous raconte, je vais sur les réseaux sociaux.
Les photos de vacances sont presque partout.
Quelques collègues en stage montrent des vidéos de fin de cours.
Il y a toujours mon cercle d’amis qui postent des choses belles, ou drôles ...
Quand je lève la tête, on est en plein coeur de Zuoying
(vous vous souvenez que Zuoying et Tsoying c’est la même chose ? non ?
bon … j’y reviendrai un autre jour)
Je reconnais cette partie de l’avenue que j’avais traversé seul pour aller au Lotus Pond un matin très tôt.
Et puis aussi, ce restaurant où nous avions déjeuné avec les filles avant qu’elles partent l'an dernier.
Nous passons devant l’entrée du théâtre du lycée où nous étions dimanche.
Le carrefour avec Caigong road,
le bus tourne à gauche,
je demande l’arrêt.
Je descends en remerciant le chauffeur d’un signe de la main.
Je n’ose pas dire merci en mandarin cette fois.
Me revoilà devant la grande grille du lycée,
avec la guérite du gardien,
le porche sous le premier bâtiment,
la cour aux nénuphars
(tiens ! elle est en travaux)
puis la seconde cour au bout duquel trône le département danse.
Le hall.
Je pousse la porte et sa petite clochette retentit.
Le patio,
la salle des profs.
Je pousse la double porte moustiquaire.
L’ambiance y est pour le moins, bien différente de dimanche.
Tout est calme, rangé,
et il n’y a ... personne.
Je m’installe à ma place habituelle dans le canapé en osier,
Su Ling va sûrement arriver.
Mon téléphone a retrouvé tout seul le réseau wi-fi, il se sent comme chez lui.
Je retourne sur le net.
16h35,
Francesco sort de cours.
On discute un peu.
Alors Francesco est italien (comme son prénom le suggère), il a épousé une taïwanaise
et ils ont petit garçon de 3-4 ans qui est déjà trilingue.
Je l’avais croisé à Taipei en 2013 quand je bossais pour la compagnie Dancecology.
Il y avait un showcase en ville et nous étions les deux compagnies chorégraphiques présentées.
On s’était ensuite revu ici, il y a deux ans, où ils ont monté une pièce pour les terminales
comme moi l’année précédente.
Ça me fait drôle de parler italien ici.
Mais on bascule assez facilement en anglais.
C’est plus agréable pour mon cerveau et il a pris l’habitude de parler anglais avec tout le monde ici,
même avec sa femme.
Et justement, il s’inquiète qu’elle ne soit pas encore là.
Elle aurait dû finir en même temps que lui mais elle n’a pas l’air de se presser (et apparemment c’est un souci ...)
Pendant qu’il va la chercher, une autre collègue débarque.
Je ne sais plus son prénom mais c’est une amie de Mimi, que ceux qui ont suivi l’aventure « In Wei » connaissent bien
(pour les autres, disons qu’elle est une bonne copine de Wan Chu et qu’elle a dansé avec nous l’an dernier).
Cette jeune trentenaire dont j’ai oublié le nom est une ancienne de Tsoying (comme la femme de Francesco).
Elle travaille à Leipzig.
On parle de l’Europe, de Marseille.
Elle n’y est passée que quelques heures et en a un très mauvais souvenir :
elle s’est fait draguer par un chinois qui s’était bien intégré à la coutume du « cake » marseillais (ou du « mia » d’IAM si ça vous parle plus) et l’a invité d’emblée à boire un verre et plus si affinités ...
Comme en plus, se rendant à la police pour porter plainte pour ce qu’elle considérait comme un harcèlement, le policier lui a aussi proposé une soirée où il lui ferait découvrir la ville, Marseille n’est définitivement pas un endroit où elle a envie de retourner.
Sur ce coup, Francesco me sauve.
Il revient de son tour dans les studios du lycée où il n’a pas retrouvé sa femme.
Ils échangent leurs souvenirs d’Allemagne où il a aussi bossé.
On parle du boulot en Europe.
Enfin plutôt, je les laisse parler.
Ils ont le même parcours de danseurs classiques dans des grosses compagnies allemandes,
à qui on a demandé des restrictions de budget, des restructurations ...
Elle se plaint beaucoup, ça me fait sourire ...
Quand je l’entends dire qu’ils ont encore des compagnies à 30-40 danseurs, je pense à l’affaire de l’opéra de Bordeaux, et au peu de compagnies classiques qu’il reste en France ...
On en vient à parler des danseurs taïwanais.
Et là aussi assez vite, je me tais.
Je me sens très éloigné de la description très mécanique qu’ils en font :
leur travail du pied n’est pas assez bon, leur plié trop en force.
Ça n’est pas faux, mais je ne suis pas certain que ça soit la chose la plus importante à transmettre à ces jeunes
qui, à mes yeux, exécutent plus qu’ils ne vivent les choses, ont besoin de se détendre, de respirer et d’explorer des façons peut-être un peu moins académiques d’envisager le mouvement.
Mais bon, après tout, je ne suis ni un expert en sciences de l’éducation, ni en pédagogie de la danse,
et si Su Ling - qui fait son entrée dans la salle des profs et va s’installer à son bureau -
a décidé de constituer une équipe de formateurs similaires
(car Lewis l’australien, qui fait un passage éclair dans le sillage de la patronne, est aussi issu de ce type de formation),
c’est peut-être ce que la maison veut.
Notre collègue féminine va se changer et part donner son cours.
Entrent en scène Ya-Ting (que j’avais croisé à l’entrée du théâtre dimanche vous vous souvenez ?)
qui vient de dispenser une session de kung fu,
et Ting Wen, le bras droit de Su Ling, qui a dû accompagner au piano le cours de la femme de Francesco, puisqu’elles arrivent ensemble.
Les gamins me voient à travers les vitres depuis le patio.
Ils me font des petits signes de la main.
Les plus courageux me sourient.
Je leur fais des clins d’oeil.
Le couple italo-taïwanais s’en va très vite.
Ya-Ting me demande :
« quand est-ce que tu as cours ?
- pas avant trois semaines .. »
Silence.
J’embraye sur son récent mariage.
Elle me dit qu’elle nous organisera un dîner avec son conjoint
(et comme elle m’a déjà fait le coup du dîner une ou deux fois, il y a de grandes chances que je ne le rencontre pas).
Elle part elle aussi de la salle des profs.
Nous ne sommes plus que trois.
Su Ling et Ting Wen discutant à leurs bureaux,
et moi, assis sur mon fauteuil en osier, à quelques mètres de là.
Je regarde les deux femmes parler en mandarin.
Ça n’a pas l’air d’être quelque chose de sérieux.
D’important,
mais pas de sérieux.
La conversation s’achève,
elles vaquent à leurs occupations, chacune à son bureau.
Je n’ai bougé …
j’attends.
....
Ting Wen s’en va.
Me demande quand est-ce que j’ai cours ?
Même réponse.
Même silence.
« Bye bye ! »
Il y aura encore un temps certain dans un silence quasi absolu,
avant que Su Ling vienne s’installer à sa place habituelle : à ma droite, sur le fauteuil en osier assorti au canapé,
près de la bouilloire qui est posée sur une plaque électrique.
« so ! how are you ?
- tired » me répond-elle en levant les bras en l’air.
Je compatis.
Elle m’énumère tous les projets auquel le département danse participe et c’est vrai qu’ils ne chôment pas.
« je ne sais pas d’où ni comment, mais les projets arrivent sur mon bureau sans que je ne demande rien »
Elle m’avait déjà écrit cette phrase dans un mail.
Je lui réponds que c’est sûrement parce qu’ils avaient fait du bon boulot et que c’est la rançon de cette gloire.
Elle hoche la tête en se servant du thé.
À son tour, elle me demande comment je vais.
Je lui raconte la fin de « In Wei ».
Elle non plus ne comprend pas.
« mais vous vous connaissez depuis longtemps pourtant ...
alors ? … quels sont tes plans pour cet été ?
- pas grand chose, juste quelques cours .. hier et avant-hier, j’étais chez Solar Site
- aaah ...
- mais sinon après je n’ai pas grand chose pendant quinze jours ... je vais aller voir à Taipei si je trouve des trucs,
et si je ne trouve pas, ce sera l’occasion de voir des amis
- ah et bien si ça te dit d’y aller en bus, on y va mardi.
- ah tiens ! ça peut être sympa de partir avec vous
- bon, c’est 5h de voyage mais si ça ne te dérange pas, ça te fera économiser des sous
- en plus, c'est juste après mon anniversaire ... d’ailleurs il risque d’y avoir un typhon
- oui, et ils en annoncent un gros ...
alors Cheng Wei s’occupe de toi ?
- non il est au Canada
- ah bon ?
- oui pour le congrès de la World Dance Alliance comme celui d’Angers
- aaaah, près de Toronto !
- oui
- moi, j’ai abandonné pour cette année : trop de choses, les billets étaient trop chers,
et l’organisation n’a pas l’air géniale : il n’y a qu’un studio pour les répétitions et les cours !
C’est pas assez pour les petits ... »
Je lui parle de la mort de Babeth.
« tu sais que j’ai perdu ma mère ?
bien sûr Su Ling, j’étais là ! »
Je me souviens très bien quand elle est rentrée dans la salle où nous sommes, toute vêtue de noir
après avoir été exceptionnellement absente une … demi-journée !
Comment a-t-elle pu oublier ?
Changement de sujet.
Il y a une nouvelle principale au lycée.
Su Ling me l’avait présentée dimanche.
(cela m’avait d’ailleurs redonné un petit peu confiance et puis …)
Je lui demande ce qu'elle en pense.
Elle ne sait pas encore, la jeune femme ne prend ses fonctions qu'à la rentrée prochaine.
Mais elle est déjà dans les murs … et partira à Taipei avec eux ...
La directrice prend des nouvelles de mes amis français qu’elle a rencontrés en 2014,
me demande si je bosse toujours sur le projet de les faire venir à Marseille.
Je lui dis que je ne désespère pas mais que ça n’est pas facile.
« Why ? »
Je ne vais pas lui raconter en détail l’épisode du premier jumelage gâché par l’équipe d’un centre social pour qui il était trop difficile de loger huit personnes chez l’habitant ...
J’ai déjà perdu assez de crédit comme ça.
Je lui parle plutôt des projets qu’à le bureau français de Taipei de se rapprocher de la Friche
« à Marseille, les choses prennent du temps ...
mais si ça n’est pas Marseille, ça sera peut-être ailleurs en France tu sais ?
en tous cas, je n’abandonne pas »
(il faut juste que je retrouve l’énergie d’aller démarcher)
Les prochains projets du lycée, ma non sélection à Pier 2, la prochaine collaboration avec Cheng Wei,
le reste de la conversation reste très professionnel,
trop professionnel,
comme si elle était allée trop loin les étés précédents,
comme si elle s’était trop livrée et qu’elle avait besoin de remettre de la distance entre nous,
(mais alors .. quelle distance !)
Subitement, elle se lève et repart à son bureau.
J’attends un peu,
et prends congé.
« je te fais signe pour Taipei !
- OK
- prends bien soin de toi !
- je ferai de mon mieux ... » me répond-elle le nez déjà plongé dans ses papiers.
Je quitte la salle des profs,
le patio, le hall d’entrée, la première cour, la seconde cour avec la marre aux nénuphars, je suis déjà à la sortie.
J’ai traversé le campus comme un zombie, tout abasourdi de vivre ce que je pressentais bien ces derniers temps.
Je prends le premier bus qui passe, le 51.
Je pense.
Est-ce que je mets une croix sur toutes ces graines plantées dans ce lycée ? dans ce pays ?
Revient l’idée de tout lâcher ici, et même là-bas ...
Les restes de l’hiver remontent à la surface.
Mais j’aime ce pays, j’aime ces gens, j’aime mon métier.
Je mets de la musique pour arrêter de penser.
Le romantisme de Lloyd Cole and the Commotions ira très bien à mon état.
Je regarde mon téléphone.
Ha Bao m’avait appelé, il a trouvé une bouilloire.
« merci beaucoup mon gars, mais j’en ai acheté une ... pas la peine de quitter le boulot pour ça »
Quand je sors du métro à la gare, le ciel est lourd d’une masse de coton gris, trop foncé pour être rassurant.
Puisqu’il n’est pas trop tard, je vais m’acheter des raviolis pour le dîner.
En revenant à l’appart’, je vois un autre snack avec un menu en anglais (écrit tout petit petit),
ça a l’air de quelque chose pas loin du burrito, ou de la crêpe.
J’ai la flemme de sortir mes lunettes pour savoir exactement et puis j’ai mes raviolis.
Je dis au vendeur que je reviendrai.
Il est bien déçu …
Soirée maussade, presqu’autant que le temps.
Bière blanche, raviolis et Killing Joke.
Je tente la télé,
Un feuilleton québécois sur une fille qui retrouve ses parents après avoir été enlevée dans son enfance. Profondément déprimant ...
Une fois de plus.
En finissant ma bière,
je sens le retour de cette fatigue morale revenir.
Se battre, encore ...
Rester positif,
j’ai une création à venir,
des choses à écrire, à composer, à vivre.
Une résidence autoproduite en somme.
Alors,
dans mes notes,
je n’ai pas écrit à quelle heure je m’étais couché ni comment s’était passée la fin de cette soirée.
Et rien de plus n’est resté gravé dans mon esprit.
Un coup de minuit comme d’habitude sans doute …
Mais à partir de maintenant chers amis, j’écrirai un petit peu moins.
Je mets au repos la formule quotidienne.
Il y aura de temps à autre un ou deux textes sur des histoires un peu jolies,
qui je l’espère, m’arriveront dans ces quinze jours ultra calmes.
La raison de ce semi-silence ?
D’une part, parce que c’est beaucoup de boulot,
et que comme je vais enfin recommencer à donner des cours bientôt,
j’espère avoir moins de temps pour vous écrire, tellement je serai crevé et occupé …
D’autre part, parce que ce blog, je l’écris surtout pour parler de la création à venir,
plus que pour parler de ma petite vie aussi exotique qu'elle soit ces temps-ci
(et comme on me l’a fait remarqué tantôt, je n’ai pas envie qu’on imagine que j’aime me raconter).
Donc moins de choses,
mais des choses quand même.
D’ailleurs si vous avez bien suivi les articles de ces derniers jours, vous devriez avoir une petite idée du thème d’au moins deux articles suivants.
Sinon, comme beaucoup d’entre vous ne sont arrivés dans mes aventures qu’à la saison dernière,
vous pouvez aussi aller jeter un oeil ou deux aux saisons précédentes,
notamment la création de « la Septième Nuit »
et aussi ma résidence au Bamboo Curtain Studio qui commence avec cet article-ci,
ou encore des choses voulues plus poétiques de ce côté-ci.
Jeudi 27 juillet,
quelque part entre 23h et 1h,
à bientôt.







Commentaires
Enregistrer un commentaire