14-15/05/18 - la dernière ligne droite française - jours 20 et 21 (1) - Martigues - les derniers jours


Une autre journée blanche, 
36h de l'histoire des préparatifs du sprint final
à partir de quelques messages,
et sans images ou presque.







Lundi 14 mai, 8h59

« morning ! don't forget to bring your costumes, we check the lights with Fred today »

Nous revoilà dans un début de semaine, où il n’y a aucune trace.

Ce lundi a sombré dans la série des journées blanches.

Bon sang que ça me déçoit de moi.

Pour le mardi, c’est pire.
Je sais que je me le suis raconté.
J’en suis sûr.

Mais je l’ai fait sur des feuilles volantes, hors du carnet.

Parce que j’avais probablement trop de choses à emporter au théâtre.

Les costumes, les accessoires,
tout ce qu’il fallait pour faire le thé sur scène,
les disques durs de secours,
l’ordinateur,
le stress.

Alors j’ai noté ces jours sur autre chose, et j’ai glissé ces autres dans un programme,
à moins que ça ne soit dans un livre, enfin ailleurs qu'au bon endroit
et tout ça s'est égaré quelque part dans ce qui s'est passé dans ma vie
entre ces jours bénis et celui où je me suis remis à écrire.

Comme le font souvent les feuilles volantes, elles se sont envolées.
Il ne me reste qu’un quart de feuille avec les ressentis d’après spectacle.
Rien sur sur cette longue journée.

Quel gâchis !

Je m’en veux de ne pas avoir tout gardé de ces jours-là.

Je sais que j’aurais dû faire attention,
mais le danseur, chorégraphe, compositeur, vidéaste, community manager,
régisseur n’a pas laissé de place au preneur de notes.
Tant pis.
Ce texte, ainsi que le prochain, ne serons donc issus de ce qu’il en reste dans ma mémoire,
hormis quelques traces digitales comme le message du matin.




Le lundi matin nous nous sommes remis du voyage de la nuit.

Comme je vous l’ai dit, ce sont nos amis du côté technique qui s’affairaient pour que tout aille bien pour nous.
J’ai envoyé un mail à Silvia Caramana pour le spectacle de Gardanne.

Je n’avais toujours pas de nouvelles et ça m’inquiétait un peu.

Le lundi après-midi nous avons dû faire une barre et des filages.
Puisque je l’ai écrit dans le message qui commence ce texte,
nous avons mis les costumes pour que Fred puisse vérifier que tout allait bien.

Les filles ont dû me demander de les mettre plus tôt que je le pensais, dans les filages de milieu d’après midi,
pour vérifier les changements qui se font en coulisses.

J’ai dû attendre le dernier moment pour enfiler les miens.
Celui de la « couturière », c’est à dire le filage en costumes.

Nous avons dû être contents et émus de ce que nous allions présenter.

Parce que finalement, nous présentions presque tout.

À part « rentrer » peut-être, c’est la seule chose que j’aurais pu décider de ne pas danser.

Mais nous étions prêts pour tout le reste.

Même si nous stressions pour tout.

J’ai dû flipper comme à toutes les veillées d’armes, comme je l’ai fait samedi soir,
et comme je le ferai mercredi.

J’ai dû tenter de me rassurer en me disant ce que j’avais sûrement dit à mes amis avec le plus d’aplomb possible :
« Demain, ça n’est pas la première, c’est juste une présentation publique »
Et j’avais dû me répondre ce que j’avais dit à Cheng Wei quinze jours plus tôt en quittant le Pavillon Noir :
les « présentations publiques » n’existent plus du moment où on est en condition de spectacle.
Et là, on l’était bigrement.

Le si beau plateau, magnifié par Fred et nos amis du lieu,
on aurait bien aimé faire la première ici d’ailleurs.

Mais bon, la phrase de Magali résonne encore dans ma tête :
« on n’achète pas les spectacles »

Je sais bien que ça n’est pas leur vocation,
mais c’est cruellement dommage pour nous.

À 17h12 précises, nous étions sur le parking.
J’ai envoyé un message à Sylvain :
« Finie répèt .. Là on fume au soleil »

Je n'ai eu le temps de faire ni vidéos, ni photos,
si ce n'est celle que je prends pendant la scène du bureau de tabacs.
Avec le selfie de Cheng Wei, ça sera peut-être une deuxième collection.


Le mardi matin, j’ai dû avoir du mal à petit déjeuner après m'être levé beaucoup trop tôt.
Cheng Wei m’a envoyé ce message :
« Mike's birthday. Bring the bottle »
Et oui, ce 15 mai était un double grand jour pour Mike.
Il fêtait aussi son anniversaire.
La dernière trace de correspondance m’indique qu’il pleuvait
et que les taïwanais étaient pris dans les embouteillages pour venir à notre rendez-vous habituel :
« We are still in the bus, and there's a huge traffic jam. We'll be super late today. »
On a donc commencé la journée super en retard en partant à Martigues sous la pluie.

J’ai dû me forcer à faire rire mes amis taïwanais
sur cette de Martigues que nous prenions,
pour la dernière fois.

J’ai quand même dû leur dire ça et j’ai dû m’autoriser à soupirer sans me cacher.
(qu’est-ce que je suis sensible aux dernières fois quand même !)


Là, je suis sûr d’une chose.
Quelque soit l’heure, nous avons chanté un joyeux anniversaire à Mike
alors que nous étions sur le plateau sur le point de commencer.
Il est arrivé avec une bouteille qui a rejoint la mienne dans le frigo de la loge.

Nous avons sans aucun doute enchaîné avec une barre et un filage
et la pause s’est fait vers 13h30, où j’ai discuté avec Sylvain :
« Pause déjeuner
- c’était vraiment bien dimanche soir
- Je suis content que ça t'ai plu
- à tout le monde je crois, même ce vieux cynique de Julien était sous le charme
ça devait être son tout premier spectacle de danse
- ça m'a fait plaisir quand il a parlé de boulot professionnel
- la dame du tabouret au fond avait l'air de bien connaître aussi,
je l'ai vu passer de dubitative à intriguée puis à franchement enthousiaste
- Oula oui
Elle faisait une tronche au début !
elle était très différente à la fin
- si j'avais une petite remarque en privé ça concernerait peut-être le texte parlé.
Comme c'est très dense, Mike a tendance à accélérer un peu,
et on décroche de l'écoute.
Parfois, peut être alléger un tout petit peu le texte
ou alors que Mike reste dans un rythme un poil plus lent
- Oui.
Il était stressé
- À part ce détail j'ai trouvé ça très fin, émouvant et plein de messages positifs »

Cela a dû être agréable de lire ce message à ce moment-là.
(de même qu’il me fait le plus grand bien alors que je relis ces conversations ces jours-ci)
Julien avait donc été ému et m’avait fait part du professionnalisme du boulot ?
J’avais oublié cette deuxième partie de phrase.


L’après-midi a dû ressembler à celui du lundi.

Des filages, avec des parties reprises sur la demande de l’un d’entre nous.

Parce que le doute revenait, parce que quelque chose n’avait pas marché.
J’avais dû avoir du mal à n’être que danseur
alors que là, il fallait vraiment que je le sois le plus souvent possible.
La course en solitaire avait dû continuer.

J’ai dû chercher dans le regard de mes amis de quoi supporter mon stress et ma fatigue,
alors qu’entre deux fous rires, ils devaient eux aussi se débattre avec leurs propres angoisses.

J’ai dû continuer à appeler Joseph de la même voix exagérément suave
trouvée dans les premiers jours de notre rencontre.
Mike avait forcément fait des blagues, et j’avais sans aucun doute renchéri,
Anaïs avait ri de tout,
j’avais fait des traductions hasardeuses aux taïwanais qui n’avaient pas ri
(en tous cas pas des blagues)
comme d’habitude.

Mais il y a deux certitudes.
La première, c’est qu’une chose a disparu des gradins.

La table.

Celle sur laquelle je posais l’appareil photo pour filmer les répétitions,
et dont ce cher Fred s’est servi ces derniers jours.
Vous l’avez peut-être remarqué sur des photos d’articles précédents
(ici par exemple)
Et oui,
dans ce théâtre là, ce théâtre de bonne taille,
Fred était condamné à repartir loin là-haut en régie.
Nous avons l’habitude de le voir tout près quand nous nous sommes aux Chartreux.
Là, on faisait les choses en plus grand …
La table qui nous a accompagné pendant ce séjour martégal est repartie dans les loges.

La deuxième chose dont je suis sûr, c’est que nous sommes arrêtés à l’heure du thé, la britannique.
Je le sais car j’ai (encore) écrit à Sylvain :
« on joue dans 1h15 »
J’aurais tellement aimé qu’il soit là, avec nous.
Il devait être aux alentours de 17h45.

L’heure de la pause fondamentale.
Celle qui est indispensable pour maquiller les yeux, repasser les chemises,
mettre du rouge à lèvres, du gel dans les cheveux.
Pour mettre de la crème chauffante, du baume, de la pommade,
des bandes magiques sur les genoux, des patches dans les dos,
sachant que tout ce que nous venions de nous appliquer
nous servait plus de béquille psychologique que de traitement d’une quelconque douleur.
Nous avons bien-sûr blagué sur la calvitie de Mike, et sur ma désorganisation capillaire.

Puis, nous sommes allés sur scène une dernière fois.

Pour nous chauffer,
comme si nous ne l’étions pas ...

Pour nous rassurer sur la mécanique,
et sur le lieu tellement accueillant qui à cette heure semblait presque devenir hostile.

Et la dernière heure est arrivée.

Celle où on dit « merde » à la technique.
celle où Muriel Zanaroli nous dit à quelle heure entre le public,
celle où Fred a la tâche ô combien désagréable de nous faire le décompte.
« Entrée public dans trente minutes ... »
Cheng Wei a dû me demander une nième fois s’il mettait des chaussettes pour son solo.,
j’avais dû demander à Anaïs des comptes du duo au thé, du prologue,
de la danse de fin du solo de Wan Chu., peut-être même de la traversée.
La taïwanaise avait dû se mettre en boucle sur son solo.

Anaïs avait dû faire de même sur ... toutes les danses.

Il ne devait rester que peu de temps avant l'entrée du public quand on a dû se dire « merde » une dernière fois.
À coups de gros câlins, de croisements de doigts collectifs, et d’assoiements sur les pouces

(oui, on s’assoit sur nos pouces depuis que Marie quand elle dansait avec nous,
nous avait dit que c’était la manière alsacienne de se souhaiter bonne chance).
Et là, a commencé l’attente.

Celle que je déteste le plus.

Quand la rumeur du public enfle.

Cette rumeur que l’on espère grandir au point d’imaginer la salle complète.

Même si ce soir, nous savons déjà que ça ne sera pas le cas, 

cela ne change rien, on espère.


« Je pense bien à vous »
C’est ce que nous a écrit Sylvain à 19h56.
Mais à cette heure-là, nous étions déjà plongé dedans.
ce que je vous raconterai la prochaine fois.




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