31/07/2017 - Taiwan - 生日快樂

生日快樂 !
comme ils disent ici,
joyeux anniversaire !
comme on dit là-bas ...







Lundi 31 juillet,
17h.

Elle avait senti quelques signes avant-coureurs.
Son médecin français lui avait dit que ça n’arriverait pas avant le 15 août
mais celui qu’elle avait consulté dans sa ville natale, un vietnamien, lui avait dit que cela arriverait précisément
ce jour-là.
Elle avait fait sa valise,
appelé un premier taxi,
qui avait refusé la course quand il l'avait vue, parce qu’il avait peur que ça se passe dans sa voiture.
Alors, calmement, elle en avait appelé un autre, qui l’avait emmené au bon endroit.

Pour ceux qui connaissent Marseille, le trajet n’était pas très long.
Elle habitait vers la salle Vallier et devait aller vers la Friche.
À l’époque, à la place de ce qui est devenu un village vacances, il y avait ce que l’on appelait simplement :
la Maternité.
Elle y était entrée vers 18h
et à 22h40,
il poussait son premier coup de gueule.

Se sont passées tout un tas d’années,
avec les difficultés de la vie de celles que l’on appelait alors des « filles mères ».
Trouver du lait en mai 68 n’a pas été une mince affaire,
pas plus que de rendre un gosse indépendant le plus vite possible pour pouvoir le laisser s’organiser seul pendant qu’elle travaillait :
trois nounous,
des clés perdues,
une panne de réveil,
la piscine de 8 à 11 ans,
des colonies de vacances de 5 à 15 ans,
les premiers stages de danse ...

Elle a connu les affres de cette graine de bonhomme constamment décalé :
première convocation dès ses 5 ans :
« il s’ennuie ... je pense qu’une nouvelle année chez nous sera inutile »,
les fameux tests :
« si vous pouviez l’empêcher de lire, ça serait une bonne chose parce qu’il est un peu trop en avance »
transfert de la maternelle au primaire un mois après la rentrée,
seconde convocation à 7 ans
« il s’ennuie ... il y a une place au CM1 qui s’est libérée, alors nous avons pensé ... »
refus catégorique et salutaire,
troisième convocation à 9 ans « il n’en fait qu’à sa tête, c’est quoi cette manière de faire ces 7 ?».

Elle avait demandé sa matinée pour être là à son entrée au collège,
il avait dix ans et six semaines,
le plus jeune de sa classe.
Il avait été très ému de la voir, presque cachée, quand on a dit son nom sous le préau au moment de l’appel.

Quelques mois plus tard, il fait une fugue ... de quelques heures ...
À 11 ans, il veut devenir scout,
elle le laisse faire ...
La même année, il assiste à un gala de danse, où inscrite au cours de gymnastique douce, histoire de se faire des amies dans le quartier, elle fait une chorégraphie avec ces nouvelles copines.
Cette année-là, un danseur quittait le centre social, il partait pour New-York où il avait reçu une bourse pour une grande école.
Le jeune adolescent retrouvera ce danseur trente ans plus tard où ils danseront dans la même compagnie.

L’année suivante, l’animatrice qui gère les voyages du centre social à la piscine
tout en étant prof de gym (celle de sa mère) et aussi de danse,
propose au gamin en pleine crise de croissance, de venir essayer un cours.
Il leur manque des garçons pour le gala.
Sans vraiment savoir pourquoi, il accepte.
C’est la fin des vacances de printemps quand il fait ses premiers pas dans cette salle polyvalente au plancher carrelé.
Il intègrera le gala, comme les autres, un peu moins de deux mois plus tard.
C’est une année de passation de pouvoir, la prof de gym laisse sa place à un collègue plus jeune,
qui ... convoque sa mère pour lui parler de son adolescent long et déglingué :
« il est doué ... ça serait bien qu’il vienne au cours avec les « grandes » ... mais c’est deux fois par semaine ... le soir »
Organisation,
les devoirs seront faits avant,
des élèves plus âgées rentreront avec lui et le laisseront à l’entrée de la cité,
il n’aura plus que quelques centaines de mètres à faire pour rejoindre la maison.

Les vacances suivantes, finances obligent, ils doivent faire un choix.
Scout ou stage de danse,
colonie de vacances ou stage de danse,
il fait toujours le même.
Le début de l’histoire ...

Au collège, elle a dû faire face à l’étonnement des profs au conseil de classe en troisième,
il refuse la voix royale du bac scientifique pour aller en lycée technique,
elle le laisse faire.

Elle le laisse aussi partir pour son premier contrat de danseur deux ans plus tard,
elle l’accompagne avec sa 205 pour sa première inscription à l’IUT la fin de l’année suivante
(la voiture tombera en panne en pleine campagne mais ils arriveront à temps),
elle le laissera partir à Lyon alors qu’il pouvait rester là, juste à côté.
Ça aurait couté beaucoup moins, mais bon, ils se sont débrouillés.

Elle sera là à tous les galas de l’école de danse, tous les spectacles de la petite compagnie qu’il intègre.
Elle viendra fièrement avec ses collègues de travail le voir tourner son premier film.
Elle l’accueillera à nouveau à bras ouverts quand il décidera de continuer ses études à Aix-en-Provence,
sera contente de son premier déménagement ... chez la mère de sa petite amie
et le récupèrera en miettes à sa deuxième rupture.

Elle sera presque sereine pour ces premiers engagements en tant que professeur de danse,
assistera fièrement à sa première dans une compagnie reconnue,
ne ratera aucun de ses spectacles quand il se lancera dans la création à son tour,
prenant un plaisir certain à faire comprendre aux spectateurs autour d’elle,
qu’elle est la mère de celui qui faisait ce qu’ils étaient en train de regarder,
mais ne manquera jamais une occasion de lui rappeler ... qu’il a un autre métier ...

Elle lui racontera très souvent comment ce 31 juillet 1967, elle a pris sa petite valise ...

Ils vieillissent côte à côte,
se voyant peu, se parlant de temps en temps,
mais étant sûr de l'amour indéfectible qui les lie l'un à l'autre.
Elle montrera souvent aux amis qu’il aura invités chez eux,
l’album photo de cet homme jeune et un peu trop maigre,
qui s’était pourtant emparé d’une cuisse de poulet à seulement deux ans
et avait pris tant de temps à marcher  ...

Elle s’habitue tant bien que mal à ses silences, à ses appels à l’aide,
verse une larme quand il la remercie,
et la retraite venue, elle partagera avec lui ses souvenirs de voyage,
lui-même étant devenu un danseur voyageur.



Ce lundi 31 juillet à 17h,
elle devait sûrement penser à lui,
et lui a cette heure-là, décalage horaire oblige, il était rentré de son dîner d’anniversaire,
qu’il avait dégusté seul.

À 17h de son heure locale,
il avait regardé le ciel,
il pleuvait encore d’un reste de typhon,
il avait espéré que le miracle s’accomplisse et ...
ça s’était produit.
Une heure plus tard, il ne pleuvait plus.
Il s’était douché, rasé de près,
et s’était mis en route pour l’hôtel Ambassador de Kaohsiung,
où au vingtième étage, une table pour une personne lui avait été réservée par son amie Wan Chu.
(la réceptionniste avait fait répéter plusieurs fois le nom français, et aussi le fait que ce soit seulement
pour « une » personne).

À 18h30, il était passé devant le gardien souriant.
Zhongshan road était vide.
Typhoon holiday oblige ...
Il avait pris le métro, changé à Formosa,
il était descendu à City Council et s’était dirigé vers l’hôtel dont il voyait déjà les deux tours,
avec une petite appréhension car il était un peu en retard.

À 19h05, il avait montré son nom au réceptionniste qu’il avait installé à sa table ronde,
la moins grande.


Elle n’était pas près des fenêtres.
Dommage, il aurait aimé voir la Love river.
En même temps, il faisait déjà nuit.

Le menu ressemblait à un bouquin d’art,
les plats étaient alléchants mais il n’y avait pas de vin au verre ... dommage.
Il resterait donc dans la tradition locale du thé vert pour le repas.

Les couverts étaient jolis.


En buvant sa première tasse de thé, il avait fait son choix et appelé le serveur :
riz presque cantonnais,
haricots verts et cabillaud à la mode de Séchuan.
Il s’était étonné des proportions quand tout était arrivé sur la table.


Quatre filets de poisson !
Et trop de riz et de légumes pour son appétit qui pourtant est plutôt bon.
Il avait savouré le tout
en étant pas tout à fait sûr d’utiliser le petit bol, la petite assiette et les deux paires de baguettes au bon moment,
puis, comme ça se fait ici,
il avait demandé à ce qu’on lui emballe ce qu'il n’avait pas mangé, il le savourerait le lendemain midi.
En arrivant dans le hall de l’hôtel, il avait croisé tous ces gens avec des parapluies et ça l’avait inquiété.
Il était sorti, et en fumant sa pipe, il s’était rendu compte que la pluie avait cessé.
Alors, il avait fait une balade le long de la Love River.


Il s’était assis sur ce banc pour fumer une seconde fois,
puis s’était remis en route vers le métro.
Quand il s’était engouffré dans la station, la pluie s’était remise à tomber.
Haitong lui faisait décidément un bien joli cadeau.

Dix grosses minutes plus tard, quand il était ressorti de terre,
le sol était humide mais plus rien ne tombait du ciel.
En rentrant dans son chez lui temporaire, il s’était dit :
« sacrée météo ! »

Il avait bu une bière
et se connectant au reste du monde, il avait mis un point d’honneur à répondre à tous ses messages de voeux.
Il y avait des choses simples,
des photos d’un autre âge,
d’autres de l’autre dimanche,
des témoignages d’une fidélité sans faille de cinq, dix, vingt, trente ans,
et aussi cette petite vidéo des jeunes d’ici


23h ici,
il était 17h là-bas, chez lui,
et il avait pensé à elle,
en écrasant une larme.

Et puis, il était allé se coucher un peu tôt,
mais il était heureux,
d’avoir fêter ce demi-siècle seul.

C’était un rituel auquel il s’était adonné longtemps.
Plus jeune, comme cela tombait au milieu des vacances, il le fêtait avec sa mère,
mais n’invitait pas ses amis qui étaient souvent ailleurs.
En grandissant, il avait gardé cette habitude de ne pas faire plus.
Il y avait eu quelques exceptions bien-sûr, avec des gens qui lui étaient vraiment proches,
mais dès qu’il avait pu, il avait même poussé le vice jusqu’à aller le fêter ailleurs.
À Florence, à Rome, à Stockholm, Helsinki, Oslo et bien-sûr ici à Taiwan,
avec Wan Chu et Cheng Wei,
et aussi accompagné de deux françaises l’an dernier,
où on lui avait reproché quelques jours plus tard, de ne pas avoir dit merci quand il avait reçu ses cadeaux ...

Justement en se couchant,
il pensait aux cadeaux qu’il avait eu cette fois-là.
Une bouteille qui l’attendait sagement chez lui de ses amis Thierry et Marie,
une blague à tabac de luxe de Sylvain,
le surclassement en business class de celle dont il était question plus haut,
il savait que d’autres lui offriraient des choses à son retour, et même plus tard ici qui sait ...

Il s’était dit qu’il avait de la chance d’avoir des amis.


Voilà.
Rude exercice de style que de parler de sa propre personne comme si c’était un autre,
mais bien joli plaisir de partager avec vous un peu de ce qu’est celle sans laquelle je ne serai pas là,
avec mes doutes,
mon indépendance,
mon humour,
ma façon de naviguer à vue
et ce plaisir de faire un pas de côté pour regarder comment sont les choses.

Ce 31 juillet, j’ai cinquante ans.
生日快樂  … to me





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