08/05/18 - la dernière ligne droite française - jour 14 - La Ciotat - La dernière danse
la course à la pharmacie,
un solo à quatre,
peut-être une autre blessure
C’est l’heure où je pars de chez moi.
Le matin ?
Peu de traces précises de mon humeur ou de mon activité
dans toutes les notes et tous les endroits où j’aurais pu laisser des écrits.
Je sais, comme je vous le disais hier, que j’ai peaufiné la dernière vidéo du spectacle
en y ajoutant un dernier chapitre.
Un épilogue de mes chroniques formosanes.
On y retrouve des photos de voyage, des photos d’amis ou de gens qui ont compté pour moi.
Il manquait quelque chose.
Puisque c’est la dernière danse de la pièce, il faut que l’on y soit,
nous,
dans l'aventure que je suis en train de vous raconter.
Les dernières photos seront donc des photos de cette dernière ligne droite de création.
Les quatre étapes de notre rencontre,
de l’arrivée de Cheng Wei, à celle de Fred.
J'y ajoute la photo de Wan Chu et moi regardant le soleil se coucher à Martigues.
C'est une parfaite transition avec la toute dernière image du film original :
les quatre personnes qui marchent, elles aussi, au soleil couchant.
Je la garde bien-sûr.
J’aime cette idée que nous nous tournions tous vers le soleil.
Je garderai d’ailleurs aussi le mouvement que je faisais dans le solo originel.
Nous le ferons tous.
Mike nous rejoindra à ce moment-là.
Ce mouvement, c’est celui par lequel ma toute première longue pièce se finissait en 1999.
Dix ans avant le solo, et presque vingt ans avant ce que nous sommes en train de vivre.
À l’époque, j’avais appelé ça les tournesols.
J’y ai juste rajouté le soleil.
En début d’après-midi, du côté d’Allauch, Jennifer et les taïwanais ont fait les pharmacies.
Et pourquoi donc ?
À cause des douleurs aux genoux.
« Rentrer » fait mal aux genoux, je les avais prévenus.
Ils n’ont pas été épargnés …
Surtout Cheng Wei, qui a dans son solo des mouvements similaires
et dont le genou gauche était fragile avant de me connaître.
À Taïwan, il y a une méthode qui fait fureur chez les athlètes, et donc chez les danseurs.
C’est une manière de corriger l’organisation des tensions dans les genoux en appliquant des bandes adhésives.
Ce sont des bandes particulières.
Elles sont souvent en couleur et sont plus fines que l’elastoplast dont on fait les straps.
(cette phrase ne parlera peut-être pas à tout le monde,
retenez juste que c’est un truc spécifique aux blessures quoi …)
Wan Chu en a amenées mais ça ne suffira pas.
Pas d’autres choix pour en trouver que d’aller à la pharmacie.
Sauf .. qu’on est le 8 mai.
Un jour férié.
Notion très exotique pour nos amis.
Il a donc fallu trouver la pharmacie de garde.
À ce stade, on dépasse l’idée d’exotisme, c’est la grande découverte :
là-bas, les pharmacies sont ouvertes 7 jours sur 7 et très tard le soir.
Imaginer qu’elles soient fermées en plein milieu de la journée était impensable pour eux.
Là, je vous entends penser :
« Mais Jennifer aurait pu leur expliquer tout ça ! »
Et bien oui, sauf que Jennifer est ... comme elle est,
elle n’a pas pu dire non.
Comment j’ai su tout ça ?
Non pas parce qu’ils m’ont raconté l’aventure quand on s’est vus,
non non …
Il y a un petit souci supplémentaire :
une fois trouvée la pharmacie, il a fallu expliquer l’histoire des bandes spéciales.
L’anglais de Jennifer et celui de la pharmacienne ne suffisant pas,
ils m’ont appelé.
Je n’avais évidemment aucune idée de la marque des bandes magiques
mais après une recherche express sur Internet,
on a trouvé une marque allemande dont Wan Chu avait entendu parler.
J’ai expliqué le tout à Jennifer qui a transmis à la pharmacienne.
(c’était peut-être un pharmacien d’ailleurs ... je n’en sais rien ... je me demande si je l’ai jamais su)
Je n’ai pas trop compris pourquoi ils n’ont pas attendus que je sois là pour régler tout ça.
On aurait pu y aller avant de répéter.
Pour ne pas me déranger sans doute ...
D’ailleurs, s’ils m’en avaient parlé à mon arrivée, on n’y serait peut-être pas allés.
On aurait attendu le lendemain je pense.
Revenons à Marseille centre.
À 15h30, je pars de chez moi.
Et je ne suis pas sûr d’avoir le temps de monter jusqu’à Allauch et de rejoindre la Ciotat en 1h30.
J’envoie un message à Anaïs pour lui annoncer un hypothétique retard.
Je suis en train de traverser tranquillement la ville quand j’ai un message de Cheng Wei.
La nièce de Jennifer, qui passe le week-end dans le sud, voudrait venir à la répétition.
Je n’ai pas dit non à la sud-coréenne la semaine dernière, je ne vais pas le faire cette fois-ci.
Je suis à la villa quarante minutes plus tard et nous partons quasiment dans la foulée.
16h15,
nous fermons le portail.
17h,
nous sommes garés devant le studio.
Pile à l’heure.
Si j’avais su, je n'aurais pas envoyé de message,
d'autant qu'Anaïs m’a prévenu, pendant que nous étions sur la route, qu'elle serait un peu en retard.
Elle arrive du Brusc où elle est partie la veille voir ses parents, et il y a un peu de circulation.
Anaïs ... en retard !
Je lui réponds :
« je préviens l’AFP ! »
En attendant qu’elle arrive, nous installons les bandes magiques en tentant de suivre des tutoriels en ligne.
On verra bien si ça marche ...
17h20,
Anaïs arrive.
On fait une barre.
Je change un peu les exercices.
Cela remet un peu de piment dans la mémoire des danseurs.
Ils seront un peu moins en roue libre ce qui, je l’espère,
permettra à la nièce de Jennifer de se sentir un peu moins perdue que si nous faisions nos routines habituelles même si je les explique.
Elle est douée cette ado d’ailleurs …
Ensuite, on se lance dans l’épilogue.
Toutes les partitions sont prêtes et consignées dans un tableau qui est dans ma tablette.
Je m’en étais déjà servi lorsque nous avons travaillé cette danse avec Anaïs.
Mais aujourd’hui, je ne sors pas tout de suite la béquille informatique.
J’ai envie de faire confiance à ma mémoire.
Il y a la phrase d’entrée,
que l’on danse tous en canon.
Puis la partition pour quatre de ce qui fut le solo originel,
chacun des danseurs reprenant des parties de ce que j’avais traversé à l’époque.
Les danses sont dansées seul, tous ensemble, parfois à deux
comme dans ces parties où je m’appuyais sur les murs de la chapelle de l’ancien couvent
dans laquelle j’avais dansé la pièce.
J’aime bien l’idée de rendre ces appuis vivants.
Dans les choses que j’aime bien, il y a aussi l’envie d’évoquer l’idée de passer un flambeau.
Pour cela, j’ai attribué à Cheng Wei la partie la plus dynamique de la création de l’époque.
Et ce, juste après une partie où nous sommes assis.
Nous nous levons ensemble et je vais m’assoir pendant qu’il danse ce que je dansais … plus jeune.
Et bien-sûr, au chapitre des petits plaisirs, comme je fais souvent dans les épilogues de mes pièces,
j’inclus dans cette re-création, des moments, choisis par les danseurs,
de tout ce que nous avons dansé dans cette pièce.
À eux d’en décider le rythme, les directions, en fonction de leurs envies.
18h20,
en ce début de soirée du 9 mai,
tout ce que je viens de vous raconter a l’air aussi clair dans ma tête
que cela l’était sur ma tablette.
Maintenant, y a plus qu’à.
Avant de plonger dans le travail, on visionne le solo de 2009.
« You didn’t have your belly ! » me dit Wan Chu
Et oui, à l’époque, mon ventre était plat ...
En montrant à Cheng Wei ce qu’il va danser à ma place,
je me rends compte que j’avais de sacrées fulgurances à l’époque.
Mais ça n’est pas ce qui l’inquiète.
« I’m not that flexible ! »
Il pense être moins souple que moi.
Je ris.
On se lance.
D’abord la phrase d’entrée.
Sur cette musique maintenant vieillissante aux comptes improbables.
2,3,5,8.
Je décide de ne pas infliger ce calvaire à mes amis.
De toute manière je ne la comptais pas quand j’étais seul, je la chantais.
Mais j’étais seul ...
Je fais d’abord comme si c’était pour moi, et donc je la chante.
Mais la mélodie est toute aussi complexe que si ... je comptais.
Alors j’en reviens aux comptes, que j’alterne avec le chant de la mélodie.
Je sais qu’ils s’appuieront bien vite sur la musique.
Ils sont assez musicaux pour ça.
En tous cas, je leur laisse le choix.
Je les laisse travailler seuls, à partir de la vidéo ou pour les phrases des danses précédentes qu’ils ont choisies.
Ils sont autonomes.
Passant de l’écran au travail en solo ou en duo.
Ce moment me touche beaucoup.
En les regardant, j’ai l’impression qu’ils sont en train de remonter une de mes pièces en mon absence ...
Et ça n’est pas du tout le moment de penser à tout ça.
c’est que je danse aussi cette partie !
Encore un peu …
quand même !
Quand je les sens prêts, je leur demande de me montrer
et je suis déjà ému.
La musique est déjà dans leur corps.
Ils ont aussi compris l’ambiance que l’on va installer pour emmener les gens vers la sortie.
Je remarque dans la partition de Wan Chu, le souci de se caler sur les voix.
Notamment le « one » énoncé par le même homme comme s’il reprenait quelque chose du début.
Remettre les compteurs à zéro, ce que je fais à chaque fois que j’arrive à Taïwan …
Tout ça me plaît
même si mes amis ne sont pas contents d’eux-mêmes.
Un trio bien exigeant.
J’en ai de la chance.
Je suis content.
Vraiment.
Mais ... j'ai quand même des doutes.
Je crois que j’ai mélangé toutes les séquences par rapport à ce que j’avais prévu dans ma réécriture.
En jetant un bref coup d’œil sur ma tablette, j’ai raison d’en avoir.
Ce que je leur ai dit n’est pas exactement ce que j’avais prévu.
Mais ça n’est pas important, j’aime aussi cette version-là,
créée sur le vif.
Tant pis pour la virtuelle.
C’est tout aussi bien comme ça.
D’ailleurs, je me rends compte que dans cette pièce, il y a beaucoup de choses que l’on a créées sur le tas.
Les deux solos taïwanais, la transition de vendredi dernier, cette nouvelle partition.
Je fais confiance à une autre créativité, celle, plus immédiate,
qui m’accompagne quand je « ponds » à chaud, devant les autres.
Un autre stade d’évolution dans mon processus de création ?
À méditer.
Ou à laisser faire …
19h45,
Je filme.
Je ne connais pas encore toute ma partition.
Je les regarderai pour la fin.
C’est bien ce mois de mai où il commence à faire beau un peu tard le soir.
On a de belles lumières pour les vidéos.
19h55,
nous plions bagages.
Anaïs repart à Aix
et je dépose les deux filles au métro Chartreux d’où elles rentreront en transports en commun
(qui cette semaine fonctionnent).
Cheng Wei vient voir le travail à la MPDS.
J’envoie un message aux danseuses de l’école,
je crains d’être un petit peu en retard pour la répétition.
22h20,
je suis arrivé chez moi.
J’ai ramené Cheng Wei.
Du moins en partie, parce qu’en arrivant à la Rose,
j’ai eu la chance de voir le bus qui remonte vers chez Jennifer dans mon rétroviseur.
Mon ami l’a pris, me permettant de rentrer plus tôt.
Ça m’a fait du bien qu’il soit venu me soutenir ce soir.
J’avais un peu peur de perdre patience.
C’est souvent ce qui lâche en premier quand je suis fatigué.
Avec le jeune prof à mes côtés, j’ai eu un peu plus de courage
(et je me dis que les danseuses, impressionnées, ont peut-être été meilleures qu’elles auraient pu l’être …)
À propos de lâcher, quelque chose dans ma jambe qui ne semble pas tenir.
Une nouvelle douleur est apparue dans la soirée.
Je mets de la glace en regardant la télé,
après avoir connecté l’appareil photo à l’ordinateur
pour que les derniers films rejoignent la foultitude de bouts de vidéo de ces chroniques
que j’engrange depuis ...
Tant de temps !
Si les gens savaient ...

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